Grand prix de l’humour noir 1990- pascal@pascalsamain.be

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à une heure de grande écoute

jeudi 19 novembre 2015, par Pascal Samain

A UNE HEURE DE GRANDE ECOUTE
Récits

Pascal Samain
Rue du Pont 6
7011 Ghlin
Belgique
pascal@pascalsamain.be
http://pascalsamain.be
00 32 496 307742

alors (…il…) a pris un bâton d’ice cream pour faire une attelle et retaper l’oiseau.
Dan Fante, dans une traduction de Léon Mercadet

il passait des mois entiers seul dans une chambre, mangeant à peine, plongé dans un rêve éveillé.
Ronald Laing

le tocsin sonne.
on arrête de jouer.
Louis Calaferte

il faut que tu respires,
et ça c’est rien de le dire ;
tu vas pas mourir de rire,
et ça c’est rien de le dire.
Mickey 3D

Pour Dan Fante, qui ne lit pas un putain de mot en français

1

tu aimes le foot
que tu me dis, 
j’ai pas de doutes
que je te dis.
mais ta place je la paye
en monnaie de singe.
le feu dans mes méninges, une clé de merde dans ma bouche, une bouche de merde clé sur porte,
que des mots qui en sortent,
bouffis décolorés dissous collés voilés au palais
enfermés à hurler on n’est pas des perroquets on n’est même pas des sirènes.
ma bouche, mais je te paye en monnaie de singe.
au fait, c’est quand qu’elle t’es venue ta passion pour les singes
du foot ?
j’aime le foot que tu me dis, traîne pas en route que je te dis,
dehors
la neige, les glaces déformées, les miroirs, le cosmos tu as ta carte de train ? tes livres d’école ? traîne pas en route, je suis pressé, toi devant le miroir, traîne pas sur le trottoir, je suis pressé comme un litron, à sept heures qu’elle ouvre la station, un litron, le premier, je ne traîne pas, moi,
et ton papa te paye ta place en monnaie de singe.

2

les gens pensent que l’alcool est une maladie, les gens répètent que l’alcool est une maladie, les gens ont entendu dire que l’alcool est une maladie, les gens se persuadent que l’alcool est une maladie, les gens persuadent les autres gens que l’alcool est une maladie,
ils ne trouvent pas le microbe le gène la bactérie,
ils boivent.
les gens, ils boivent.

3

le facteur il boit
l’éboueur il boit
le maçon il boit
ils ne font pas semblant d’être malades ils boivent.

4

au fond, ils vivent comme des microbes.
sous la robe du vin.
dans le faux-col de la bière.
y a des liqueurs sucrées qui tuent sec.

5

les madames elles boivent.

6

elle quitte sa grande maison grande,
elle double sa grande maison grande,
elle va au magasin, elle ne se sent pas trop bien, elle embauche son vieux vélo, elle enfourche son vieux cabas, elle remplit son vieux cabas,
des bouteilles, à ras,
douze canettes dans les bras, personne d’autre sous les draps, des trous dans le pyjama, les taches de pisse sur le matelas.
(elle est honteuse, à ras.)

7

le psychiatre dit ah venez en ville avec moi, et des alcooliques, on va en remplir trois pleins cars !
bon, c’est toi qui conduit, mec ?

8

un gros, et son mur qui gagne son pain en le soutenant, un gros, il est plein aux trois-quarts.
il serait dans le car du psychiatre, lui.
je suis dans le cas.
il sème derrière lui sa vie en croûtons de pain pourri et le pigeon c’est lui.

9

alors le grand-père explique à sa petite-fille bon maintenant qu’on a fini les courses on va aller boire un coup regarde mes mains tremblent
tellement
que j’en ai envie
de boire un coup
tellement.
mais non, grand-papa, ce n’est pas à cause de ça.
bien !
dans ce cas ma chérie tire la chevillette et la canette cherra !

10

en gros voilà c’est ça,
il n’y a pas de mal à se faire du bien, un petit verre après le boulot c’est ça, ça aide, et d’abord les autres ont encore commandé une tournée, j’arrive, j’arrive, dans une heure j’arrive, on refait le monde (qui nous a repeints depuis longtemps), c’est quoi qu’on mange ?, non je n’ai pas très faim les enfants vont bien ?,
je te promets
je te jure
je te promets
je te jure
je te promets,
je te parjure.
en gros voilà c’est ça.
je n’ai pas très faim de la vie.
ni de toi.
ni de moi.

11

ma foi, pour son âge, encore de belles jambes, ne serait-ce ces poches sous les yeux comme le ventre vide d’une maman de kangourou,
mais là,
juste là,
putain que ça se voit !
mais là,
ce bide-là c’est à toi, ce bide distendu par le tanin, en vain, mais là.
ta vie, quelle bide !
(mais la caissière ne le sait pas.)

12

Aujourd’hui j’ai accroché un papier tue-mouches
à un nuage de ma rue.
j’ai d’abord attrapé des éléphants roses.
puis j’ai pris la peine j’ai pris la pose
(longtemps !),
alors j’ai attrapé les ivrognes qui vont avec.
et voilà c’est comme ça qu’on fait mouche.

13

mais si, tu bois !
mais non, je ne bois pas !
mais si tu bois !
je ne bois pas plus que tout le monde !
parce que tout le monde boit ?
oui, tout le monde boit.
et ?
et c’est ainsi.
(oui, je l’avais déjà remarqué.)

14

cette histoire commence un peu comme ça.
ce garçon est le frère de sa sœur, aînée qu’elle est la sœur.
un peu plus loin dans l’histoire, la sœur aînée s’inquiète de son frère
qui boit,
qui boit trop,
qui boit plus que tout le monde.
même si tout le monde boit.
la sœur aînée va trouver son frère
parce que justement
elle vient de trouver les mots justes à lui dire.
elle lui dit :
depuis un moment j’observe ta déchéance.
elle lui dit :
souviens-toi de toutes les belles choses que tu as faites dans ta vie !
(avant.)
elle lui dit :
à toi de savoir si tu veux mourir ou pas !
elle lui dit :
tu as un fils (quand même !)
elle lui dit :
tu ne te vois pas ?
TU NE VOIS PAS CE QUE TU ES DEVENU ?
(une loque, une épave, un déchet, sans doute, ou quelque chose d’approchant.)
mais le garçon, lui, se voit, même flou dans le cul d’une bouteille, n’en déplaise à sa soeur.
alors,
un peu plus loin encore dans l’histoire,
il préfère ne plus adresser la parole à sa sœur,
car voyons, fait-on remarquer à un cul-de-jatte qu’il n’a plus qu’un bras 
tandis que les gens normaux sont si sûrs d’en avoir deux ?

15

un homme qui boit, disons ça va.
mais une femme qui boit !
mon dieu non,
ça,
ça ne va pas !

16

papa, tu serres trop à droite.
tu me racontes quoi ? je roule bien au milieu !
(j’ai toujours été un bon conducteur.)

17

tiens au fait : toi.
tu sais pourquoi tu bois ?
oui, la psychologue me l’a expliqué.
(ah ?)

18

et maintenant putain de merde,
s’ils me foutent à la porte de l’hôpital,
putain !
ils ont intérêt à me filer tous les médicaments que je veux !
(sinon comment veux-tu que je m’en sorte ?)

19

la fête, la fête, tu parles !
noël, tu parles !
après six verres de rouge, papy va déprimer et monter se coucher
(vu que mamy est morte l’année passée.)
dès le champagne, machin va déconner !
truc va s’enfiler cinq bouteilles, il finira par chialer
- comme d’habitude !-,
chose va cuver devant la télé,
bidule va boucher les cabinets avec du vomi de poulet,
et l’autre là, va s’étaler dans la cuisine !
oui mais c’est la fête, alors…

20

le commissaire a pénétré les lieux du crime.
les acteurs n’avaient pas encore quitté la scène du méfait.
mais comme le commissaire n’avait pas bu,
il n’a pas pu
vraiment
participer à cette discussion de bitus.

21

es-tu vraiment obligé de boire ?
obligé, obligé, non…
tu pourrais essayer autre chose ?
oui je pourrais être propriétaire d’une voiture
et la laver chaque jour tant que le temps dure,
pour oublier cette douleur qui dure.

22

vraiment je ne crois plus en rien.
cependant ce que je crois bien
c’est que c’est le matin
et que si je ne bois rien de ce putain de vin,
mes doigts vont continuer à trembler,
ça je le croirais bien.

23

avez-vous déjà été de pierre ?
avez-vous déjà été pétrifié ?
par quoi ? nul ne le sait, mais pétrifié.
dans ces moments-là, plus rien ne va comme ça devrait aller,
ni comme on dit que ça devrait aller.
ça ne va pas bien,
vous n’allez pas bien,
vous êtes devenu de pierre.
être de pierre, ça ne va pas, pour un être de chair.
un être de chair, ça bouge
(ô dans les limites des lois de la gravité !)
un être de chair, ça vit
(ô dans les limites du bocal !)
un être de chair ça ressent des choses du vécu ça analyse ça comprend

et ça le dit aux autres,
ce que ça comprend.
mais, comprenez-vous ça ?, vous, vous êtes de pierre.
une pierre c’est plein de gravité ça ne bouge pas ça ne comprend
rien
que du gravas
autant dire rien.
pas la peine de calculer, de chercher une pierre aux riens,
pour vous ça ne va pas bien.
qu’est-ce qu’on boirait bien ?
(un petit rien, une goutte, juste une goutte pour diluer ce qui ne va pas bien.)

24

l’alcool, c’est une maladie ?
à ce qu’on dit…
(et qui vous l’a dit ?)

25

que l’alcool est une maladie, vous l’avez lu, ça ?
oui, quelque part…
en tout cas, on le dit.
c’est du sérieux ?
oui, mais j’ignore si on en guérit !
vous, vous ne buvez pas, vous, je le vois bien !
oh non oh non pas du tout ! juste un peu, après le travail, mes trois bières d’abbaye, mais ces trois bières-là, justement c’est comme un abbaye, quoi,
ça calme !

26

écoutez…
écoutez…
après tout je ne suis jamais que votre gé-né-ra-li-ste…
votre toubib de tous les jours…
(mais moi ça tombe bien je bois tous les jours !)
alors alors il y a toujours un moment comme ça…
où je suis bien obligé d’abandonner…
la partie…
ce n’est pas que je laisse tomber…
mais allez donc voir ce psychiatre que je vous ai recommandé…
(si j’arrive jusque là…)
il s’y connaît mieux que moi,
vous verrez… enfin… il verra… vous voyez ?
(oui mais quoi ?)
il y a de fortes chances … il vous écoutera
puis c’est debout qu’il se mettra,
il tapera du poing sur la table… très fort… très très fort…
avec son poing droit
- il le fait toujours, c’est comme ça !-
il vous dira :
« monsieur, si vous continuez à boire
vous allez vous retrouver dans une prison noire
dont vous ne sortirez plus jamais alors s’il vous plaît apprenez à marcher droit
bordel de merde !
et je vous donnerai les médicaments qu’il faudra. »
(mon médicament c’est l’alcool.)
donc vous verrez… vous verrez…
il vous fera très peur, il vous foutra la trouille de votre vie, il y arrivera,
en se mettant debout devant vous.
(mais moi je vis déjà couché !)
et vous,
vous,
vous comprendrez !
(mais moi je ne verrai rien, rien du tout, les alcoolos n’ont pas peur de boire, ça se saurait, mais alors de quoi ont-ils peur ? sinon ils ne boiraient pas, ça se saurait.)
vous verrez, ce psychiatre est fort, il est vraiment très très fort.
27

maman maman dommage que tu sois là comme ça
comme une conne à plat
enfin ils t’ont bien maquillée bien retapée on dirait que c’est toi,
et tiens je te glisse
une photo de ton petit fils
oui celle avec toi.
celle-là,
celle du baiser propice.
bon tu n’es plus vraiment là
(mais nous deux on est seuls, là, personne n’a voulu monter la garde recevoir les cartes de visite les fleurs ni les humeurs de ceux qui ont si peur quand est mort l’un des leurs, personne pas même ton mari mon papa.)
maman maman dommage que tu ne m’entendes pas !
tu étais infirmière tout le monde sait ça,
et donc même si tu ne m’entends pas
je tiens à te dire merci,
à moins que tu m’entendes ? je voudrais que tu m’entendes !,
merci d’avoir pris soin
de moi
si bien.
dans ton sein j’ai fini par le croire qu’il y avait déjà de la bière.
une bière,
bien bonne et bien noire
ça favorise
la montée de lait.
mais
tu ne m’as pas abandonné là en si bonne voie.
plus tard à table on buvait de la bière,
qui s’appelait « bière de ménage » avec si peu de degrés mais pas mal
de caractère
au bout du compte,
mais bon elle nous ménage.
tu te souviens de la fois
(oui je vois que tu t’en souviens je le vois)
où encore dans ce qu’on nomme l’enfance j’avais bu
en cachette
(à ce mariage),
j’étais pompette,
toi dans une robe coquette
et ton sourire qui signifiait tu es un peu jeune pour commencer,
et au bout du compte ça te rend mignon d’être rond
d’être complètement rond.
(je t’apprends maintenant qu’un peu plus tard ce jour-là je n’en suis pas resté là,
torché comme un vieux toit je suis parti m’allonger au beau milieu d’une route de béton,
en contrebas,
certain que j’étais
que j’allais
pouvoir arrêter
les voitures qui s’avançaient avec danger si près de moi
allongé sur le béton, et le goudron qui me collait le pantalon mais bon j’étais rond,
ça va ça va ne t’inquiète pas, j’entendais encore les voix des oncles qui racontaient des blagues interdites aux enfants, ça va ça va je n’étais pas si rond que ça, j’entendais encore les voix des oncles qui dégueulaient la moitié de leur repas !)
maman maman
j’ai eu quinze ans
ni p’tit ni grand,
après la messe avec les copains je repassais déjà au bistrot du coin
et dans l’après-midi tu m’épongeais le front d’une serviette humide,
et tiens, tant que tu es là, ne t’en va pas,
pas avant que je te reparle du médecin de famille
accouru au chevet de papa
pour toutes les maladies qu’il n’avait pas, toi tu finissais souvent
par dire :
docteur (tu disais toujours docteur aux docteurs),
docteur je vous sers une petite goutte ?
c’était comme ça en ce temps-là
il n’y a pas de quoi fouetter un chat,
d’ailleurs monsieur le vicaire
aussi il aimait la bière,
celle que papa ramenait de la campagne,
attention !
fermée avec un vrai bouchon,
fermentée en bouteille au moins six mois,
et pan ! la mousse beige la robe brune
on s’en foutait plein l’urne !
maman maman maintenant
je te laisse un peu avec toi,
ne vois aucun rapport entre toutes ces choses-là,
je te laisse un peu avec toi,
moi je vais repasser à la station
m’acheter du soda bourré de vodka,
allez je te laisse dans ta bière,
moi je ne suis même pas le clou de ton cercueil.
du moins pas celui-là.

28

Ils sont en train de chercher le gène de l’alcoolisme,
lui cependant ,pas con,
lui les a déjà repérés.

29

madame
jamais je n’aurais imaginé être capable d’érafler la tôle de votre quatre-quatre
à l’aveuglette
quatre à quatre
on ne fait pas d’omelette sans casser des canettes.

30

et maintenant.
et ensuite ?
et après…
après tout…

31

la télé est allumée, couverte de la poussière des centres de cure, magnétisme de misère, cordes délitées, un peu d’astéroïde, beaucoup de cendres de beaucoup de cigarettes, beaucoup de couches de beaucoup de vies qui ont mal brûlé, et elle, elle tient sa conférence, avec sous les yeux juste en dessous de la peau pendue rayée, son volcan mal éteint, son passé mal étreint, incendie d’eau, ils ont beau lui donner une charrette de Valium™ le soir.

32

peut-on se noyer dans une bouteille ?
une seule, non sans doute, mais c’est un début.

33

nager, pourquoi ?
se noyer, pour sûr.

34

comment oses-tu me dire que c’est de la « masturbation » intellectuelle ?

35

comment oses-tu me dire que c’est de la folie ?

36

comment oses-tu me dire que je suis taré ?

37

comment oses-tu me dire que je ne suis pas normal ?

38

on est hors du circuit mais pas en vacances.
on n’est pas en vacances mais on rame.
on n’est pas des touristes.
on est nous aussi de la vie. de la vie on en est aussi.
peut-être plus que vous tous réunis, nous, dans l’auditoire de la mort.

39

l’infirmier rame.
dans le couloir ils ont installé un rameur. pour la forme. pour notre forme.
mais seul l’infirmier rame à ses heures perdues.

40
putain la psychologue a de ces nichons !
et souriante.

41

l’assistante sociale se retrouve chaque jour que Bacchus fait devant des mecs qui ont du verre pilé à la place des couilles et face à des nanas qui ont un tesson de bouteille dans le vagin. ça fait mal ça fait mal. vers 17 heures elle rentre à la maison après avoir chopé son gosse à la garderie.
jeune maman elle n’a pas encore de bouteille.
mais elle ne rame pas trop.
42

la douche est collective, la douche est commune, prendre une douche c’est commun. mais toi tu t’étais abandonné comme une vieille loque desséchée dans la salle d’attente étriquée d’un purgatoire interminable. l’alcolo ne se lave plus, il s’en fout de ses cheveux devenus trop longs, il s’en fout de ses ongles de pieds poussés trop fort, il s’en fout de ces petites merdes coincées sous les paupières, il ne s’en fout pas de son cerveau trop gros coincé sous son crâne.

43

il s’en fout,
il s’en fout,
il s’en fout.
non il ne s’en fout pas.
Il n’est pas si fou.

44

voilà bien la course des humains : quelque chose plutôt que rien.
et celle des buveurs : rien plutôt que quelque chose.

45

tu prendras bien quelque chose ?

46

qu’est-ce que vous prendrez ?

47

on ne m’y prendra plus.

48

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre (mais qu’est-ce qu’une tête de ?)

49

une cravate alors ?

50

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre. une tignasse de hippie un peu, dirait-on, un vieux groupe de rock, parfois en catogan, un vieux t-shirt vert usé, et des baskets d’ado. il me tape sur le bide, il me dit tu sais moi aussi j’ai fait une dépression.
et son sourire de latino.

51

bonjour madame, que pensez-vous de votre psychiatre ?
il est bien (sous tous les rapports.)
ah ?
oui, il porte une cravate chose, un pantalon machin (oh j’ai vu le même dans une galerie !), des souliers pointus cirés avec du cirage truc (on sent que son petit personnel est de qualité), son caleçon vous pensez je n’y pense pas, puis des lunettes car-ré-es à la mode, devant sa villa se trouve son cabriolet, d’ailleurs chaque week-end il emmène sa maîtresse à la mer, là ils se tiennent la main en amoureux.
ils connaissent les meilleurs restos du coin.
ils savent vivre.
eux.

52

et il y a aussi ce cinéaste qui explique ceci : que les plus grands créateurs étaient tous alcooliques,
sont tous alcooliques.
et ils le seront ? (où les cinéastes vont-ils chercher leurs idées ? bulle à verre ?)
53

mais non il est complètement con, ce psychiatre !
deux ans que je le vois, et il n’a pas réussi à me faire arrêter de boire.

54

le mien, il a si je puis dire le bras long.
à force.
partout il transporte son très lourd DSM-IV-TR, le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, quatrième édition révisée. je me reconnais dans la rubrique Troubles Liés à Une Substance. enfin, précisons, si je carbure, au fond, c’est peut-être à cause d’un trouble lié à l’essence, plutôt.
un manuel agnostique qui n’apporte aucune réponse à qui que quoi dont où quoi que ce soit, et partout nulle part, à la fois.
depuis ma naissance.

55

un trouble.
et une camisole chimique.
deux forces.

56

et à la une,
et à la deux,
et à la trois,
DSM quatre.

57

fiston, il faut que je te le dise.
si j’ai arrêté de boire, si les accus à plat j’ai arrêté d’accumuler les culs de bouteilles vides dans un coin du garage et si j’ai arrêté d’écrabouiller les canettes de vodka-orange sous le siège de la voiture, ce n’est pas pour moi, pas tellement. l’autre jour j’avais été déposer au moins cinquante vidanges de rouge à la bulle, alors un passant m’a fait remarquer : vous devez boire beaucoup. vous avez une bonne descente.
oui je devais.
oui une bonne descente, en effet, l’enfer n’était plus si loin de moi. à portée de goulot.
ou bien le paradis ?
parce que fiston, il faut que je te dise, après trois Xanax-Retard ®, un Rémergon ©,
et une bonne dizaine de Château-Lafuite®, les draps de mon lit finissaient par avoir l’odeur du linceul, et cette odeur-là n’était pas pour me déplaire. c’est au premier étage que je dormais dès le milieu de l’après-midi, et pourtant je planais vachement plus haut que le premier étage. j’évitais avec soin le grenier où tous nous stockons les souvenirs dont nous ne voulons plus.
si j’ai arrêté de boire, ce n’est pas pour moi.
la mort est inodore, je te le dis.

58

maman cette nuit j’ai chié sous moi.
je ne m’en suis rendu compte qu’au réveil.
il y avait quelque chose.
insidieusement.
quelque chose d’insidieux qui puait.
quelque chose de lancinant qui puait.
et c’était de la merde.
ma merde.
ma merde, tu l’as bien connue autrefois, ma merde, non ?
donc je voudrais te parler de ma merde, celle de cette nuit.
hier soir, j’étais, comme on dit, rétamé. le cuir passé, martelé par un rétameur du quartier des tannages de peaux, tu sais, cette collection de livres que tu m’achetais quand j’étais morveux, pour me faire connaître le monde. celui-là montrait d’énormes cuves avec du cuir trempé, depuis j’ai visité ce genre d’endroit,
ça pue,
ça pue aussi un peu la merde.
à la fin, au bout de sept bouteilles de pinard (à 8 euros 75 pièce, on n’a que le plaisir qu’on se donne), sept comme dans les meilleurs contes, à la fin j’ai cédé. putain dehors c’était l’hiver livide, dehors. pas que tout semblait être en train de geler, non : tout était gelé pour de vrai. je vais t’aider à comprendre mon objectif. comme tu le sais, j’ai une tête, et dans sa partie supérieure, un cerveau. à un certain endroit de mon cerveau naissent des idées, des idées tantôt fixes, pas qu’elles soient gelées, non : elles me glacent, moi ; et des idées tantôt mobiles, toujours en mouvement,
perpétuelles,
en pure perte.
elles ne servent à rien.
elles ne m’avancent pas.
elles ne servent à rien d’autre qu’à être là à courir entre mes neurones et qu’à me faire chier.
elles avancent masquées, et ça n’a rien d’un carnaval.
je n’y comprends que dalle, elles sont de plomb, mais qu’est-ce qu’elles galopent !
alors
moi
j’ai pensé que les étouffer dans du vin, leur noyer le cerveau, ça ne me ferait pas de tort.
enfin, pas plus que ça.
or tu vois,
avant ça j’avais avalé plusieurs cachets de XXXXX (copyrighted, d’une seule traite), puis des pilules de YYYYYYYY (registered, c’est un fait), et tu vois, ces bonbons ont si bien déposé leurs marques, et je flottais à un point tel, loin de mes idées fixes, à un point tel que je ne me suis plus senti, ça, je t’ai déjà aidée à comprendre mon objectif.
je ne me suis plus senti, et j’ai chié sous moi.
ça puait, ça collait, c’était froid.
tu m’as déjà connu, maman,
un peu comme ça.

59

the fact is.

60

à l’hôpital, aucun divan.
faut pas qu’on s’affale comme avant.
à l’hôpital, aucun sofa.
faut pas qu’on retombe aussi bas.

61

chèèèèrrrr public bonjouuuuuurrrrr ! connais-tu l’histoire de l’ascenseur ?
non ?
chèèèèèèrrrrr public la voi-ciiiiiii !!!!l
de nos jours on ne compte plus les ascenseurs ! partout il y en a ! des grands et des petits ! des vieux qu’ont bien vécu, des jeunes qui vont nous en faire vivre !
(au 19ème siècle, déjà !)
(d’ailleurs chérie on n’a jamais fait l’amour dans un ascenseur, ah ah !)
et bien aujourd’hui, notre ascenseur se trouve dans un, je vous le donne en mille !, … un hô-pi-tal ! très général, hein, l’hôpital, très général, rien de particulier. l’aphone habituel, la flore intestinale, ah ah !
et là, dans un coin de l’ascenseur, une dame, la quarantaine la dame, quarante ans à tout casser.
il fait beau… dehors, hein, pas à l’intérieur de l’hôpital, d’ailleurs passer l’été à l’hôpital, hein, on vous dit pas.
bref.
la dame, la quarantaine, donc, porte un short, disons une espèce de, disons sur l’étiquette au magasin ils avaient écrit ça : short. elle tripote et tripote et tripote les cordons qui pourraient, éventuellement, au cas où, lui tenir le short à la taille (voir : magasin, nom commun etc.) chèèèèèrrrr public, tu l’as compris :
la dame, elle tremble.
elle tremble parce qu’elle picole.
elle picole parce qu’elle tremble.
elle tremble, alors elle boit.
au début, de l’intérieur, qu’elle tremblait.
maintenant de tout partout.
alors,
humblement,
elle demande au monsieur qui lui fait face monsieur vous ne pourriez-pas s’il vous plaît nouer les cordons de mon short je n’y arrive pas j’ai un problème je tremble.

62

la dame, la quarantaine, c’était la première fois qu’elle osait venir en parler.
en parler à qui ?
en parler à l’hôpital, tiens !

63

putain de main droite de putain de main de putain de main de merde tu restes pas en place, j’ai encore dû utiliser ma main gauche pour te garder en place ! tu as encore cafouillé sur le clavier
du terminal
automatisé
de la banque.
j’avais tapé 368, pas 2b9 !

63

… mais je ne vais pas te couper, j’ai encore besoin de toi pour tenir la canette !

64

non monsieur l’agent de police non je ne bois pas !
je me torche !
65

bien bien bien vous l’avez compris (monsieur), vous buviez pour vous anesthésier. pour, en quelque sorte, endormir votre…votre douleur-de-vivre.
non, pas en quelque sorte. souvent du bon vin.

66

ma douleur ce n’est pas que je m’y vautre, c’est que…

67

du coup,
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
(bordel c’est ça qu’ils apprennent à l’école, les psys ?)
ske j’ai envie d’dire,
sèkeu… vivre, est-ce une telle douleur ?
vivre…
(pour moi, oui.) (bordel.)

68

alors monsieur comprenons-nous bien, ici personne ne vous demandera d’arrêter de boire, absolument personne, hum !, si vous buvez et bien c’est que vous buvez, et c’est un fait incontournable, et si vous avez commencé à boire c’est que bon vous aviez besoin de commencer à boire, alors oublions que vous buvez, cela n’a finalement aucun intérêt.
on va pas se fixer là-dessus.
et si un jour vous arrêtez de boire, supposons que vous arrêtiez de boire pour… pour… votre petit chien, moi en tant que toubib j’en serais fort heureux !
(mais il n’a pas de chien, ce buveur !)

69

buveur invétéré, qu’on dit !
invertébré ?

70

décervelé ?

71

ah non ça c’est le but !

72

you and me at the edge of time.

73

tu vois, moi non. moi je ne supporte pas que vous disiez à tout bout de champ : j’ai rechuté j’ai rechuté !
d’où ?

74

oh j’en ai entendu d’autres, monsieur (le psychiatre) !
que j’étais en pleine déchéance. mais qui m’avait déchu ? pas moi, rien d’autre que le regard des autres…

75

the fire-sea licking my feet.

76

on rigole, on rigole.
mais la douleur, ça existe.
une douleur, comme ça, sans nom, qui se balade en vous sans définition possible, qui prend toute la place, qui fait ses petits en vous. une douleur qui ne va pas si mal et qui ne vous va pas bien.

77

ta douleur ? ta douleur ? allons bon ! c’est facile de parler de douleur, de chercher des excuses alors qu’en fait tu manques de vo-lon-té !

78

quelle volonté ? de quoi parle-t-on (à la fin ?)

79

il faudrait d’abord, pour s’entendre, savoir de QUOI on parle, bordel à queue ! après tout, jésus déjà disait : père, pardonne-leur, ils ne savent pas de quoi ils parlent ! c’est vrai :
les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), bon, on leur a appris à parler quand ils étaient petits. ce faisant, ils s’imaginent, les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), ils s’imaginent connaître le vocabulaire ! de fait quand ils vont au supermarché, ils précisent qu’ils ont l’intention de régler par carte bancaire, la caissière les comprend, les gens, nos proches, nos amis, la famille.
la famille. ah, la famille !

80

tu dis simplement : voilà, j’en ai marre de la vie.
et c’est un scandale.

81

tu dis : voilà j’ai le cancer.
et tout le monde accourt auprès de toi avec des bouts de tuyaux qui leur restaient dans la remise.

82

tu dis : voilà, ça fait trop longtemps que je souffre.
et tout le monde accourt avec des vitamines.
et tout le monde planque les vitamines.

83

après tout, il n’a que le cancer…

84

je vais vous expliquer, moi, je vais vous l’expliquer pourquoi mon frère boit.
je le sais, moi.
c’est parce qu’il est faible.
écoutez, allez, il avait tout pour réussir !
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
mais il est si faible !
(est-ce que je bois, moi ?)

85

ces deux-là sont tombés amoureux. à l’hôpital.
d’accord, ils n’allaient pas bien.
ni l’un.
ni l’autre.
lui bon c’est depuis la mort de sa femme (dans un accident de voiture, il conduisait, elle était enceinte de leur première fille et le fœtus, on l’a retrouvé sur le pare-brise.)
on peut comprendre, n’est-ce pas ?
on peut comprendre.
elle ? je sais pas. ça tournait pas rond non plus.
ils font partie de ces personnes qui croient échapper enfin à l’alcool
en tombant amoureux.
à l’hôpital.
(de quoi tu te mêles ?)

86

à part ça, jésus a dit : aime ton prochain…

87

et jésus dit : aime ton prochain verre !

88

fiston, il faut que je te dise.
si j’ai arrêté de boire, c’est pour toi.
je te le dis, de toi à moi.
il fallait bien que je te le dise.
je suppose qu’il est mieux de te le dire plutôt que de ne pas te le dire.
je pense vraiment qu’il n’est pas utile de tout dire à son fiston, sauf ce qu’il est mieux de dire plutôt que de ne pas le dire.
maintenant, ceci étant dit, je peux romancer l’affaire, si tu le souhaites.
c’était un gris dimanche gris d’avril qui ne se découvrait pas d’un fil. comme à mon habitude, j’avais bu dès le réveil, j’étais déjà passé à la station, le dimanche c’est pas lui c’est sa cousine qui tient la boutique.
comme à son habitude elle m’a salué avec gentillesse
sans me poser
la moindre question
du genre :
non mais pourquoi venez-vous acheter cinq bouteilles de rouge chaque dimanche à 7 heures du mat ?
non.
pas par compassion, sans doute.
je faisais tourner la boutique, au fond.
je débouche la première bouteille.
je tremble.
je flippe.
mes mains lâchent la bouteille.
elle va s’exploser la tronche sur les disques de mon chanteur favori.
autour de moi. partout. du verre. du vin.
ça pue. ça pue le vin. ma gueule pue pareil quand j’ai bu. et comme je bois toujours…
tu sais, le vin, ça pue. ah la binette extatique du type à la télé ! il agite avec aaaamour son ballon, ah ça sent la noisette, le fruit rouge avec un arrière-goût de mort ! arrêtez vos conneries, le vin ça pue !
j’ouvre une deuxième bouteille. je n’ai pas soif. je n’aime plus le vin. je n’aime plus boire du vin. je bois du vin parce que j’ai la tremblote. j’ai la tremblote.
on appelle ça : le manque. joli mot.
j’abrège la seconde bouteille je l’ai vomie.
et au milieu des bulles de bile qui pétaient sur l’inox de l’évier
de la cuisine,
j’ai vu ton visage,
fiston.
joli mot.

89

et ce poteau de signalisation qui le regarde,
lui,
qui le nargue.
ta gueule !

90

cette amie avait un ami.
son ami buvait (beaucoup, mais demeurait toujours poli.)
une fois assis à, par exemple, la terrasse de ce bistrot en face de la gare,
il commandait un « demi de rouge. »
la suite ? vous voulez la suite ?

91

tous les matins avant même de manger, il vomit.
il ne vomit rien.
juste un peu de cette bile verte
fabriquée à l’intérieur de son corps blanc,
ici, sur la planète bleue.

92

tous les matins, il vomit.

93

tous les matins, il vomit.

94

tous les matins…

95

les matins ? il les vomit tous.

96

un premier demi de rouge.

97

merde à la fin on vient ici pour se soigner, on sait très bien qu’on doit arrêter de boire, et puis voilà à la télé en plein salon, à une heure de grande écoute, des pubs pour de l’alcool vraiment c’est de nous qu’on se moque on nous provoque.

98

je ne sais pas, je me sens divisé.
à quel sujet ?
non, tu ne comprends pas. je suis divisé : moi.
oui mais à propos de quoi ? de toi ?
non tu ne comprends pas. je me sens divisé. une partie de moi dis fais ça, une partie de moi dit fais ci…
ah oui ah oui ah oui je te comprends mieux, c’est le fameux truc de la division entre la raison et les émotions. non ?

99

aujourd’hui matin je n’ai même pas envie de me laver. non je ne vais pas me laver. j’ai des traces de merde sèche au fond du caleçon, trois jours de merde je crois.

100

putain l’odeur entre mes orteils !
101

d’habitude, avant, d’habitude, avant, je m’épilais les poils de bite, j’évitais la brousse.
maintenant, après, maintenant, après, je porte l’odeur de sperme pourri de ma branlette d’hier soir.

102

je me suis branlé hier soir ? j’ai oublié.

103

d’habitude, avant, d’habitude, avant, j’éliminais ces morceaux de peau durcie sur la plante de mes pieds.

104

il va travailler.
un détour par la station.
il achète deux flacons de ce rouge à la con format 50 cl, y a pas de bouchon donc pas de problème à l’ouverture du goulot, en allant travailler, après un détour par la station.

105

monsieur c’était votre jour d’essai et vous sentiez l’alcool.
je sentais l’alcool ?
je ne l’ai pas remarqué moi-même, mais ma secrétaire avait des doutes, elle est venue m’en parler.
elle avait des doutes sur quoi ? sur le fait que je boive, ou sur le fait que je ne boive pas ?

106

une bouche de merde, une clef de merde dans ma bouche.

107

c’était jour de stage, aujourd’hui. le troisième de la semaine de stage, aujourd’hui.
au volant sur l’autoroute, elle a bu six canettes de gin-cola, aujourd’hui.
à l’école, les toilettes étaient fermées, aujourd’hui.
elle est ressortie en rue, mais elle n’a pas trouvé le moindre bistrot, aujourd’hui.
c’était pourtant stage, aujourd’hui.
en revenant vers l’école, elle a pissé sur elle. aujourd’hui, son pantalon était trempé.
trop tard.
alors, avant de se présenter à son troisième jour de stage (c’était aujourd’hui, quand même !), elle est retournée dans sa bagnole, elle a mis le chauffage à fond sur chaud, elle a espéré que son froc sèche vite, vite, vite.
vite.
elle a espéré que personne ne se doute de rien, aujourd’hui.
quand le maître de stage lui a dit votre leçon était bien donnée bravo mais excusez-moi si je vous importune c’est délicat avez-vous hum hum comment ? un problème avec votre séchoir.
(pourquoi ? je la flaire la pisse ? c’est ça ?)

108

c’est depuis quand que tu aimes le foot, fiston ?
j’avais pas remarqué.

109

traîne pas en rue.
il fait froid.

110

fiston.

111

fiston.

112

j’arrêterai de picoler, et je passerai des heures à caresser mes chats.
quand j’arrêterai.

113

elle m’embrassait. je veux dire elle me mettait la langue. elle touchait mes cheveux. elle touchait mes nichons. elle suçait ma bite. elle me mettait un doigt dans le cul. elle hurlait j’aime ta bite. une fois elle m’a mis un concombre dans le cul. c’était froid, putain !
elle aurait pu aussi me sucer les orteils !
mais on s’est tapés sur la gueule.

114

tu comprends tu comprends tu comprends ?
non.
tu comprends ? six mois que je ne bois plus !
vraiment ?
six mois que je ne bois plus ! tu comprends ? (mais voilà ce week-end y a la ducasse au village et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront.)
nnnnoooonnnn…

115

mesdames et messieurs, d’emblée je vais commencer mon exposé
par une provocation.
tion.
vous avez tous, je le suppose, entendu parler du bioéthanol, ce carburant qui serait censé éradiquer le problème de la consommation de pétrole
par les humains
à la surface de la terre ?
terre.
j’oserai, mesdames et messieurs, une comparaison,
son,
avec l’éthanol consommé comme carburant par les alcooliques pour éradiquer le problème de la consommation existentielle,
tielle,
des dits alcooliques
à la surface
de leur âme.
(n’est-ce pas ?)
(pas)

116

n’est-ce pas ?

117

allez ! à ta santé ! (mentale.)

118

tale.

119

neuf.

120

en matière d’alcool, poser la réponse c’est y répondre.

121

on était là, on était encore là, et encore ! on était las.
dans un groupe. de parole.
tout à coup sans prévenir, le psychiatre (qui se démet soudain de sa confortable position socratique genre je ne dis rien mais je n’en pense pas moins je ne dis rien c’est à vous de parler qu’est-ce qui va surgir here and now ?), le psychiatre lance comme ça :
et si on parlait des bienfaits de l’alcool ? des bénéfices que vous en tirez ?

122

alors marc il a lancé comme ça : des bénéfices des bénéfices ? mais on est fauchés, nous autres !

123

maïeutique ta mère !

124

marc est très drôle. parfois. quand il n’a pas bu.

125

madame, moi je vous rendrais bien volontiers votre fils ! bien volontiers ! je n’ai pas pour vocation de hum… « retenir » les gens ! seulement vous le saviez il est hum euh schizotypique il se protège de la euh « vie ⅔ » en se coupant en deux, enfin je veux dire mais non après tout c’est vrai qu’il y met du sien à se couper en morceaux,
et donc pour y venir,
lors de notre dernière séance il est tombé en deux, par terre, littéralement en deux, un lui, un autre lui.
moi je peux vous expliquer pourquoi à partir d’aujourd’hui vous allez devoir payer deux chambres,
et le pire,
et le pire là-dedans c’est qu’au fond c’est à cause de vous
que
tout
a commencé ™.

126

alcool :
info ou intox ?

127

jésus décida ce jour là
de multiplier les personnes pétrifiées de douleur.
la pétrification.

128

la pétrification vient
aussi en ne mangeant pas.

129
mais madame mais madame comment voulez-vous que je vous explique les dessous de l’affaire ? comment ? je ne suis pas DANS lui. j’imagine ce qu’il ressent. j’en ai une idée. une toute petite.
si petite.
vous en avez une si petite ?

130

d’idée ?

131

la douleur, le doux leurre
(oh arrêtez vos jeux de mots à la con, les gars !)

132

les deux lui c’est lui quand même ? mais qui boit ? lui ou l’autre lui ?

133

quand elle avait poussé la porte de l’hôpital, elle avait d’abord vu le sourire sympa d’une infirmière qui lui avait balancé : oh la la mademoiselle n’a pas l’air faite pour le bonheur !

134

je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais.

135

mon cher père, on peut toujours en causer on peut toujours. de ma douleur.
cependant,
dès que je vais t’annoncer que ma douleur commence avec ta tronche de merde, ça va mal tourner.

136

papa je sais pourquoi je bois !
parce que tu m’as volé maman !
maman je sais pourquoi je bois !
parce que tu allaitais papa !

137

en couverture de ce magazine de sciences tousskiliadplusérieu, ils titrent :
quand l’esprit dérape.
petit a :
l’esprit fonctionne ou ne fonctionne pas, il ne marche pas dans tous les cas, donc il ne se casse pas la gueule.
c’est nous qu’on se casse la gueule !

138

bien-sûr que c’est la faute de la société !
on ne va pas s’étendre là-dessus
(quand même, quand bien même ♭♩♪♫)

139

fiston,
les dessous de l’affaire ?
j’ai acheté un microscope une lunette d’astronome et je me scrute. à la longue j’ai cessé de bouger pour ne pas voir trop de choses trop de détails trop d’étoiles mortes trop de minerai appauvri. en moi.
les dessous de l’affaire ?
les autres aussi se sont procuré le même équipement. ils me scrutent à leur tour, depuis si longtemps. ça me fait mal.
les dessous de l’affaire ?
je me fais tout petit, petit, petit.
(mais il faut bien que je continue à aller pisser et chier. on n’en sort pas grandi.)

140

en couverture de ce magazine, ils titrent la psychanalyse peut-elle soigner ?
ils veulent rire ?

141

ah bon madame vous avez une formation psychanalytique ? manifestement vous ne connaissez pas le préfixe « dé » !

142

madame, s’y connaître en psychanalyse ou ne s’y connaître en rien, c’est du pareil au même !
voyons voyons la psychanalyse ne cherche pas la guérison !
c’est bien là son symtpôme !

143

et la thérapie ? vous y croyez à la thérapie ?
si vous me le dites !

144

vous y croyez (au moins) ?
+

145

polizeï dränkt.

146

morgen wieleicht.

147

fiston,
me voilà installé dans « ma » chambre.
un lit, un lit mais pas vraiment d’hôpital, quelque chose d’un peu plus cosy. on peut régler la tête, pas mal, j’ai déjà remarqué qu’en dormant relevé les cauchemars passent directement du cerveau (ou du siège des émotions ! ah ah !) au trou du cul d’accord ça fait mal en passant mais ça passe plus vite. une armoire qui ferme à clef, clef de merde dans ma bouche, une bouche de merde.

148

pour avoir quelque espoir de changer quoi que ce soit de sa propre vie, il faut la fracasser.

149

si on se contentait de fracasser les vidanges ?

150

il faut il faut il faut, il faut ceci, il faut cela. et pourtant, cette incantation-là, putain, elle est vraie, pour une fois.

151

fiston,
une armoire équipée d’une minuscule serrure, le premier venu la crochète, mais le premier venu n’est pas toujours le dernier arrivé.

152

quand on a bu, on se sent plus fort on conduit mieux on rigole plus on se fait des copains ça donne du courage l’alcool conserve la preuve mon grand-père est mort à 97 ans ça donne du goût aux pâtisseries et du piment à la vie on fait mieux l’amour après
on a moins peur
on a moins peur
on a moins
on a
a
on.
(laquelle de ces propositions vous ressemble le plus ?)

153

la gentille demoiselle songe quelques minutes encore au pourtant chouette boulot qu’elle a dû laisser derrière elle
pour un mois
pour un an
(le reste de sa vie ?)
(elle travaillait dans un magasin de vêtements pour enfants.)
elle plonge le regard dans la photocopie qu’un patient lui a laissée sur la tablette du lit (d’hôpital.)
alors bien vrai ? l’alcool s’attaque à toutes les fonctions de l’organisme ?
bien vrai ?
l’alcool détruit les neurones, les liaisons entre les neurones, l’alcool s’attaque au foie, à la vésicule, troue l’estomac, peut rendre aveugle, ronge la gaine des nerfs, déchausse les dents avant d’entrer dans l’œsophage,
et c’est ainsi qu’ils vécurent et eurent beaucoup de maladies,
des grandes et des moins grandes.

154

maître corbeau, sur un arbre bourré, tenait en son bec une vidange…

155

fiston,
le buveur il en a marre de lui-même au point de ne plus prendre soin de lui-même.
aucun.
tu vois ?
mais merde à la fin, je me souviens avoir changé tes langes peints à la diarrhée, coupé les ongles de tes petits petons, décrassé tes yeux divins,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot.
mais merde à la fin pourquoi je me lave plus la raie du cul ?

156

si l’alcool conserve ?
ça dépend.
tu ouvres un bocal de prunes, c’est un délice.
tu ouvres le bocal d’un alcoolique, ça dégage !

157

fiston, bien-entendu que derrière tout ça j’ai un problème.

158

l’alcool fait perdre la mémoire ? attends, ça m’intéresse, moi, ce truc…
faut faire quoi ? le boire ?

159

suis-je alcoolique ?
suis-je vraiment alcoolique ?
ne suis-je que alcoolique ?
je me cache quelque chose.
mais toi ?

160

c’est pas possib’ de boire autant !
(il est dingue, il détruit tout autour de lui, tout le monde le fuit.)

161

ah ? mais c’est le but… j’ai envie d’en finir avec tout avant que tout ne finisse de toute façon.

162
je te jure, c’est un groupe de malades !
tu as vu ces fans de foot ? ils sont arrangés !
ce film, c’est la folie !
quel truc de débiles !
(arrêtez, quand vous serez vraiment fous, vous comprendrez…)
arrêtez !

163

mais allez va ! depuis que je ne suce plus, j’ai réalisé que dans les magasins, et bien !, il mettent le rayon alcool juste à l’entrée quand tu rentres à l’entrée quand tu rentres à l’entrée…

164

fiston, j’entends le vent. énormément de vent. l’hôpital psychiatrique est construit sur une hauteur, au-dessus de la ville. avant y avait le gibet, ici. on pendait les condamnés à l’écart de la bienséance, du commerce et du culte. puis quand s’est agi de caser les maboules quelque part, si possible loin du regard des bons bourgeois, les zautorités ont choisi le même lieu, tiens !
la folie dérange bla bla bla je ne vais pas te casser les pieds avec ça…

165

bla bla bla…

166

on lui a expliqué ceci :
quand tu auras arrêté de boire (enfin… pas de l’eau hein ah ah ah !), tu verras des alcoolos partout. le mec qui boit, dans la rue, tu le sentiras à 10 kilomètres à la ronde ! la nana du bureau de poste aux yeux jaunes et transparents ! le garagiste à la langue épaissie qui n’a plus que trois doigts à chaque main !
on les repère, on les repère !
(précisons, ils sont par-tout !)

167

ne suis-je QUE alcoolique ?
fig.1 (voir plus haut)

168

il était une fois
un tailleur de pierre
qui chaque jour
taillait la pierre
dans la carrière
de pierre.
un jour qu’il avait introduit le burin vers l’arrière
d’une filière
de pierre
lui parla une grosse pierre :
délivre-moi, délivre-moi, petit tailleur de grosses pierres !
je suis une âme prisonnière
de cette grosse pierre !
plus loin qu’hier,
plus loin qu’avant-hier,
une brave fermière
m’a enfermé à l’intérieur de cette grosse pierre !
mais pourquoi ? demanda le tailleur de pierre ?
elle lui répondit, la pierre :
elle en avait plein le cul de moi, je la faisais chier, et comme son mari s’en battait la queue avec une pelle à tarte,
elle m’a taillé cette vilaine croupière !
putain merde connasse !

169

ne suis-je QUE alcoolique ?
non, poussière d’ange aussi.
ailes damnées.
envol condamné.
pierre aux pieds.
icarrément.
170

quand il était tout petit déjà :
il perdait ses lattes, il s’emmêlait les pinceaux, il perdait parfois la boule, on ne le comprenait pas, il changeait d’humeur, jean-qui-jean-qui-pleure, il n’allait jamais jusqu’au bout, il n’achevait rien,
bref,
il était déjà une sorte de gamin pourfendu qui n’existait pas vraiment et qui vivait perché.
(oui, loin de vous très loin.)

171

articule !

172

achève ce que tu as commencé !

173

mesdames, messieurs, l’équipe est absolument d’accord que vous nourrissiez les chats sauvages qui vivent dans le parc de l’hôpital !

174

tu n’as que six ans et tu te poses trop de questions !

175

ras-le-bol !
ils font leur café, d’accord (ils ont le droit !), tout le monde n’aime pas le café, mais la question n’est pas là. la question étant, madame l’infirmière, qu’ils laissent traîner leurs tasses, leurs mégots, et le soir ils ont encore le culot de réclamer leur programme télé favori, toujours des feuilletons de mes couilles !, les mêmes conneries amerloques, les pieux de l’amour !, en plus je sais pas si vous savez mais moi je le sais : dans les séries ils picolent, ils se servent un whisky pour un yes pour un no, alors je vous dis pas, non c’est pas ça, je comprends ce que vous dites, je dois aller leur parler à EUX ? c’est ça ? non mais on est dans un hôpital ici ou quoi ? l’équipe elle sert à quoi ? je paye mon séjour, moi !
(oui, la mutuelle, plutôt, de fait…)

176

il ronfle, quoi ! toute la nuit ! je fais quoi ?

177

on assiste chez le sujet à une lutte pour préserver le sentiment de sa réalité.
(n’importe quoi ! il se noie et se décape dans le pinard !)

178

moi intérieur  faux moi sans vie

179

perception irréelle  action insignifiante

180

réalité ✖ persécution  pétrification
( tu comprends mieux, fiston ?)

181

psy  chiatre

182

fiston,
pas loin se trouve la morgue,
comme pour rappeler que la vie on en meurt à en crever.
(la porte bat au vent, ça fait un peu western glauque !)

183

fiston,
le parc est grand, le pavillon des grands sérieux jouxte le mien, on peut rejoindre le pavillon des quand-c’est-eux à pied…

184

fiston,
on soigne toutes les pathologies des pas trop logiques, dans le coin…

185

fiston,
je n’irai pas jusqu’à dire que je les aime d’amour, non. quand tu viendras me saluer, bientôt, on se baladera dans le parc, et alors tu les verras.
ils me fendent, les « grands malades »…
celui-là fait un pas, stoppe le mouvement, reste là, comme une stèle, justement. derrière ses grosses lunettes, ses yeux s’allument de joie, il se met à sourire, à rire, il cause avec un autre, invisible, qui fait du surplace à ses côtés, et il porte de beaux favoris, au fait.
celle-là avance, un lourd sac à la main, elle scrute le ciel toutes les dix secondes, j’ai regardé aussi, je n’ai rien vu, mais elle si : je la crois.
celui-là s’esclaffe qu’aujourd’hui on va manger des calamars ! des calamars ! des calamars ! (fiston, j’ai vérifié, on bouffe du poulet !)
tu feras connaissance avec « le chien », fiston : lui, il se carapate comme un militaire une-deux-une-deux, et de temps en temps il se prend à aboyer : roaoh roah !, peut-être après les chats sauvages, sans doute après des êtres qui lui font du mal et refusent absolument absolument absolument de lui foutre la paix.
parfois on cite son prénom :
marcel se prend pour un chanteur de variétoche,
fernand le muet me montre les cahiers qu’il remplit d’une écriture indéchiffrable sauf de lui seul, il me fait piger que ce sont ses « devoirs. »
simon chasse des mouches imaginaires avant de franchir le seuil des portes.
ce n’est pas que je les aime d’amour, non.
maintenant j’en fais partie,

186

bienvenue dans l’unité d’alcoologie !
(ici, c’est moins grave !)

187

encore un gamin, débile léger, probable, en pleine discussion avec l’animatrice :
• ils me font peur !
• oh tu sais… devant chez moi un couple passe tous les jours à 17 heures promener leur chien… eux me font vraiment peur !

188

vraiment.

189

très peur.

190

je l’ai lu dans le journal :
un jour un mec est arrivé dans un auditoire de médecins avec des échelles de différentes grandeurs. la vlà qui explique : il y a des échelles dans la douleur ainsi comparons un cancéreux à qui on a cousu le trou de balle et attaché une poche au ventre et comparons-le donc à un petit alcoolique de rien du tout qui manque totalement de courage…
et bien ?
et bien les étudiants ont saisi la plus grande échelle et ils ont pendu ce connard au plafond !

191

bon, je retourne à mon pavillon, celui des grands cireux au yeux vitreux…

192

y-a-t-il moyen de s’en sortir ? (parfois.)

193

parfois.

194

oh ça faisait longtemps qu’on ne me regardait plus comme avant !
cool ! on te regardait toi (au moins) !

195

bonjour monsieur l’agent de quartier je viens pour la convocation celle de mon changement de domicile.
ah ouais mais vous n’étiez jamais chez vous ! on peut être certain que vous habitez bien où vous le dites ?
j’étais hospitalisé.
hein ? où ça ?
à l’hôpital psychiatrique.
hein ? on vous a interné ?
non, j’y étais volontairement.
hein ?

196

ce qu’elle a ? je vais t’avouer, moi, ce qu’elle a…
pourquoi devrais-tu avouer TOI ce qu’elle aurait ELLE ?
je me sens concerné…
ah ?

197

ce qu’elle a c’est qu’elle a toujours eu peur de la vie, voilà !
il est interdit d’avoir peur de la vie ?

198

fiston,
ici la bouffe n’est pas très bonne. pas grave. mais pas tout à fait normal malgré tout. autour de moi y a des gens qui n’ont plus que ça, la bouffe…

199

normal, courant, ordinaire, compréhensible.
anormal, spécial, monstrueux.
incompréhensible.

200

ah je suis contente de t’entendre au bout du fil !
tu m’appelles seulement maintenant ? chuis à l’hosto depuis trois mois.
je sais, je me disais que tout allait bien.
201

tu devrais faire une cure tu devrais faire une cure tu devrais…
pourquoi ?
tu es si… comment ?... loin
et ?
et ça me fait peur.
peur pour moi ou peur pour toi ?
je sais pas… l’alcool la folie tout ça c’est des trucs je sais pas…

202

ah vous aussi vous êtes un patient ? vous avez une cigarette pour moi ? des menthol ? bon, d’accord, tant pis. mon administrateur de biens est un radin. ils prétendent que je vais mal parce que je suis schizophrène. vous n’avez pas l’air d’un patient. vous êtes schizophrène aussi ? l’alcool ? rien de plus ? bah, ce n’est pas grave, ça. mais je ne suis pas schizophrène. il fait beau ce soir, non ? ils vont venir. les extraterrestres. ils ont envoyé un signal sur mon portable. pas si simple, mon vieux ! c’est un message codé, naturellement ! moi seul comprend ! (des fois j’en ai marre d’obéir à ces enculés de l’espace !)

203

tu vois, moi j’ai rien fait. c’est mon ex-mari. je me suis laissée entraîner. et le juge vient de refuser que je sorte pour de bon de cette prison de merde ! prison, hôpital, c’est du pareil au même.
non ?
non.

204

les fantômes de l’hôpital.
eux.
et moi.
205

jamais je n’aurais cru finir un jour ici. maintenant, voilà, j’y suis.
pourquoi pas ?

206

depuis quelques années tu te dégrrrrades trrrrrès forrrrrt.
va te faire enculer, papa !

207

il n’était plus le même, il n’était plus lui-même.
mais surtout c’étaient les autres qui persistaient à rester plus que jamais les espèces de cons qu’ils avaient toujours été.

208

fils de pute ! tu es toujours là au cul des infirmières à essayer de dénoncer ton voisin de chambre soi-disant qu’il aurait bu en cachette et au moment où je te cause, tu laisses tomber par terre ta barrette de shit !

209

ils organisent un groupe « contes », la psy lit une histoire, et on doit essayer d’en parler, voilà, ça me branche pas, c’est en fait le groupe « con » !

210

avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté du fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
pour me recoudre le nombril.
avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté pour cinq pistoles
oh oh oh
de fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
je vais recoudre ma camisole
oh oh oh !

arrivé à l’hosto
oh oh oh
j’vais observer ma pourriture
oh oh oh
sous toutes ses coutures.

j’ suis une enflure
oh oh oh
une rature une vergeture
oh oh oh
faut qu’on m’enferme derrière les murs !

211

vous savez la façon d’aborder la maladie mentale a beaucoup changé avec le temps !
sur quel flanc ?

212

putain de vie de merde à la con !
j’en ai ras la patate !
je vais me cuiter !
rien à foutre de leurs tests de crétins !
c’est truqué leurs trucs.

213

hips !

214

fiston, je le sens je le sens, plus rien ne sera comme avant. je… je cherche mes mots : ce n’est pas que plus rien ne sera comme avant, c’est que plus rien ne pourra être comme avant. non… il est impossible que tout recommence comme avant, voilà. non… là tu vas t’imaginer qu’il est possible que je picole à nouveau, or, de fait, il est impossible que je picole encore, l’alcool et moi c’est fini. non… je ne sais pas comment je vivais, avant, mais… je ne vais plus vivre comme ça. et je ne vais plus vivre comme ça, comme avant, sinon je vais me remettre à boire. non… non, non, non, je ne boirai plus et ne me demande pas comment je le sais, je le sais c’est tout, j’en suis absolument convaincu, enfin… même pas convaincu, je ne bois déjà plus, là, de fait, depuis mon arrivée à l’hosto, pas besoin de me convaincre moi-même. ne me demande pas comment je m’y suis pris, vu que je ne me suis pris à rien du tout, c’est comme ça, dès que j’ai su qu’une place se libérait pour moi, je n’ai plus avalé un gramme d’alcool.
j’ai du mérite ?
je n’ai aucun mérite ?
je n’en sais rien je l’ignore, je ne pense même pas à ce genre de choses complètement hors propos.
j’ai arrêté, c’est bien, non ?
j’ai arrêté, fiston.
au fait, voilà ce que j’avais l’intention de te dire : j’ai arrêté.

215

j’étais comment, avant ?
chiant… mais je t’aimais déjà.

216

bon… dites… sorry… je n’ai plus des masses d’unité sur ma carte de téléphone alors dites-moi en vitesse : COMMENT IL VA ?
oh il est là depuis trois jours seulement, il dort, il dort, il dort.
et… c’est normal ?

217

faut pas que je te cause trop fort, tu vois le type là-bas devant la télé ? oui, lui. avec sa barbe. et bien, hier au repas de midi, on mangeait et tout et tout. on a entendu un énorme cri. le gars, oui, lui, hurlait des phrases qui lui restaient un peu dans la gorge, un doigt tendu vers le plafond, il s’est mis à baver, puis il est tombé sur le pavement, boum !, en tremblant, et bon, chut ! plus bas !, il a chié sous lui. une infirmière s’est pointée, celle qui ne met jamais son tablier, jamais !, et elle lui a enfoncé un bout de tissu dans la bouche,
et,
et,
et.

218

clef de merde.

219

salut salut ! j’peux m’asseoir à côté ? bon moi je voulais pas mourir, pas vraiment je voulais juste ne plus vivre mais poser un acte violent pour me supprimer ça non je n’y arrivais pas.

220

asile.

221

au repos.

222

loin.

223

asile.

224

boire ? ça peut arriver à tout le monde ! regarde jocelyne, là, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver ici !

225

mais… ceux qui ne picolent pas… comment ils font pour tenir le coup, pour supporter cette vie de merde ?

226

t’inquiète t’inquiète, la société elle sait pertinemment qu’elle broie les gens en mille morceaux ! elle en fait du haché desséché et là-dessus elle les imbibe d’alcool pour leur rendre un semblant d’élasticité, et hop, bon pour le service ! ainsi de suite…

227

chers collègues,
à l’aube de ce colloque assez singulier, nous nous questionnons tous :
la folie, c’est quoi ?
228

et au coucher de soleil, ils se demandaient encore ce que la folie pouvait bien être, à la fin…
(c’est à ce moment que le chamane…)

229

pure mother, pure milk.

230

il a toujours été fou.

231

ça l’a rendue folle. à tout jamais.

233

tu as vu son regard ?

234

il fait le fou

235

elle joue à être folle, ça l’arrange bien, rapport à…

236

complètement frappé. comme un apéro.

237

il est passé de l’autre côté.

238

trouble mental, déséquilibre mental, aliénation, démence, délire, maladie mentale, psychose, déraison, dérangement, égarement, divagation.

239

c’est dans un moment d’égarement qu’il s’est mis à divaguer vers la démence délirante sous l’effet d’une déraison déséquilibrante, d’une terrible aliénation troublante.

240

moi, ça ne m’étonne pas ! on le sentait venir…

241

mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse pour elle ? elle est dans son monde à elle.

242

je suis malade, complètement malade.

243

livraison de légumes à domicile.

244

tu savais que le mot « maboule » était d’origine arabe, toi ?
non, mais ça ne m’étonne pas.

245

de toute façon, il n’écoute plus personne !

246

fiston,
te parler de la folie c’est un peu les mots pour ne pas le dire… le mot « folie », c’est un entonnoir, figure-toi ! on y enfourne tout et n’importe qui. un mec a un léger grain, de l’humour, une personnalité propre ? alors, il est fou. sentence. une nana va jusqu’au bout de ses désirs ? ça y est : elle est folle. un père de famille n’aime pas le foot ? il faut l’enfermer. tu ne te soumets aux conventions fixées depuis la nuit des temps par dieu sait quel imbécile ? par ici la piquouze !

247

mais la folie, ça existe.

248

marre de cette réunion d’équipe ! on ne va quand même pas ramener la camisole de force, le bain froid et les chaînes ! si ?

249

en quelque sorte, il buvait pour ne pas devenir complètement ouf !

250

non mais quoi c’est quoi la différence entre boire et de l’alcool et sniffer de l’héro je sais pas moi qu’on m’explique !

251

pour oser conduire quand on a trop bu, il faut être dingue !

252

papa,
dès que j’osais émettre une opinion différente de la tienne, tu me hurlais que j’étais dingue. mes copains étaient dingues, les profs que j’aimais étaient dingues, j’écoutais de la musique de dingues.
j’ai si vite pigé que pour obtenir un peu d’amour, de reconnaissance, d’éducation, de sécurité, il fallait que j’approuve tes opinions. à toi.
tu t’empressais de raconter à ma sœur aînée que j’étais dingue, puis tu me confiais que ma sœur cadette était dingue, à qui tu avais affirmé que notre sœur aînée était dingue.
tu voyais des dingues partout.
tu ne te regardais pas assez souvent dans le miroir, je crois.
tu aurais aperçu un dingue de plus.
c’est pourquoi, cher papa, va te faire mettre !
même là où tu te trouves maintenant.
dans ta tombe.
d’ailleurs j’ai créé un comité de soutien aux vers, aux insectes et aux parasites, et dès la première réunion je leur ai expliqué le chemin à suivre pour entrer dans ton trou de balle.

253

papa,
c’est à cause de toi que j’ai commencé à boire, au fond.
ça fait un bien fou de déposer le paquet chez un autre que soi.

254

non papa,
c’est plutôt grâce à toi que j’ai commencé à boire. pour changer sa vie, il faut la fracasser. sauf que la mienne de vie, tu l’avais déjà fracassée, dès ma naissance.
l’alcool ?
j’ai du recasser le plâtre, quoi !

255

putain de bordel à queue (à roulettes), les plus fous ne sont pas ceux qu’on croit !
les gens normaux : eux sont fous. fous de normalité, de trop de normalité, de normalité confondante.
( t’as un exemple ?)

256

j’ai plein d’exemples.

257

oui papa, je suis dingue. oui.

258

clef de merde ? de diamant, ça oui !

259

j’ai froid.

260

j’ai froid.

261
la folie,
fiston,
c’est quand
à l’intérieur
de toi
il fait froid,
très froid,
si froid
trop froid.

1 bis

un diamant, je te dis.

2 bis

l’alcool, chez lui, ça cache quelque chose et en attendant ça gâche tout.

3 bis

entouré d’empaffés qui ne savent plus s’ils veulent arrêter de boire, ou continuer d’arrêter de boire.
ou boire.

4 bis

boire et déboires.
tu veux rire, là ?

5 bis

ce type, comment que tu veux que il se soigne ? il participe à rien, il regarde des dvds toute la journée. c’est pas comme ça qu’on s’y prend.
on ne sait jamais.

6 bis

mesdames et messieurs, chers patients qui coûtent cher à la société, c’est le distribuement des médications !
( à vos marques ?)

7 bis

pourquoi yzont donné des noms de musiciens à tous les pavillons ? bientôt yvont nous dire de soigner notre alcoolisme avec
des élixirs de fleurs
de bach !

8 bis

un magnifique hêtre pourpre. il déploie ses branches etc.
au pied de l’arbre, un bonhomme archi maigre, cheveux longs et poisseux (poisseux, les cheveux !)
il se lance dans une gestuelle héritée du bouddha musulman né sur les bords du jourdain.
il est fou, donc ?

9 bis

à ce qu’on dit.

10 bis

il y en a un, je sais pas, je l’ai surnommé : jérôme bosch, il me fait penser à un personnage d’un tableau de jérôme bosch (j’ai oublié lequel.)

11 bis

euh… ce genre de personnes… ça existe VRAIMENT alors ?
tu vois bien.

12 bis

cette nuit, ils ont téléphoné au service sécurité.

13 bis

ce genre de gens… ce genre de gens… ils ne font de mal à personne, je te ferai remarquer ! ils vont même pas au salon de l’auto !

14 bis

chère tatie,
ici tout se passe bien.
ce n’est pas l’hôtel mais bon je le savais avant de venir.

15 bis

je le savais, fiston.

16 bis

chère tatie,
je fais te faire une esquisse d’une typologie des maladies de l’âme.

17 bis

chère tatie,
merde alors ! j’ai un dérèglement des quatre humeurs à la fois :
phlegme, sang, bile noire, bile jaune.

18 bis

billevesées.

19 bis

sous le poids de leurs péchés, ils sont condamnés à l’enfer.

20 bis

la trépanation, ça fait même pas mal, fiston !

21 bis

mieux vaut avoir une bite dans le cul qu’une bouteille dans la tête !

22 bis

fiston,
demain il m’enlèvent la pierre de folie de mon cerveau.

23 bis

de force dans la maison de force ?
hein ?
non… je suis venu en exprès !
hein ? vous êtes fou ?

24 bis

qui a peur du grand méchant fou ?
pas le petit litron rouge, en tout cas…

25 bis

bonsoir ma chérie, oui je t’aime encore, ah tu craignais qu’à cause de la cure je t’aimerais plus ? où tu vas chercher tout ça ?
(quoique…)
bon ben embrasse les enfants de ma part, hein !

26 bis

… paradoxalement, comme une avancée…

27 bis

fig 1, fig 2, fig 3, fig 4, figure-toi.

28 bis

quand charcot charcutait…

29 bis

nous sommes en direct du ALCOOL grand prix de formule 1 où les meilleurs ALCOOL joueurs de foot du monde vont s’affronter pour 3000 ALCOOL tours de pédales sur leurs ALCOOL vélos depuis un ALCOOL tremplin. ici la ALCOOL piscine olympique, à vous les ALCOOL studios !

30 bis

un jour ou l’autre, il est temps de savoir ce qu’on veut !

31 bis

plus jamais plus jamais !

32 bis

c’est ça que tu veux ?

33 bis

non, je pense vraiment que l’équipe nous respecte.
tu parles ! ils savent tout de nous ! tout !

34 bis

chuis antipsychiatre… euh, antipsychiatrique…
ouais, psychiatrique, quoi !

35 bis

JE N’AURAIS JAMAIS CRU QUE JE BOUFFERAIS UN JOUR DES NEUROLEPTIQUES !
( y en a bien qui bouffent du steak de cheval, alors…)

36 bis

qui s’y freud s’y pique !
( ou le pique…)

37 bis

alors vous, vous êtes contents d’avoir bu, vous êtes content d’avoir arrêté de boire, vous êtes content d’avoir fréquenté des malades mentaux ! hein ?

38 bis

d’une façon ou d’une autre, la soufffffrance mentale demeure un continent noir encore très mal exploré !
(où ils ont mis le chauffeur de salle ?)

39 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud.
dans le fond de la salle : bien vrai, ça ! l’insconscient personne l’a jamais vu !
au premier rang : en plus il sniffait de la coke !

40 bis

fiston,
et encore ! nous avons la chance toi et moi de vivre dans un pays qui ne criminalise pas la souffrance mentale ! y a un pays où un odieux président nabot …
je sais, papa…
comment : tu sais ?
le cours de sciences sociales, à l école…

41 bis

sur cette photo, des malades mentaux à poil dans la cour d’un hosto en grèce. nous allons passer un chapeau pour le chauffeur…

42 bis

tu sais pas quoi tu sais pas quoi tu sais pas quoi ? il a réussi à convaincre son psychiatre qu’il était devenu alcoolique à cause de ses problèmes personnels !
(quel culot !)

43 bis

depuis toujours l’homme s’est trouvé confronté à des êtres différents et impénétrables…
( d’autres hommes, non ?)

44 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud qui prolongea le mythe grec de « suffocation de la matrice » alors qu’en fait , c’est lui qui suffoquait du cerveau

45 bis

bienheureux les…
car…

46 bis

sous l’effet de l’alcool, tout devient laid. la vie devient laide. le regard devient laid. les autres deviennent laids. l’oxygène devient laid. l’herbe devient laide. un éléphant rose devient laids éléphants roses.

47 bis

il a un gros pif rouge plein de trous. ses yeux ressemblent à des œufs de cane : jaune laid, blanc pisseux. dans le ventre une montgolfière qui ne prendra plus son envol.
laid.
très laid.
la vraie liberté, quoi !

48 bis

pour la millième fois elle nous dresse la liste des formations qu’elle a suivies, couvrant des domaines aussi invraisemblables que disparates. elle veut en mettre plein la vue, elle veut convaincre son auditoire qu’elle est quelqu’un, encore, malgré tout.
à des degrés divers.
malheureusement elle pue de la gueule, l’alcool à cent mètres, plein la vue.

49 bis

il dit sans honte : c’est la huitième fois que je viens ici, je lutte contre l’alcool depuis 15 ans.

50 bis

il est plus fort que nous il est plus fort que nous il est plus fort que nous.
mais les deux font la bande.

51 bis

maman,
depuis mon arrivée ici, je ne t’ai plus jamais vue sur les murs en pleine nuit.

52 bis

pas mal ! vous avez un q.i. d’autant.
d’autant que nous n’avez plus de cuites !

53 bis

est-ce que c’est pour toujours, les dégâts ?

54 bis

on RESTE alcoolique.

55 bis

j’ai une fille, oui. enfin, j’avais une fille. enfin je l’ai encore, pourtant…

56 bis

docteurj’ail’impressionquemespiedsnesententpluslesol !
ah ? c’est un début de polynévrite.

57 bis

mais le concept demeure flou.

58 bis

qu’est-ce que la consommation d’alcool ?
un délire ?
une démence ?
une folie ?
une frénésie ?
une humeur ?
une idiotie ?
une possession ?
une connerie ?

59 bis

ouais j’ai bu et alors ? ça emmerde qui ? va chercher l’infirmier ! tu veux que je te casse la tronche ?

60 bis

maman,
depuis que je suis arrivé ici, je commence à trouver la vie moins laide.

61 bis

c’est un bon début, ça oui ! mais derrière demeure un fameux rébus !

62 bis

quelle énigme de folie !

63 bis

maman,
s’il y a bien une chose que je ne supporte plus, c’est l’emploi à tout bout de champ du mot « malade » à la place d’autres mots. il a fait un truc de « malade », c’est un livre de « malade », il joue de la guitare comme un « malade. » la maladie, c’est la maladie. le froid. la laideur.

64 bis

il était deux fois… ah non ! une seule ! j’ai bu un coup de trop…

65 bis

voir page 974, cette citation de zigmound frott :
la notion même de « boire un coup de trop » serait distrayante, pour ce qu’elle ne recouvrirait pas une réalité aussi sordide. en effet, le premier « coup » n’est-il pas déjà le « coup de trop ? »

66 bis

je lève le coude (de trop), et après, boum !, le trou noir. je me réveille à l’hosto.

67 bis

tu ne crois pas à la psychanalyse.
ok.
c’est ton droit.
ok.
pourtant, avoue, si tu as bu, c’est qu’il y a une raison, non ? arrêter l’alcool, c’est un premier pas, ok. mais derrière ? hein ? derrière ? ok ?

68 bis

disons que collectivement, la bouffe est dégueulasse. et il ne s’agit pas d’inconscient collectif.

69 bis

derrière ? tout ce que tu veux, derrière. mais pas avec les outils rouillés de la psychanalyse, cette incantation mystique proche du dogme religieux et qui s’admire elle-même dans un miroir fêlé.

70 bis

toi, tu es venu ici pourquoi ? parce que tu es alcoolique ou parce que tu es fou ? parce que pour les fous, il y a d’autres pavillons ! dans celui-ci, personne n’est dingo !

71 bis

oui oui je veux bien aller aux activités d’ergothérapie, mais comprenez-moi, ça me fait bizarre. avant je bossais comme éducateur, alors bon me voilà de l’autre côté de la barrière donc ça me fait tout drôle !

72 bis

égo-thérapie.
ergot-thérapie.
très charpie.
c’est pas fini non ?

73 bis

vous pouvez nourrir les chats sauvages avec les restes des repas, ne laissez quand même pas dix assiettes traîner dans la cuisine
pendant plusieurs jours !

74 bis

toi, on t’a expliqué pourquoi on t’a envoyé ici ? spécialement ici ?

75 bis

fiston,
j’ai dormi jour et nuit un mois durant. j’ai recommencé à me laver. je me nourris mieux.
l’autre jour un type est arrivé en pleine crise de délirium. il tournait en rond au pas de course dans le jardin, en écrasant les plantes sur son passage. du coup, l’autre là, le mec que je n’aime pas du tout vu qu’il critique tout le monde au lieu de s’occuper de lui-même, il a gueulé dans le réfectoire :
korsakoff !
ou : korsakov !
je ne sais plus.
apparemment, cela se produit quand l’alcool a définitivement grillé la plupart de tes neurones.
irréversible.
ça fout les jetons.

76 bis

maman,
j’avais oublié :
dès que j’avais un peu mal au dents, tu me proposais un sucre imbibé d’alcool de menthe.

77 bis

oh ! vous avez bien raison, monsieur ! ici, certaines personnes s’installent et n’ont pas vraiment l’intention de guérir de quoi que ce soit ! si jamais elles ont quelque chose en débarquant ici, d’ailleurs !
(oups ! je rougis ! en tant qu’infirmière, j’aurais du me taire !)
(ah ! est-on assez sévères ?????)

78 bis

c’est à VOUS de savoir ce que VOUS attendez de VOTRE cure. NOUS on est à votre disposition pour vous aider dans VOTRE direction.
(désolés mais y a rien d’aut’ à dire !)

79 bis

c’est vous qu’avez commencé, c’est VOUS qu’arrêterez !
(désolés mais c’est vrai !)

80 bis

moi, j’aime me bourrer la gueule, m’éclater le citron à la coke, à n’importe quoi qui me tombe sous la main ! avant j’étais taximan, j’ai bousillé je sais plus combien de bagnoles, plus aucun patron ne veut de moi ! je suis tombé du deuxième étage, bassin fracturé. cet appartement-là, en fait, j’y ai foutu le feu sans le faire exprès, je me suis endormi en fumant une cigarette !
du moment que ma bonne femme fait bien à manger !
vrai, je claque toutes mes allocs de mutu dans l’alcool et la dope !
et la meilleure de toutes ? j’suis heureux, moi ! j’suis heureux ! j’adore me péter les lattes ! à fond !
(c’est ma bonniche qui a contacté le psychiatre… moi…. bof…)

81 bis

moi j’en ai rien à foutre ici, rien…

82 bis

tu as d’autres anecdotes du genre ?
plein.

83 bis

un rayon entier… :
bonjour bonjour c’est moi je reviens ! je pensais que ça irait, dehors, mais ça n’a pas été. allez, je viens passer un petit mois de vacances, ah ah !

84 bis

t’es trop conasse ! huit fois que tu recommences une cure ! à chaque fois, tu subis un sevrage, vingt jours de comprimés ©, un mois de ® ! au bout de six semaines tu claironnes que tu te sens prête à quitter l’hosto… la suite au prochain numéro ! t’es trop débile ™ !!!!
je n’arrive pas à me contrôler…

85 bis

mesdames et messieurs, la salle de remise en forme est ouverte !
ppppffff….

86 bis

comme raconte le psychiatre, le taux de réussite, c’est 3% environ. alors, je préfère me dire que ça ne va pas marcher pour moi. et si ça marche…

87 bis

si ça marche, c’est bien emmerdant pour toi, au fond !

88 bis

je suis ton infirmière de référence, crois moi il faut que tu penses à toi. pas SUR toi. à toi. ça fait des années que tu tortures ton corps, il n’en peut plus, il est à bout…

89 bis

vous savez ?
(elle pince les lèvres avec préciosité.)
vous savez ?
ici, c’est la première fois. mais avant j’ai fait quatre séjour à l’hôpital ✜✜✜✜✜, et j’ai passé un an au centre $$$$$$, et bien, partout j’ai laissé un excellent souvenir, je suis encore en contact avec le ΨΔΓΑΘδ et avec la ςψζεΓ.
tu veux ma photo ?

90 bis

fiston,
y a un truc qui fait masse.
autour de moi, je vois un gros tas d’alcoolos et d’alcoolotes qui n’ont pas l’air d’en vouloir. un peu comme s’ils refusaient leur moment de vérité. (non, tout à fait.) être face à eux-mêmes.
pourquoi, au-delà du plaisir, je bois ? (plus que de raison.) that’s the question quand même non ?
bon, j’arrête de te casser les pieds.

91 bis

écoutez monsieur, je suis votre infirmière de référence et je peux vous affirmer
que :
c’est du travail !

92 bis

affolé par la folie,
j’ai des affres au lit.
va chier, à la fin !

93 bis

la première chose que tu ressens quand tu arrêtes de picoler, c’est que la vidange, c’est toi. et comme en plus tu es consigné, tu imagines que éventuellement il y aura moyen de recycler le grand vide que tu es devenu.

94 bis

salut à tous !
j’me présente : je suis « la place. »
pas la place du marché, ou la place de ciné, ni la place du mort ah ah ah !
non, je suis : « la place. »
celle que vous avez faite en vous décidant à faire une cure. oui, vous avez fait « de la place », et « la place » en question, c’est donc moi.
quand même, ouvrez un peu les yeux, maintenant qu’ils ne sont plus plombés par monsieur éthanol ℗. l’alcool. l’alcool, avant, dans votre ancienne vie, il en prenait de la place, non ?
il occupait touuuuuuutes vos pensées, lalalère !
matin
midi
et soir
et la nuit itou.
lalalèreu !
faut que j’aie de l’alcool en me levant, et de quoi tenir la matinée, et de quoi me noyer l’aprème, et devant la téloche, et du whisky pour le dodo, ça aide !!!!
etc.
itou.
l’ennui, l’alcool, on doit aller l’acheter, se déplacer, passer du temps au night shop, revenir à la maison, ou bien alors repasser au bistrot. si on dégueule un building de bile, c’est encore la faute à l’alcool ! si on va pisser toutes les demi-heures, c’est encore la faute à l’alcool ! si on se fait choper au volant par les flics, avec deux tonnes de vodka dans les veines, ça prend la soirée pour s’expliquer ! si on crashe sa voiture contre une madame avec un landau, ça va encore durer des plombes ! si on se retrouve au tribunal de police, c’est encore à cause de l’alcool ! si on se chamaille avec sa gonze, c’est la faute à l’alcool ! si on fout des trempes aux gosses, la faute à qui ?
hein ? à qui ?
or donc :
qu’allez-vous à présent faire de moi, « la place ? »

95 bis

de toute évidence, le problème… l’alcool, c’est permis ! légal ! encouragé, même ! voilà le problème !

96 bis

alll-llors… chez moi, tout a démarré quand
(j’ai perdu mon boulot, ma femme m’a quitté, j’ai su que ma fille avait le sida, j’ai du vendre ma maison, mon père est mort, j’ai abandonné la pratique du foot, mon chef me harcelait, mon fils a tété en prison)
quand j’ai craqué complètement.

97 bis
l’.

98 bis

l’énigme.
99 bis

bonjour bonjour je suis « l’énigme. »

100 bis

mais non mais non l’alcool c’est bon pour plein de choses !
regarde un peu…
utilisée en shampooing, la bière permet de redonner de la brillance aux cheveux,
l’odeur du houblon, incrustée dans un oreiller, aide à fermer l’oeil, la bière attire les limaces, elle noie les mouches, et détourne les guêpes, le sucre de la bière ravira vos fleurs et legumes, la bière enlève les taches des vêtements…

101 bis

et si tout cela, l’alcoolisme, si ce n’était qu’une construction de l’esprit ?
et si après tout l’homme avait besoin d’alccol comme d’oxygène ?
hein ?
tu en dis quoi ?

102 bis

l’excès nuit en tout, voilà.

103 bis

fiston,
ce que j’ai, c’est une douleur, de la douleur.
de toute évidence, à part les spécialistes et les pros, ça ne branche personne, à notre époque.

104 bis

trucmuche, vous êtes en direct de la grand-place, alors dites-nous est-ce que cette manifestion pour une meilleure prise en charge collective de la folie individuelle a rassemblé beaucoup de monde ?
et bien, bidulette, oui, ici c’est noir de people et les slogans les plus passionants fleurissent ! on peut lire des choses comme : - viens chez moi, j’habite avec une folle !, ou encore : - donne moi un grain de ta folie !
trucmuche, vous êtes notre envoyé spécial sur place, peut-on dire que les organisateurs sont satisfaits ?
alors oui en effet ça oui, la plupart des manifestants, et il y en a de tous les âges, se sont déclarés en faveur d’un meilleur partage de la folie. le centre pour l’égalité des chances mène d’ailleurs la fronde. il faut savoir qu’à peine 1% de la population mondiale semble touchée par la schizophrénie, cela de toute évidence n’est pas équitable. mais l’alcool, ça non, les gens ne veulent pas du tout s’en passer, ils trouvent que la répartition de l’alcoolisme est acceptable.
(telle qu’elle est.)

105 bis

pas de quoi mener une croisade, non plus ? des fois ?

106 bis

d’abord dans cet hôpital à la con vous ne proposez aucune activité, et quand vous en proposez une, elle est débile.
(qu’est-ce qu’on en a à foutre de changer, nous ? du moment qu’on ne paie pas notre chauffage en hiver…)

107 bis

aller faire des petits dessins, des bricolages en bois, soigner des chevaux, et puis quoi encore ?
(de toute manière, à la relaxation, on s’endort !)

108 bis

fiston,
et si on en finissait une fois pour toutes avec le sujet ?
allons-y :
LLLL’alcoolisme est l’addiction à l’alcool (éthanol) contenu dans les boissons alcoolisées, plus précisément l’absence du sentiment de satiété. LLLL’OMS reconnaît l’alcoolisme comme une maladie et le définit comme des troubles mentaux et troubles du comportement liés à l’utilisation d’alcool. CCCCette perte de contrôle s’accompagne généralement d’une dépendance physique caractérisée par un syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation (pharmacodépendance), une dépendance psychique, ainsi qu’une tolérance (nécessité d’augmenter les doses pour obtenir le même effet). LLLLa progression dans le temps est l’une des caractéristiques majeures de cette addiction. LLLL’usage sans dommage (appelé usage simple) précède l’usage à risque et l’usage nocif (sans dépendance), puis enfin la dépendance. LLLL’alcool est une substance psychoactive à l’origine de cette dépendance mais elle est également une substance toxique induisant des effets néfastes sur la santé. LLLL’alcoolodépendance est à l’origine de dommages physiques, psychiques et sociaux.

109 bis
wikhipspédia, quoi.

110 bis

l.

111 bis

leur.

112 bis

énigme.

113 bis

leur énigme.

114 bis

ils n’ont pas l’air d’en avoir une.
les autres.

115 bis

moi si.

116 bis

eux ils boivent.
ils ne boivent plus.
ils boivent.
ils ne boivent plus.

117 bis

ils boivent.

118 bis

tout le monde boit.

119 bis

dyonisos buvait, les sumériens buvaient, noé buvait, tibère buvait, les grecs buvaient, les romains buvaient.
déjà.
alors…
alors ?

120 bis

c’est un truc ça existera toujours faudra toujours faire avec.
alors ?

121 bis

alors rien.

122 bis

les infirmières ne sont jamais là ! elles partent tout le temps en conge !
figure-toi, enfoiré, qu’elles ont aussi une vie privée…

123 bis

on dit les musulmans les musulmans on les critique mais ils ne boivent pas d’alcool, eux !
la voilà la solution !
(si tu savais…)

124 bis

leur énigme ?
aux autres ?
ils ne parlent jamais d’eux-mêmes.
que leurs enfants ne souhaitent plus les rencontrer, qu’ils ont été obligés de vendre leur maison, qu’ils ont séjourné dans des centres aux normes très sévères, ça oui. qu’ils ont fait de la taule, ça oui. qu’ils carburent au gin, au vin blanc, à la bière blonde, ça oui. que la nouvelle année est une sale période vu qu’ils avaient l’habitude de baiser au champagne, ça oui.
mais leur énigme ?
(et dans des centres aux normes très sévères… ça ne marche pas mieux !)

125 bis

la première chose que tu fais quand tu sors, tu bois. tu rebois.

126 bis

je vous regarde toutes et tous, avachis, là, et je me rends compte que vous avez perdu le chemin de dieu.
qu’est-ce que tu fous parmi nous, alors ?

127 bis

qu’est-ce qu’on lirait bien pour passer le temps ?
zola, blondin, london, kessel, baudelaire, lowry, bukowski, kerouac, hemingway, apollinaire, faulkner.
c’est un bon début.

128 bis

la folie,
c’est quand ?
c’est quand…

1 ter
alors, toi tu es prêt ?
près de quoi ? de la sortie ? non, près des cuisines.

2 ter
alors moi, je serais prêt ?
prêt à quoi ?
prêt à sortir ?
près de sortir ?

3 ter

d’où ? du trou normand ? de l’auberge espagnole ? de la bouteille bordelaise ?

3 ter

c’est comment qu’on freine ? j’voudrais descendre de là.
petit à petit, l’oiseau fait son nid.
son petit en tombe.

4 ter

dehors c’est comment ? c’est où le danger ? c’est quand la chute ? la confrontation avec les brutes de brut ? dehors c’est du verre pilé ?
non, rien que des âmes pliées.
sucré-salé.

5 ter

dehors, ce sera la guerre !
oui, mais faudra bien trancher, non ?

6 ter

tu sors quand, toi ?
je sais pas je sais pas, pas tout d’suite pas tout d’suite, j’attends encore un peu et toi ?

7 ter

dehors je ne bois pas passque je sais que je vais revenir dormir à l’hôpital.

8 ter

fiston.

9 ter

dehors pour se protéger faudra une prise de terre.

10 ter

dedans c’est dans la tranchée, les obus passent, ils flinguent les autres, ceux qui oublient de porter leur casque.
dedans le cocon tout rond de ceux qui l’étaient toujours.
dedans les tabliers blancs, les tabliers blanc-sec, l’attention carmin qu’on nous porte, les produits de nettoyage rosés.
mais dehors mais dehors mais dehors.

11 ter
dehors faudra gérer.
aaaaaaaaahhhhhhh ???? c’est ça, le truc ?
ouais.
aaaaaaaahhhhhhhh ! ok !

12 ter

épileptique. si si oui oui. il picolait sans être une brute,
pour autant,
mais il picolait.
il en avait besoin, on aurait dit. par fierté, il a décidé d’arrêter tout seul comme le grand qu’il croyait être. s’est enfermé quatre jours dans une maison de campagne. a dormi pour oublier le bruit du verre qu’on dépose, la douceur du goulot dans la main.
c’est bon, c’est bon, on est pas au cinéma !

13 ter

il a cru qu’il avait gagné, il a cru qu’il avait vaincu l’alcool, comme on dit.
seulement donc voilà, une nuit sa nana l’a vu se tortiller comme un lombric…
un quoi ?
un ta gueule !
il avait défoutu les couvertures…
si ça tombe ils ont des couettes !
… bon, la couette, alors, si ça fait plus joli plus exact. il avait défoutu la couette, il était en train de sucer un coin de son oreiller. puis, il s’est levé, s’est dirigé vers le couloir…
… et il s’est ramassé une gamelle !
… putain va enculer les gardes de sécurité, trouduc ! laisse-moi continuer ! t’as peur de ce que je raconte, hein ? ketapeur ? puis il se dirige vers une fenêtre, s’allonge sur le sol tout en ramassant des poussières qu’il accumule en petits tas, comme ça, pendant des heures, jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.
on dirait un livre !
pauvre con ! tu comprends pas ? le mec, il s’est débarassé de l’alcool sans soins autour. alors il est devenu épileptique. ça arrive.
à moi aussi ?
non, t’es trop con ! trop con ! ton cerveau était déjà cramé à la maternité !

14 ter
fiston, je viens juste de louer une nouvelle maison.
ça rime :
fiston, maison.
comme si ça allait ensemble :
fiston, maison.

15 ter
ton papa a déniché une maison sympa.
ça rime :
papa, sympa.

16 ter
c’est s’taire, qu’il faudrait !

17 ter
mais avant toute chose.

18 ter
14 heures.
elle sort.
aujourd’hui.
à 14 heures : pour de bon, comme on dit.
(pour de bon ?)
une grosse valise près du bureau des infirmières. le bouquet de fleurs des copines.
14 heures.
aujourd’hui.
il rentre.
(pour de bon ?)

19 ter
mais avant toute chose, fiston.
comment je vais réagir ?
quand dans la file du supermarché
à pas lestés
je revoirdeirai et ron et ron petit, pas de litron,
les têtes glauques des combattants du front
en sueur mal torchés,
l’énorme, là, à longueur d’année
en sabots de bois
(tu veux quoi ? tellement gros je suis désormais
que je n’atteins plus mes pieds !),
de ses douzes canettes toujours chargé,
et les ouvriers du plâtre, les ouvriers polonaise,
pour eux boire c’est la santé !,
et le gamin de vingt ans tout ronds
aux yeux injectés d’aiguilles rouges
et quand je planterai ma culture de regards inquiets
dans le sien
où plus rien ne bouge
sauf l’aiguille et le piston,
comment je vais réagir ?

20 ter
dehors : quoi ?
quoi, dehors ?

21 ter
dedans ils sont nombreux les ratés, les pétés, le jetés, les tricheurs, les planqués, les trépassants, les gerbants, les emmerdants.
dehors, ils sont legion, les tricheurs
vu que boire un coup c’est bon pour la santé.
dedans, ils ont au moins, ils ont un peu, essayé.
dehors, ils n’essayent même pas,
trop contents
qu’à l’asile des fous
c’est une partie de leur propre âme noire qu’on cache en leur nom.

22 ter
parle-moi de ton âme heureuse.

23 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
j’vais boire. tout d’suite.

24 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
je vais continuer.
à boire ?
non, imbécile ! à réfléchir, à essayer de comprendre pourquoi je buvais.
ah ? ta psychologue te l’a pas expliqué ?

25 ter
moi aussi, je vais continuer à boire. la société à besoin de nous, elle nous attend ! bitus ou pas. surtout bitus, d’ailleurs ! ça crée de l’emploi !

26 ter
alors voici le plan, je te le dessine en vitesse :
alcool
=
du boulot pour la vigne ou le houblon
 du boulot pour les cultivateurs
⌘ du boulot pour les transporteurs
± du boulot pour les grossistes
≥ du boulot pour les revendeurs
™ du boulot pour les bistrots
∨ du boulot pour les toubibs
★ on recommence tout le toutim…
♩♫♯qui voudrait supprimer ça ?

27 ter
putain mais si tu sors d’ici pour ENCORE réfléchir, alors c’est que tu bandes pour ton âme noire et pas pour ton âme heureuse… non ? Remarque, moi, ici, j’ai rien réfléchi à rien du tout, alors… je suis pas mieux que toi…

28 ter
tu l’as dit.

29 ter
je fais partie de quelle tribu, fiston ?
la tribu des tronches ravagées aux rides plus profondes que les failles des océans
(mais ils ont à peine quarante ans et n’ont rien des atlantides),
la tribu des pantalons toujours dégeulasses,
la tribu des alcoolos un rien artistes,
la tribu des pénibles,
la tribu des sans abribus,
des-ceux-qui-n’ont-jamais-bu-malgré-tout-que-des-millésimes ?
la tribu aux attributs ramollis ?
la tribu, elle est sans fin, des pères indignes
malgré-l’autocollant-je-suis-un-brave-papa-(sur-le-front ?)

30 ter
tu sors, alors ?
oui.
pour quoi faire ?
redevenir un père.

31 ter
nous venons de vous voir dans ce reportage.
l’alcool, vous y avez finalement échappé.
(tiens, on ne dit pas : vous LUI avez échappé ?)
nous allons maintenant vous permettre de répondre aux questions internet, mail et réseaux sociaux des téléspectateurs.
première question de j.l. de truc-les-fouillasses :
comment réagissez-vous lorsque, dans la file du supermarché, vous apercevez un caddie bourré, oui, bourré, de bouteilles de whisky et poussé par une femme (ou un homme) dont le visage boursouflé vous fait soudain comprendre ce que dante a voulu écrire ?

32 ter
tu vois, bon, euh, merde, j’ai des crasses sous les ongles, la salle de remise en forme, tout ça, c’est pas mal tout ça, mais pour se sentir prêt à sortir d’ici, le psychiatre m’a demandé : avez-vous un projet ? voilà le hic. un projet. c’est quoi, un projet ?
à toi de savoir, enflure !

33 ter

moi des projets j’en avais plein. j’avais d’ailleurs commencé à les mettre à exécution. malheureusement, c’est moi que j’ai exécuté.
avant terme.
j’ai pris de l’alcool pour vingt ans ferme.

34 ter
ça vient d’où ça de préférer tout foutre en l’air plutôt que de ne rien foutre en l’air ?

35 ter
air.
pierre.
mer.
ter.

36 ter
september’s here again.

37 ter
regarde les rolling stones ! déjà des papys, toujours capables de donner des concerts, et pourtant ils ont avalé :
de l’alcool
de la coke
de l’héro
des champis du h du lsd des couleuvres.

38 ter
les couleuvres, c’est nous qu’on les avale. leur guitariste il se fait changer le sang une fois par ang.

39 ter
c’est ça, et michaël jackson, il était pas dans son cercueil, c’est bien connu.

40 ter
quarantaine.

41 ter
fiston, je suis sorti.
pas pour de bon.
pour un week-end.
entier.
j’ai préféré dormir chez une copine.
la maison sympa du papa n’est pas encore aménagée.
pour toi.

42 ter
fiston, avec cette copine, on a eu un projet.
on a fait ma lessive.
oh pas celle de mes sentiments oh non !
ma lessive, quoi.
et comme on n’avait pas de séchoir (sous la main),
on a mis le linge sur un radiateur.
j’ai pris une serviette chaude, elle sentait l’assouplissant, j’ai enfermé mon visage dedans,
c’était meilleur que le pinard,
vraiment.

43 ter
i had a dream, j’ai un projet.
je cherche une échelle.
je grimpe à l’échelle.
du silence.
des étoiles.
rien à dire.
rien à chanter.
rien à boire.
je suis le singe de dieu.
je cherche une échelle.
(ah non putain merde cet espoir c’est celui qui justement m’a fait commencer à boire.)

44 ter
je pousse la porte,
je casse la serrure,
je veux permettre à la douleur de se faire un chemin en moi.

45 ter
hors de moi.

46 ter
car elle, elle ne meurt pas.

47 ter
car elle, on se la refile.

48 ter
de mains en mains.

49 ter
social, economical.

50 ter
un premier week-end.
dehors.
là-bas, ils prennent leurs potions vers 21 heures.
y a des chances que thérèse soit de garde. thérèse, celle qui ne rit pas quand on ne la … pas. elle est pourtant si cool. 60 balais. enfermée des nuits entières avec des adddddddddictifs. thérèse, qui refuse qu’on ferme les portes des chambres. parce qu’elle l’a appris comme ça du temps des nonettes. elle passe son nez par le cran plusieurs fois sur la nuit. elle nous aime. je sais pas. un avant et un après. un dedans. et un dehors.

51 ter
je suis rentré.
enfin : je suis sorti de chez cette copine.
enfin : je ne suis pas rentré chez moi.
enfin : je ne suis pas vraiment rentré à l’hosto.
j’étais sorti pour un week-end complet.
52 ter
ah fiston ravi d’avoir été voir ce film avec toi : robin des bois. notre première sortie ensemble depuis des mois. vuke y avait eu toi au bout du fil voici des mois :
nonpapajeneviendraipluchétoi.

53 ter
tiens ? errol flynn avait déjà joué le rôle de robin au cinoche. il est mort d’alcoolisme à cinquante vergetures.
sale habitude.

54 ter
errol Flynn, héros archetypal. de la forêt sombre sombre sombre de sherbottle !
chère bottle ! (pour ceux qui…)
55 ter
je te jure je vais reprendre des chats.
des ?
ouais : des.

56 ter
une vie sans chats est pire qu’une vie sans flacon.

57 ter
indépendants, autonomes, souvent décidés sans avoir recours à la flasque qui conduit à la mollesse, et toujours reconnaissants.
mais si nécessaire, ils te virent.
j’ai pigé. la fameuse D.A.
hein ?
dépendance. affective. ils connaissent pas. ils sont pas addicts. ils sont felix.

58 ter
men at work.

59 ter
ils me proposent de venir en jour. de ne plus dormir ici.
déjà que j’étais venu en douce !

60 ter
il pleut des seaux sans vin blanc.
je n’ai jamais compris comment les voitures se retrouvent en avant.
j’arrive de la droite le virage mène ensuite à gauche et, là, je suis devant.
je tourne vers la gauche, angle droit, vraiment, feux rouges, pas blancs.
je passe sur le pont en dessous duquel sous lequel je suis passé avant quelques seconds seulement.
soudain je l’aperçois.
sans vin blanc.
je l’aperçois.
elle court sous les seaux sans vin blanc.
sans doute que son patron l’attend maintenant.
courrir.
flétrir.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
61 ter
bonjour facteuse ! vous avez des nouvelles de “o” ?
il était avec moi à l’hosto.
ah ! facteur !
ils se foutent de votre gueule vos manageurs !

62 etr
etc.

63 ter
il faut savoir.

64 ter
savoir dire non.

65 ter
au fond.

66 ter
mais oui !

67 ter
non je vais pas acheter ce divan, plutôt cet autre, là.
pourquoi ?
me fait trop penser à la psychanalyse !
68 ter
des gamins des gamines.
mauvaises mines.
leur prof n’est pas spécialement fine.
certains ont une angine.
certains voudraient montrer leur pine.
de rage.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
et pourquoi ne pas vivre à l’hosto ?
à vie.

69 ter
speechless.

70 ter
the age of self

71 ter
tu voulais faire quoi, DANS la vie ?
la question étant : je suis venu faire quoi DANS la vie ?

72 ter
mais non, tu ne tombes pas.
le garagiste du coin, lui il tombe.
oui, dans sa fosse.

73 ter
toutes ces choses qui ne nous serviront plus quand nous serons morts.
tous les livres que nous auron écrits, tous les livres que nous aurons écrits,
toutes les voitures que nous aurons dépannées.
les choses ne nous servent qu’à la condition d’être encore vivants.
une bouteille vide ?

74 ter
revenons dehors. partons de l’intérieur.

75 ter
little red robin hood hit the road.

76 ter
on peut faire sans.
sans quoi ?
sans toutes ces choses.
ok, je ferai avec.

77 ter
revenons dehors.
ppppffff ! trop dur ! dehors, c’est le soleil MAIS la tempête, le chaud MAIS le froid, les feuilles mais les branches dénudées, les grosses nanas MAIS les maigres, et surtout :
la télé, la télé, la téle, la télé.
ouais mais la télé on l’a aussi ici dedans, derrière les murs de l’hôpital, dans les murs, sous les murs, en cueillant des murs.

78 ter
oui, j’ai réussi ma vie.
mais je n’ai pas réussi la vôtre.
mon fusain était usé.

79 ter
oui j’ai réussi ma vie.
j’ai arrêté de boire à vie.
dernier avis.

80 ter
dehors :
violence
destruction
obsessions
passions.
dedans :
violence destruction obsessions passions.

82 terre
îles.

83 ter
now you’re wandering what to do,
now it’s the end.

84 ter

je suis pas diffcile.
pas vrai.
tu me proposes une jolie femme nue sur mon lit…

85 ter
l’érotisme, c’est bizarre, et cà marche !
bon… tu veux une médaille ou des menottes ?

86 ter
dehors, c’est quoi ?
c’est de hors.
tu te crois drôle ?

87 ter
dedans c’est quoi ?
de dans, cachés.

88 ter
allo la 88ème terre ?

89 ter
non mais je vais où moi ?

90 ter
dehors.

mais c’est où mais c’est où mais c’est où,
le pays de la liberté ?
sans bis, sans repetita.

dans la main mon portable.
suis-je transportable ?
on arrive.
j’attends sur le pas de la porte.
jaune l’ambulance.
jaune violent
un conducteur sans travaux.
un convoyeur coréen. jaune ? allez, arrête !
moi même pas sur un brancard.
et puis quoi ?
vieille l’ambulance.
pas confort, l’ambulance.
pas demandé à vivre, moi.
et eux ? le conducteur ? le convoyeur ? pas demandé à convoyer ?

on va vous conduire aux urgences… mais faut pas rêver…
non, faut pas…

alors vous buvez… combien ?
ouh la…

on peut vous garder une nuit.
pas plus ? normal.
la cure après la curée.

mais votre pouls est bon. vous êtes solide.l’écho de votre estomac aussi.
pas comme l’écho de mes pensées.
bah, ça peut arriver à tout le monde. tiens, tenez, justement, ici dans le service, et bien…

excusez, monsieur, une jeune fille va venir vous tenir compagnie. on va tendre ce rideau, là.
je vous en prie. enfin : on vous en prie. je suis à plusieurs dans ma tête.
ah ! cette blague-là elle est connue !

ah merde elle m’a pissé dessus quand je lui ai enlevé sa culotte. ppppsss son string… oh non… elle chie maintenant… pas possible quoi… ces séries de merde à la télé… ils savent pas de quoi ils causent.
ils savent. des gens s’y chient dessus. on ne le filme pas.
storyboard.
prison.
putain merde qu’est-ce qu’elle est migonnne. infirmier ou pas. bousillée. remets. remets le masque à oxygène.

qu’est-ce que je fous là ?

voilà la famille les proches la famille les proches…
bien vous êtes qui ?
son ex-peti-tami ?
vous avez rompu ?
ce soir-là justement ?
hier, quoi. bon.
et maintenant elle est ici.
elle a bu quoi ?
hein ?
non…
d’accord, elle s’est endormie dans la baignoire.
non, y a pas de quoi rire. on rit, nous ?
d’accord, il a maintenu sa tête hors de l’eau.
sa tête.
hors.
mais qu’est-ce qu’elle avait dans la tête ?
que vous l’avez plaquée en début de soirée ?
non.
vous avez tort.
elle a bu.
pour aussi peu.
comme vous dites.
elle est partie, où ? la gamine ?
elle a foutu le camp.
où ?
vous savez bien.

A UNE HEURE DE GRANDE ECOUTE
Récits

Pascal Samain
Rue du Pont 6
7011 Ghlin
Belgique
pascal@pascalsamain.be
http://pascalsamain.be
00 32 496 307742

alors (…il…) a pris un bâton d’ice cream pour faire une attelle et retaper l’oiseau.
Dan Fante, dans une traduction de Léon Mercadet

il passait des mois entiers seul dans une chambre, mangeant à peine, plongé dans un rêve éveillé.
Ronald Laing

le tocsin sonne.
on arrête de jouer.
Louis Calaferte

il faut que tu respires,
et ça c’est rien de le dire ;
tu vas pas mourir de rire,
et ça c’est rien de le dire.
Mickey 3D

Pour Dan Fante, qui ne lit pas un putain de mot en français

1

tu aimes le foot
que tu me dis, 
j’ai pas de doutes
que je te dis.
mais ta place je la paye
en monnaie de singe.
le feu dans mes méninges, une clé de merde dans ma bouche, une bouche de merde clé sur porte,
que des mots qui en sortent,
bouffis décolorés dissous collés voilés au palais
enfermés à hurler on n’est pas des perroquets on n’est même pas des sirènes.
ma bouche, mais je te paye en monnaie de singe.
au fait, c’est quand qu’elle t’es venue ta passion pour les singes
du foot ?
j’aime le foot que tu me dis, traîne pas en route que je te dis,
dehors
la neige, les glaces déformées, les miroirs, le cosmos tu as ta carte de train ? tes livres d’école ? traîne pas en route, je suis pressé, toi devant le miroir, traîne pas sur le trottoir, je suis pressé comme un litron, à sept heures qu’elle ouvre la station, un litron, le premier, je ne traîne pas, moi,
et ton papa te paye ta place en monnaie de singe.

2

les gens pensent que l’alcool est une maladie, les gens répètent que l’alcool est une maladie, les gens ont entendu dire que l’alcool est une maladie, les gens se persuadent que l’alcool est une maladie, les gens persuadent les autres gens que l’alcool est une maladie,
ils ne trouvent pas le microbe le gène la bactérie,
ils boivent.
les gens, ils boivent.

3

le facteur il boit
l’éboueur il boit
le maçon il boit
ils ne font pas semblant d’être malades ils boivent.

4

au fond, ils vivent comme des microbes.
sous la robe du vin.
dans le faux-col de la bière.
y a des liqueurs sucrées qui tuent sec.

5

les madames elles boivent.

6

elle quitte sa grande maison grande,
elle double sa grande maison grande,
elle va au magasin, elle ne se sent pas trop bien, elle embauche son vieux vélo, elle enfourche son vieux cabas, elle remplit son vieux cabas,
des bouteilles, à ras,
douze canettes dans les bras, personne d’autre sous les draps, des trous dans le pyjama, les taches de pisse sur le matelas.
(elle est honteuse, à ras.)

7

le psychiatre dit ah venez en ville avec moi, et des alcooliques, on va en remplir trois pleins cars !
bon, c’est toi qui conduit, mec ?

8

un gros, et son mur qui gagne son pain en le soutenant, un gros, il est plein aux trois-quarts.
il serait dans le car du psychiatre, lui.
je suis dans le cas.
il sème derrière lui sa vie en croûtons de pain pourri et le pigeon c’est lui.

9

alors le grand-père explique à sa petite-fille bon maintenant qu’on a fini les courses on va aller boire un coup regarde mes mains tremblent
tellement
que j’en ai envie
de boire un coup
tellement.
mais non, grand-papa, ce n’est pas à cause de ça.
bien !
dans ce cas ma chérie tire la chevillette et la canette cherra !

10

en gros voilà c’est ça,
il n’y a pas de mal à se faire du bien, un petit verre après le boulot c’est ça, ça aide, et d’abord les autres ont encore commandé une tournée, j’arrive, j’arrive, dans une heure j’arrive, on refait le monde (qui nous a repeints depuis longtemps), c’est quoi qu’on mange ?, non je n’ai pas très faim les enfants vont bien ?,
je te promets
je te jure
je te promets
je te jure
je te promets,
je te parjure.
en gros voilà c’est ça.
je n’ai pas très faim de la vie.
ni de toi.
ni de moi.

11

ma foi, pour son âge, encore de belles jambes, ne serait-ce ces poches sous les yeux comme le ventre vide d’une maman de kangourou,
mais là,
juste là,
putain que ça se voit !
mais là,
ce bide-là c’est à toi, ce bide distendu par le tanin, en vain, mais là.
ta vie, quelle bide !
(mais la caissière ne le sait pas.)

12

Aujourd’hui j’ai accroché un papier tue-mouches
à un nuage de ma rue.
j’ai d’abord attrapé des éléphants roses.
puis j’ai pris la peine j’ai pris la pose
(longtemps !),
alors j’ai attrapé les ivrognes qui vont avec.
et voilà c’est comme ça qu’on fait mouche.

13

mais si, tu bois !
mais non, je ne bois pas !
mais si tu bois !
je ne bois pas plus que tout le monde !
parce que tout le monde boit ?
oui, tout le monde boit.
et ?
et c’est ainsi.
(oui, je l’avais déjà remarqué.)

14

cette histoire commence un peu comme ça.
ce garçon est le frère de sa sœur, aînée qu’elle est la sœur.
un peu plus loin dans l’histoire, la sœur aînée s’inquiète de son frère
qui boit,
qui boit trop,
qui boit plus que tout le monde.
même si tout le monde boit.
la sœur aînée va trouver son frère
parce que justement
elle vient de trouver les mots justes à lui dire.
elle lui dit :
depuis un moment j’observe ta déchéance.
elle lui dit :
souviens-toi de toutes les belles choses que tu as faites dans ta vie !
(avant.)
elle lui dit :
à toi de savoir si tu veux mourir ou pas !
elle lui dit :
tu as un fils (quand même !)
elle lui dit :
tu ne te vois pas ?
TU NE VOIS PAS CE QUE TU ES DEVENU ?
(une loque, une épave, un déchet, sans doute, ou quelque chose d’approchant.)
mais le garçon, lui, se voit, même flou dans le cul d’une bouteille, n’en déplaise à sa soeur.
alors,
un peu plus loin encore dans l’histoire,
il préfère ne plus adresser la parole à sa sœur,
car voyons, fait-on remarquer à un cul-de-jatte qu’il n’a plus qu’un bras 
tandis que les gens normaux sont si sûrs d’en avoir deux ?

15

un homme qui boit, disons ça va.
mais une femme qui boit !
mon dieu non,
ça,
ça ne va pas !

16

papa, tu serres trop à droite.
tu me racontes quoi ? je roule bien au milieu !
(j’ai toujours été un bon conducteur.)

17

tiens au fait : toi.
tu sais pourquoi tu bois ?
oui, la psychologue me l’a expliqué.
(ah ?)

18

et maintenant putain de merde,
s’ils me foutent à la porte de l’hôpital,
putain !
ils ont intérêt à me filer tous les médicaments que je veux !
(sinon comment veux-tu que je m’en sorte ?)

19

la fête, la fête, tu parles !
noël, tu parles !
après six verres de rouge, papy va déprimer et monter se coucher
(vu que mamy est morte l’année passée.)
dès le champagne, machin va déconner !
truc va s’enfiler cinq bouteilles, il finira par chialer
- comme d’habitude !-,
chose va cuver devant la télé,
bidule va boucher les cabinets avec du vomi de poulet,
et l’autre là, va s’étaler dans la cuisine !
oui mais c’est la fête, alors…

20

le commissaire a pénétré les lieux du crime.
les acteurs n’avaient pas encore quitté la scène du méfait.
mais comme le commissaire n’avait pas bu,
il n’a pas pu
vraiment
participer à cette discussion de bitus.

21

es-tu vraiment obligé de boire ?
obligé, obligé, non…
tu pourrais essayer autre chose ?
oui je pourrais être propriétaire d’une voiture
et la laver chaque jour tant que le temps dure,
pour oublier cette douleur qui dure.

22

vraiment je ne crois plus en rien.
cependant ce que je crois bien
c’est que c’est le matin
et que si je ne bois rien de ce putain de vin,
mes doigts vont continuer à trembler,
ça je le croirais bien.

23

avez-vous déjà été de pierre ?
avez-vous déjà été pétrifié ?
par quoi ? nul ne le sait, mais pétrifié.
dans ces moments-là, plus rien ne va comme ça devrait aller,
ni comme on dit que ça devrait aller.
ça ne va pas bien,
vous n’allez pas bien,
vous êtes devenu de pierre.
être de pierre, ça ne va pas, pour un être de chair.
un être de chair, ça bouge
(ô dans les limites des lois de la gravité !)
un être de chair, ça vit
(ô dans les limites du bocal !)
un être de chair ça ressent des choses du vécu ça analyse ça comprend

et ça le dit aux autres,
ce que ça comprend.
mais, comprenez-vous ça ?, vous, vous êtes de pierre.
une pierre c’est plein de gravité ça ne bouge pas ça ne comprend
rien
que du gravas
autant dire rien.
pas la peine de calculer, de chercher une pierre aux riens,
pour vous ça ne va pas bien.
qu’est-ce qu’on boirait bien ?
(un petit rien, une goutte, juste une goutte pour diluer ce qui ne va pas bien.)

24

l’alcool, c’est une maladie ?
à ce qu’on dit…
(et qui vous l’a dit ?)

25

que l’alcool est une maladie, vous l’avez lu, ça ?
oui, quelque part…
en tout cas, on le dit.
c’est du sérieux ?
oui, mais j’ignore si on en guérit !
vous, vous ne buvez pas, vous, je le vois bien !
oh non oh non pas du tout ! juste un peu, après le travail, mes trois bières d’abbaye, mais ces trois bières-là, justement c’est comme un abbaye, quoi,
ça calme !

26

écoutez…
écoutez…
après tout je ne suis jamais que votre gé-né-ra-li-ste…
votre toubib de tous les jours…
(mais moi ça tombe bien je bois tous les jours !)
alors alors il y a toujours un moment comme ça…
où je suis bien obligé d’abandonner…
la partie…
ce n’est pas que je laisse tomber…
mais allez donc voir ce psychiatre que je vous ai recommandé…
(si j’arrive jusque là…)
il s’y connaît mieux que moi,
vous verrez… enfin… il verra… vous voyez ?
(oui mais quoi ?)
il y a de fortes chances … il vous écoutera
puis c’est debout qu’il se mettra,
il tapera du poing sur la table… très fort… très très fort…
avec son poing droit
- il le fait toujours, c’est comme ça !-
il vous dira :
« monsieur, si vous continuez à boire
vous allez vous retrouver dans une prison noire
dont vous ne sortirez plus jamais alors s’il vous plaît apprenez à marcher droit
bordel de merde !
et je vous donnerai les médicaments qu’il faudra. »
(mon médicament c’est l’alcool.)
donc vous verrez… vous verrez…
il vous fera très peur, il vous foutra la trouille de votre vie, il y arrivera,
en se mettant debout devant vous.
(mais moi je vis déjà couché !)
et vous,
vous,
vous comprendrez !
(mais moi je ne verrai rien, rien du tout, les alcoolos n’ont pas peur de boire, ça se saurait, mais alors de quoi ont-ils peur ? sinon ils ne boiraient pas, ça se saurait.)
vous verrez, ce psychiatre est fort, il est vraiment très très fort.
27

maman maman dommage que tu sois là comme ça
comme une conne à plat
enfin ils t’ont bien maquillée bien retapée on dirait que c’est toi,
et tiens je te glisse
une photo de ton petit fils
oui celle avec toi.
celle-là,
celle du baiser propice.
bon tu n’es plus vraiment là
(mais nous deux on est seuls, là, personne n’a voulu monter la garde recevoir les cartes de visite les fleurs ni les humeurs de ceux qui ont si peur quand est mort l’un des leurs, personne pas même ton mari mon papa.)
maman maman dommage que tu ne m’entendes pas !
tu étais infirmière tout le monde sait ça,
et donc même si tu ne m’entends pas
je tiens à te dire merci,
à moins que tu m’entendes ? je voudrais que tu m’entendes !,
merci d’avoir pris soin
de moi
si bien.
dans ton sein j’ai fini par le croire qu’il y avait déjà de la bière.
une bière,
bien bonne et bien noire
ça favorise
la montée de lait.
mais
tu ne m’as pas abandonné là en si bonne voie.
plus tard à table on buvait de la bière,
qui s’appelait « bière de ménage » avec si peu de degrés mais pas mal
de caractère
au bout du compte,
mais bon elle nous ménage.
tu te souviens de la fois
(oui je vois que tu t’en souviens je le vois)
où encore dans ce qu’on nomme l’enfance j’avais bu
en cachette
(à ce mariage),
j’étais pompette,
toi dans une robe coquette
et ton sourire qui signifiait tu es un peu jeune pour commencer,
et au bout du compte ça te rend mignon d’être rond
d’être complètement rond.
(je t’apprends maintenant qu’un peu plus tard ce jour-là je n’en suis pas resté là,
torché comme un vieux toit je suis parti m’allonger au beau milieu d’une route de béton,
en contrebas,
certain que j’étais
que j’allais
pouvoir arrêter
les voitures qui s’avançaient avec danger si près de moi
allongé sur le béton, et le goudron qui me collait le pantalon mais bon j’étais rond,
ça va ça va ne t’inquiète pas, j’entendais encore les voix des oncles qui racontaient des blagues interdites aux enfants, ça va ça va je n’étais pas si rond que ça, j’entendais encore les voix des oncles qui dégueulaient la moitié de leur repas !)
maman maman
j’ai eu quinze ans
ni p’tit ni grand,
après la messe avec les copains je repassais déjà au bistrot du coin
et dans l’après-midi tu m’épongeais le front d’une serviette humide,
et tiens, tant que tu es là, ne t’en va pas,
pas avant que je te reparle du médecin de famille
accouru au chevet de papa
pour toutes les maladies qu’il n’avait pas, toi tu finissais souvent
par dire :
docteur (tu disais toujours docteur aux docteurs),
docteur je vous sers une petite goutte ?
c’était comme ça en ce temps-là
il n’y a pas de quoi fouetter un chat,
d’ailleurs monsieur le vicaire
aussi il aimait la bière,
celle que papa ramenait de la campagne,
attention !
fermée avec un vrai bouchon,
fermentée en bouteille au moins six mois,
et pan ! la mousse beige la robe brune
on s’en foutait plein l’urne !
maman maman maintenant
je te laisse un peu avec toi,
ne vois aucun rapport entre toutes ces choses-là,
je te laisse un peu avec toi,
moi je vais repasser à la station
m’acheter du soda bourré de vodka,
allez je te laisse dans ta bière,
moi je ne suis même pas le clou de ton cercueil.
du moins pas celui-là.

28

Ils sont en train de chercher le gène de l’alcoolisme,
lui cependant ,pas con,
lui les a déjà repérés.

29

madame
jamais je n’aurais imaginé être capable d’érafler la tôle de votre quatre-quatre
à l’aveuglette
quatre à quatre
on ne fait pas d’omelette sans casser des canettes.

30

et maintenant.
et ensuite ?
et après…
après tout…

31

la télé est allumée, couverte de la poussière des centres de cure, magnétisme de misère, cordes délitées, un peu d’astéroïde, beaucoup de cendres de beaucoup de cigarettes, beaucoup de couches de beaucoup de vies qui ont mal brûlé, et elle, elle tient sa conférence, avec sous les yeux juste en dessous de la peau pendue rayée, son volcan mal éteint, son passé mal étreint, incendie d’eau, ils ont beau lui donner une charrette de Valium™ le soir.

32

peut-on se noyer dans une bouteille ?
une seule, non sans doute, mais c’est un début.

33

nager, pourquoi ?
se noyer, pour sûr.

34

comment oses-tu me dire que c’est de la « masturbation » intellectuelle ?

35

comment oses-tu me dire que c’est de la folie ?

36

comment oses-tu me dire que je suis taré ?

37

comment oses-tu me dire que je ne suis pas normal ?

38

on est hors du circuit mais pas en vacances.
on n’est pas en vacances mais on rame.
on n’est pas des touristes.
on est nous aussi de la vie. de la vie on en est aussi.
peut-être plus que vous tous réunis, nous, dans l’auditoire de la mort.

39

l’infirmier rame.
dans le couloir ils ont installé un rameur. pour la forme. pour notre forme.
mais seul l’infirmier rame à ses heures perdues.

40
putain la psychologue a de ces nichons !
et souriante.

41

l’assistante sociale se retrouve chaque jour que Bacchus fait devant des mecs qui ont du verre pilé à la place des couilles et face à des nanas qui ont un tesson de bouteille dans le vagin. ça fait mal ça fait mal. vers 17 heures elle rentre à la maison après avoir chopé son gosse à la garderie.
jeune maman elle n’a pas encore de bouteille.
mais elle ne rame pas trop.
42

la douche est collective, la douche est commune, prendre une douche c’est commun. mais toi tu t’étais abandonné comme une vieille loque desséchée dans la salle d’attente étriquée d’un purgatoire interminable. l’alcolo ne se lave plus, il s’en fout de ses cheveux devenus trop longs, il s’en fout de ses ongles de pieds poussés trop fort, il s’en fout de ces petites merdes coincées sous les paupières, il ne s’en fout pas de son cerveau trop gros coincé sous son crâne.

43

il s’en fout,
il s’en fout,
il s’en fout.
non il ne s’en fout pas.
Il n’est pas si fou.

44

voilà bien la course des humains : quelque chose plutôt que rien.
et celle des buveurs : rien plutôt que quelque chose.

45

tu prendras bien quelque chose ?

46

qu’est-ce que vous prendrez ?

47

on ne m’y prendra plus.

48

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre (mais qu’est-ce qu’une tête de ?)

49

une cravate alors ?

50

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre. une tignasse de hippie un peu, dirait-on, un vieux groupe de rock, parfois en catogan, un vieux t-shirt vert usé, et des baskets d’ado. il me tape sur le bide, il me dit tu sais moi aussi j’ai fait une dépression.
et son sourire de latino.

51

bonjour madame, que pensez-vous de votre psychiatre ?
il est bien (sous tous les rapports.)
ah ?
oui, il porte une cravate chose, un pantalon machin (oh j’ai vu le même dans une galerie !), des souliers pointus cirés avec du cirage truc (on sent que son petit personnel est de qualité), son caleçon vous pensez je n’y pense pas, puis des lunettes car-ré-es à la mode, devant sa villa se trouve son cabriolet, d’ailleurs chaque week-end il emmène sa maîtresse à la mer, là ils se tiennent la main en amoureux.
ils connaissent les meilleurs restos du coin.
ils savent vivre.
eux.

52

et il y a aussi ce cinéaste qui explique ceci : que les plus grands créateurs étaient tous alcooliques,
sont tous alcooliques.
et ils le seront ? (où les cinéastes vont-ils chercher leurs idées ? bulle à verre ?)
53

mais non il est complètement con, ce psychiatre !
deux ans que je le vois, et il n’a pas réussi à me faire arrêter de boire.

54

le mien, il a si je puis dire le bras long.
à force.
partout il transporte son très lourd DSM-IV-TR, le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, quatrième édition révisée. je me reconnais dans la rubrique Troubles Liés à Une Substance. enfin, précisons, si je carbure, au fond, c’est peut-être à cause d’un trouble lié à l’essence, plutôt.
un manuel agnostique qui n’apporte aucune réponse à qui que quoi dont où quoi que ce soit, et partout nulle part, à la fois.
depuis ma naissance.

55

un trouble.
et une camisole chimique.
deux forces.

56

et à la une,
et à la deux,
et à la trois,
DSM quatre.

57

fiston, il faut que je te le dise.
si j’ai arrêté de boire, si les accus à plat j’ai arrêté d’accumuler les culs de bouteilles vides dans un coin du garage et si j’ai arrêté d’écrabouiller les canettes de vodka-orange sous le siège de la voiture, ce n’est pas pour moi, pas tellement. l’autre jour j’avais été déposer au moins cinquante vidanges de rouge à la bulle, alors un passant m’a fait remarquer : vous devez boire beaucoup. vous avez une bonne descente.
oui je devais.
oui une bonne descente, en effet, l’enfer n’était plus si loin de moi. à portée de goulot.
ou bien le paradis ?
parce que fiston, il faut que je te dise, après trois Xanax-Retard ®, un Rémergon ©,
et une bonne dizaine de Château-Lafuite®, les draps de mon lit finissaient par avoir l’odeur du linceul, et cette odeur-là n’était pas pour me déplaire. c’est au premier étage que je dormais dès le milieu de l’après-midi, et pourtant je planais vachement plus haut que le premier étage. j’évitais avec soin le grenier où tous nous stockons les souvenirs dont nous ne voulons plus.
si j’ai arrêté de boire, ce n’est pas pour moi.
la mort est inodore, je te le dis.

58

maman cette nuit j’ai chié sous moi.
je ne m’en suis rendu compte qu’au réveil.
il y avait quelque chose.
insidieusement.
quelque chose d’insidieux qui puait.
quelque chose de lancinant qui puait.
et c’était de la merde.
ma merde.
ma merde, tu l’as bien connue autrefois, ma merde, non ?
donc je voudrais te parler de ma merde, celle de cette nuit.
hier soir, j’étais, comme on dit, rétamé. le cuir passé, martelé par un rétameur du quartier des tannages de peaux, tu sais, cette collection de livres que tu m’achetais quand j’étais morveux, pour me faire connaître le monde. celui-là montrait d’énormes cuves avec du cuir trempé, depuis j’ai visité ce genre d’endroit,
ça pue,
ça pue aussi un peu la merde.
à la fin, au bout de sept bouteilles de pinard (à 8 euros 75 pièce, on n’a que le plaisir qu’on se donne), sept comme dans les meilleurs contes, à la fin j’ai cédé. putain dehors c’était l’hiver livide, dehors. pas que tout semblait être en train de geler, non : tout était gelé pour de vrai. je vais t’aider à comprendre mon objectif. comme tu le sais, j’ai une tête, et dans sa partie supérieure, un cerveau. à un certain endroit de mon cerveau naissent des idées, des idées tantôt fixes, pas qu’elles soient gelées, non : elles me glacent, moi ; et des idées tantôt mobiles, toujours en mouvement,
perpétuelles,
en pure perte.
elles ne servent à rien.
elles ne m’avancent pas.
elles ne servent à rien d’autre qu’à être là à courir entre mes neurones et qu’à me faire chier.
elles avancent masquées, et ça n’a rien d’un carnaval.
je n’y comprends que dalle, elles sont de plomb, mais qu’est-ce qu’elles galopent !
alors
moi
j’ai pensé que les étouffer dans du vin, leur noyer le cerveau, ça ne me ferait pas de tort.
enfin, pas plus que ça.
or tu vois,
avant ça j’avais avalé plusieurs cachets de XXXXX (copyrighted, d’une seule traite), puis des pilules de YYYYYYYY (registered, c’est un fait), et tu vois, ces bonbons ont si bien déposé leurs marques, et je flottais à un point tel, loin de mes idées fixes, à un point tel que je ne me suis plus senti, ça, je t’ai déjà aidée à comprendre mon objectif.
je ne me suis plus senti, et j’ai chié sous moi.
ça puait, ça collait, c’était froid.
tu m’as déjà connu, maman,
un peu comme ça.

59

the fact is.

60

à l’hôpital, aucun divan.
faut pas qu’on s’affale comme avant.
à l’hôpital, aucun sofa.
faut pas qu’on retombe aussi bas.

61

chèèèèrrrr public bonjouuuuuurrrrr ! connais-tu l’histoire de l’ascenseur ?
non ?
chèèèèèèrrrrr public la voi-ciiiiiii !!!!l
de nos jours on ne compte plus les ascenseurs ! partout il y en a ! des grands et des petits ! des vieux qu’ont bien vécu, des jeunes qui vont nous en faire vivre !
(au 19ème siècle, déjà !)
(d’ailleurs chérie on n’a jamais fait l’amour dans un ascenseur, ah ah !)
et bien aujourd’hui, notre ascenseur se trouve dans un, je vous le donne en mille !, … un hô-pi-tal ! très général, hein, l’hôpital, très général, rien de particulier. l’aphone habituel, la flore intestinale, ah ah !
et là, dans un coin de l’ascenseur, une dame, la quarantaine la dame, quarante ans à tout casser.
il fait beau… dehors, hein, pas à l’intérieur de l’hôpital, d’ailleurs passer l’été à l’hôpital, hein, on vous dit pas.
bref.
la dame, la quarantaine, donc, porte un short, disons une espèce de, disons sur l’étiquette au magasin ils avaient écrit ça : short. elle tripote et tripote et tripote les cordons qui pourraient, éventuellement, au cas où, lui tenir le short à la taille (voir : magasin, nom commun etc.) chèèèèèrrrr public, tu l’as compris :
la dame, elle tremble.
elle tremble parce qu’elle picole.
elle picole parce qu’elle tremble.
elle tremble, alors elle boit.
au début, de l’intérieur, qu’elle tremblait.
maintenant de tout partout.
alors,
humblement,
elle demande au monsieur qui lui fait face monsieur vous ne pourriez-pas s’il vous plaît nouer les cordons de mon short je n’y arrive pas j’ai un problème je tremble.

62

la dame, la quarantaine, c’était la première fois qu’elle osait venir en parler.
en parler à qui ?
en parler à l’hôpital, tiens !

63

putain de main droite de putain de main de putain de main de merde tu restes pas en place, j’ai encore dû utiliser ma main gauche pour te garder en place ! tu as encore cafouillé sur le clavier
du terminal
automatisé
de la banque.
j’avais tapé 368, pas 2b9 !

63

… mais je ne vais pas te couper, j’ai encore besoin de toi pour tenir la canette !

64

non monsieur l’agent de police non je ne bois pas !
je me torche !
65

bien bien bien vous l’avez compris (monsieur), vous buviez pour vous anesthésier. pour, en quelque sorte, endormir votre…votre douleur-de-vivre.
non, pas en quelque sorte. souvent du bon vin.

66

ma douleur ce n’est pas que je m’y vautre, c’est que…

67

du coup,
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
(bordel c’est ça qu’ils apprennent à l’école, les psys ?)
ske j’ai envie d’dire,
sèkeu… vivre, est-ce une telle douleur ?
vivre…
(pour moi, oui.) (bordel.)

68

alors monsieur comprenons-nous bien, ici personne ne vous demandera d’arrêter de boire, absolument personne, hum !, si vous buvez et bien c’est que vous buvez, et c’est un fait incontournable, et si vous avez commencé à boire c’est que bon vous aviez besoin de commencer à boire, alors oublions que vous buvez, cela n’a finalement aucun intérêt.
on va pas se fixer là-dessus.
et si un jour vous arrêtez de boire, supposons que vous arrêtiez de boire pour… pour… votre petit chien, moi en tant que toubib j’en serais fort heureux !
(mais il n’a pas de chien, ce buveur !)

69

buveur invétéré, qu’on dit !
invertébré ?

70

décervelé ?

71

ah non ça c’est le but !

72

you and me at the edge of time.

73

tu vois, moi non. moi je ne supporte pas que vous disiez à tout bout de champ : j’ai rechuté j’ai rechuté !
d’où ?

74

oh j’en ai entendu d’autres, monsieur (le psychiatre) !
que j’étais en pleine déchéance. mais qui m’avait déchu ? pas moi, rien d’autre que le regard des autres…

75

the fire-sea licking my feet.

76

on rigole, on rigole.
mais la douleur, ça existe.
une douleur, comme ça, sans nom, qui se balade en vous sans définition possible, qui prend toute la place, qui fait ses petits en vous. une douleur qui ne va pas si mal et qui ne vous va pas bien.

77

ta douleur ? ta douleur ? allons bon ! c’est facile de parler de douleur, de chercher des excuses alors qu’en fait tu manques de vo-lon-té !

78

quelle volonté ? de quoi parle-t-on (à la fin ?)

79

il faudrait d’abord, pour s’entendre, savoir de QUOI on parle, bordel à queue ! après tout, jésus déjà disait : père, pardonne-leur, ils ne savent pas de quoi ils parlent ! c’est vrai :
les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), bon, on leur a appris à parler quand ils étaient petits. ce faisant, ils s’imaginent, les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), ils s’imaginent connaître le vocabulaire ! de fait quand ils vont au supermarché, ils précisent qu’ils ont l’intention de régler par carte bancaire, la caissière les comprend, les gens, nos proches, nos amis, la famille.
la famille. ah, la famille !

80

tu dis simplement : voilà, j’en ai marre de la vie.
et c’est un scandale.

81

tu dis : voilà j’ai le cancer.
et tout le monde accourt auprès de toi avec des bouts de tuyaux qui leur restaient dans la remise.

82

tu dis : voilà, ça fait trop longtemps que je souffre.
et tout le monde accourt avec des vitamines.
et tout le monde planque les vitamines.

83

après tout, il n’a que le cancer…

84

je vais vous expliquer, moi, je vais vous l’expliquer pourquoi mon frère boit.
je le sais, moi.
c’est parce qu’il est faible.
écoutez, allez, il avait tout pour réussir !
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
mais il est si faible !
(est-ce que je bois, moi ?)

85

ces deux-là sont tombés amoureux. à l’hôpital.
d’accord, ils n’allaient pas bien.
ni l’un.
ni l’autre.
lui bon c’est depuis la mort de sa femme (dans un accident de voiture, il conduisait, elle était enceinte de leur première fille et le fœtus, on l’a retrouvé sur le pare-brise.)
on peut comprendre, n’est-ce pas ?
on peut comprendre.
elle ? je sais pas. ça tournait pas rond non plus.
ils font partie de ces personnes qui croient échapper enfin à l’alcool
en tombant amoureux.
à l’hôpital.
(de quoi tu te mêles ?)

86

à part ça, jésus a dit : aime ton prochain…

87

et jésus dit : aime ton prochain verre !

88

fiston, il faut que je te dise.
si j’ai arrêté de boire, c’est pour toi.
je te le dis, de toi à moi.
il fallait bien que je te le dise.
je suppose qu’il est mieux de te le dire plutôt que de ne pas te le dire.
je pense vraiment qu’il n’est pas utile de tout dire à son fiston, sauf ce qu’il est mieux de dire plutôt que de ne pas le dire.
maintenant, ceci étant dit, je peux romancer l’affaire, si tu le souhaites.
c’était un gris dimanche gris d’avril qui ne se découvrait pas d’un fil. comme à mon habitude, j’avais bu dès le réveil, j’étais déjà passé à la station, le dimanche c’est pas lui c’est sa cousine qui tient la boutique.
comme à son habitude elle m’a salué avec gentillesse
sans me poser
la moindre question
du genre :
non mais pourquoi venez-vous acheter cinq bouteilles de rouge chaque dimanche à 7 heures du mat ?
non.
pas par compassion, sans doute.
je faisais tourner la boutique, au fond.
je débouche la première bouteille.
je tremble.
je flippe.
mes mains lâchent la bouteille.
elle va s’exploser la tronche sur les disques de mon chanteur favori.
autour de moi. partout. du verre. du vin.
ça pue. ça pue le vin. ma gueule pue pareil quand j’ai bu. et comme je bois toujours…
tu sais, le vin, ça pue. ah la binette extatique du type à la télé ! il agite avec aaaamour son ballon, ah ça sent la noisette, le fruit rouge avec un arrière-goût de mort ! arrêtez vos conneries, le vin ça pue !
j’ouvre une deuxième bouteille. je n’ai pas soif. je n’aime plus le vin. je n’aime plus boire du vin. je bois du vin parce que j’ai la tremblote. j’ai la tremblote.
on appelle ça : le manque. joli mot.
j’abrège la seconde bouteille je l’ai vomie.
et au milieu des bulles de bile qui pétaient sur l’inox de l’évier
de la cuisine,
j’ai vu ton visage,
fiston.
joli mot.

89

et ce poteau de signalisation qui le regarde,
lui,
qui le nargue.
ta gueule !

90

cette amie avait un ami.
son ami buvait (beaucoup, mais demeurait toujours poli.)
une fois assis à, par exemple, la terrasse de ce bistrot en face de la gare,
il commandait un « demi de rouge. »
la suite ? vous voulez la suite ?

91

tous les matins avant même de manger, il vomit.
il ne vomit rien.
juste un peu de cette bile verte
fabriquée à l’intérieur de son corps blanc,
ici, sur la planète bleue.

92

tous les matins, il vomit.

93

tous les matins, il vomit.

94

tous les matins…

95

les matins ? il les vomit tous.

96

un premier demi de rouge.

97

merde à la fin on vient ici pour se soigner, on sait très bien qu’on doit arrêter de boire, et puis voilà à la télé en plein salon, à une heure de grande écoute, des pubs pour de l’alcool vraiment c’est de nous qu’on se moque on nous provoque.

98

je ne sais pas, je me sens divisé.
à quel sujet ?
non, tu ne comprends pas. je suis divisé : moi.
oui mais à propos de quoi ? de toi ?
non tu ne comprends pas. je me sens divisé. une partie de moi dis fais ça, une partie de moi dit fais ci…
ah oui ah oui ah oui je te comprends mieux, c’est le fameux truc de la division entre la raison et les émotions. non ?

99

aujourd’hui matin je n’ai même pas envie de me laver. non je ne vais pas me laver. j’ai des traces de merde sèche au fond du caleçon, trois jours de merde je crois.

100

putain l’odeur entre mes orteils !
101

d’habitude, avant, d’habitude, avant, je m’épilais les poils de bite, j’évitais la brousse.
maintenant, après, maintenant, après, je porte l’odeur de sperme pourri de ma branlette d’hier soir.

102

je me suis branlé hier soir ? j’ai oublié.

103

d’habitude, avant, d’habitude, avant, j’éliminais ces morceaux de peau durcie sur la plante de mes pieds.

104

il va travailler.
un détour par la station.
il achète deux flacons de ce rouge à la con format 50 cl, y a pas de bouchon donc pas de problème à l’ouverture du goulot, en allant travailler, après un détour par la station.

105

monsieur c’était votre jour d’essai et vous sentiez l’alcool.
je sentais l’alcool ?
je ne l’ai pas remarqué moi-même, mais ma secrétaire avait des doutes, elle est venue m’en parler.
elle avait des doutes sur quoi ? sur le fait que je boive, ou sur le fait que je ne boive pas ?

106

une bouche de merde, une clef de merde dans ma bouche.

107

c’était jour de stage, aujourd’hui. le troisième de la semaine de stage, aujourd’hui.
au volant sur l’autoroute, elle a bu six canettes de gin-cola, aujourd’hui.
à l’école, les toilettes étaient fermées, aujourd’hui.
elle est ressortie en rue, mais elle n’a pas trouvé le moindre bistrot, aujourd’hui.
c’était pourtant stage, aujourd’hui.
en revenant vers l’école, elle a pissé sur elle. aujourd’hui, son pantalon était trempé.
trop tard.
alors, avant de se présenter à son troisième jour de stage (c’était aujourd’hui, quand même !), elle est retournée dans sa bagnole, elle a mis le chauffage à fond sur chaud, elle a espéré que son froc sèche vite, vite, vite.
vite.
elle a espéré que personne ne se doute de rien, aujourd’hui.
quand le maître de stage lui a dit votre leçon était bien donnée bravo mais excusez-moi si je vous importune c’est délicat avez-vous hum hum comment ? un problème avec votre séchoir.
(pourquoi ? je la flaire la pisse ? c’est ça ?)

108

c’est depuis quand que tu aimes le foot, fiston ?
j’avais pas remarqué.

109

traîne pas en rue.
il fait froid.

110

fiston.

111

fiston.

112

j’arrêterai de picoler, et je passerai des heures à caresser mes chats.
quand j’arrêterai.

113

elle m’embrassait. je veux dire elle me mettait la langue. elle touchait mes cheveux. elle touchait mes nichons. elle suçait ma bite. elle me mettait un doigt dans le cul. elle hurlait j’aime ta bite. une fois elle m’a mis un concombre dans le cul. c’était froid, putain !
elle aurait pu aussi me sucer les orteils !
mais on s’est tapés sur la gueule.

114

tu comprends tu comprends tu comprends ?
non.
tu comprends ? six mois que je ne bois plus !
vraiment ?
six mois que je ne bois plus ! tu comprends ? (mais voilà ce week-end y a la ducasse au village et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront.)
nnnnoooonnnn…

115

mesdames et messieurs, d’emblée je vais commencer mon exposé
par une provocation.
tion.
vous avez tous, je le suppose, entendu parler du bioéthanol, ce carburant qui serait censé éradiquer le problème de la consommation de pétrole
par les humains
à la surface de la terre ?
terre.
j’oserai, mesdames et messieurs, une comparaison,
son,
avec l’éthanol consommé comme carburant par les alcooliques pour éradiquer le problème de la consommation existentielle,
tielle,
des dits alcooliques
à la surface
de leur âme.
(n’est-ce pas ?)
(pas)

116

n’est-ce pas ?

117

allez ! à ta santé ! (mentale.)

118

tale.

119

neuf.

120

en matière d’alcool, poser la réponse c’est y répondre.

121

on était là, on était encore là, et encore ! on était las.
dans un groupe. de parole.
tout à coup sans prévenir, le psychiatre (qui se démet soudain de sa confortable position socratique genre je ne dis rien mais je n’en pense pas moins je ne dis rien c’est à vous de parler qu’est-ce qui va surgir here and now ?), le psychiatre lance comme ça :
et si on parlait des bienfaits de l’alcool ? des bénéfices que vous en tirez ?

122

alors marc il a lancé comme ça : des bénéfices des bénéfices ? mais on est fauchés, nous autres !

123

maïeutique ta mère !

124

marc est très drôle. parfois. quand il n’a pas bu.

125

madame, moi je vous rendrais bien volontiers votre fils ! bien volontiers ! je n’ai pas pour vocation de hum… « retenir » les gens ! seulement vous le saviez il est hum euh schizotypique il se protège de la euh « vie ⅔ » en se coupant en deux, enfin je veux dire mais non après tout c’est vrai qu’il y met du sien à se couper en morceaux,
et donc pour y venir,
lors de notre dernière séance il est tombé en deux, par terre, littéralement en deux, un lui, un autre lui.
moi je peux vous expliquer pourquoi à partir d’aujourd’hui vous allez devoir payer deux chambres,
et le pire,
et le pire là-dedans c’est qu’au fond c’est à cause de vous
que
tout
a commencé ™.

126

alcool :
info ou intox ?

127

jésus décida ce jour là
de multiplier les personnes pétrifiées de douleur.
la pétrification.

128

la pétrification vient
aussi en ne mangeant pas.

129
mais madame mais madame comment voulez-vous que je vous explique les dessous de l’affaire ? comment ? je ne suis pas DANS lui. j’imagine ce qu’il ressent. j’en ai une idée. une toute petite.
si petite.
vous en avez une si petite ?

130

d’idée ?

131

la douleur, le doux leurre
(oh arrêtez vos jeux de mots à la con, les gars !)

132

les deux lui c’est lui quand même ? mais qui boit ? lui ou l’autre lui ?

133

quand elle avait poussé la porte de l’hôpital, elle avait d’abord vu le sourire sympa d’une infirmière qui lui avait balancé : oh la la mademoiselle n’a pas l’air faite pour le bonheur !

134

je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais.

135

mon cher père, on peut toujours en causer on peut toujours. de ma douleur.
cependant,
dès que je vais t’annoncer que ma douleur commence avec ta tronche de merde, ça va mal tourner.

136

papa je sais pourquoi je bois !
parce que tu m’as volé maman !
maman je sais pourquoi je bois !
parce que tu allaitais papa !

137

en couverture de ce magazine de sciences tousskiliadplusérieu, ils titrent :
quand l’esprit dérape.
petit a :
l’esprit fonctionne ou ne fonctionne pas, il ne marche pas dans tous les cas, donc il ne se casse pas la gueule.
c’est nous qu’on se casse la gueule !

138

bien-sûr que c’est la faute de la société !
on ne va pas s’étendre là-dessus
(quand même, quand bien même ♭♩♪♫)

139

fiston,
les dessous de l’affaire ?
j’ai acheté un microscope une lunette d’astronome et je me scrute. à la longue j’ai cessé de bouger pour ne pas voir trop de choses trop de détails trop d’étoiles mortes trop de minerai appauvri. en moi.
les dessous de l’affaire ?
les autres aussi se sont procuré le même équipement. ils me scrutent à leur tour, depuis si longtemps. ça me fait mal.
les dessous de l’affaire ?
je me fais tout petit, petit, petit.
(mais il faut bien que je continue à aller pisser et chier. on n’en sort pas grandi.)

140

en couverture de ce magazine, ils titrent la psychanalyse peut-elle soigner ?
ils veulent rire ?

141

ah bon madame vous avez une formation psychanalytique ? manifestement vous ne connaissez pas le préfixe « dé » !

142

madame, s’y connaître en psychanalyse ou ne s’y connaître en rien, c’est du pareil au même !
voyons voyons la psychanalyse ne cherche pas la guérison !
c’est bien là son symtpôme !

143

et la thérapie ? vous y croyez à la thérapie ?
si vous me le dites !

144

vous y croyez (au moins) ?
+

145

polizeï dränkt.

146

morgen wieleicht.

147

fiston,
me voilà installé dans « ma » chambre.
un lit, un lit mais pas vraiment d’hôpital, quelque chose d’un peu plus cosy. on peut régler la tête, pas mal, j’ai déjà remarqué qu’en dormant relevé les cauchemars passent directement du cerveau (ou du siège des émotions ! ah ah !) au trou du cul d’accord ça fait mal en passant mais ça passe plus vite. une armoire qui ferme à clef, clef de merde dans ma bouche, une bouche de merde.

148

pour avoir quelque espoir de changer quoi que ce soit de sa propre vie, il faut la fracasser.

149

si on se contentait de fracasser les vidanges ?

150

il faut il faut il faut, il faut ceci, il faut cela. et pourtant, cette incantation-là, putain, elle est vraie, pour une fois.

151

fiston,
une armoire équipée d’une minuscule serrure, le premier venu la crochète, mais le premier venu n’est pas toujours le dernier arrivé.

152

quand on a bu, on se sent plus fort on conduit mieux on rigole plus on se fait des copains ça donne du courage l’alcool conserve la preuve mon grand-père est mort à 97 ans ça donne du goût aux pâtisseries et du piment à la vie on fait mieux l’amour après
on a moins peur
on a moins peur
on a moins
on a
a
on.
(laquelle de ces propositions vous ressemble le plus ?)

153

la gentille demoiselle songe quelques minutes encore au pourtant chouette boulot qu’elle a dû laisser derrière elle
pour un mois
pour un an
(le reste de sa vie ?)
(elle travaillait dans un magasin de vêtements pour enfants.)
elle plonge le regard dans la photocopie qu’un patient lui a laissée sur la tablette du lit (d’hôpital.)
alors bien vrai ? l’alcool s’attaque à toutes les fonctions de l’organisme ?
bien vrai ?
l’alcool détruit les neurones, les liaisons entre les neurones, l’alcool s’attaque au foie, à la vésicule, troue l’estomac, peut rendre aveugle, ronge la gaine des nerfs, déchausse les dents avant d’entrer dans l’œsophage,
et c’est ainsi qu’ils vécurent et eurent beaucoup de maladies,
des grandes et des moins grandes.

154

maître corbeau, sur un arbre bourré, tenait en son bec une vidange…

155

fiston,
le buveur il en a marre de lui-même au point de ne plus prendre soin de lui-même.
aucun.
tu vois ?
mais merde à la fin, je me souviens avoir changé tes langes peints à la diarrhée, coupé les ongles de tes petits petons, décrassé tes yeux divins,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot.
mais merde à la fin pourquoi je me lave plus la raie du cul ?

156

si l’alcool conserve ?
ça dépend.
tu ouvres un bocal de prunes, c’est un délice.
tu ouvres le bocal d’un alcoolique, ça dégage !

157

fiston, bien-entendu que derrière tout ça j’ai un problème.

158

l’alcool fait perdre la mémoire ? attends, ça m’intéresse, moi, ce truc…
faut faire quoi ? le boire ?

159

suis-je alcoolique ?
suis-je vraiment alcoolique ?
ne suis-je que alcoolique ?
je me cache quelque chose.
mais toi ?

160

c’est pas possib’ de boire autant !
(il est dingue, il détruit tout autour de lui, tout le monde le fuit.)

161

ah ? mais c’est le but… j’ai envie d’en finir avec tout avant que tout ne finisse de toute façon.

162
je te jure, c’est un groupe de malades !
tu as vu ces fans de foot ? ils sont arrangés !
ce film, c’est la folie !
quel truc de débiles !
(arrêtez, quand vous serez vraiment fous, vous comprendrez…)
arrêtez !

163

mais allez va ! depuis que je ne suce plus, j’ai réalisé que dans les magasins, et bien !, il mettent le rayon alcool juste à l’entrée quand tu rentres à l’entrée quand tu rentres à l’entrée…

164

fiston, j’entends le vent. énormément de vent. l’hôpital psychiatrique est construit sur une hauteur, au-dessus de la ville. avant y avait le gibet, ici. on pendait les condamnés à l’écart de la bienséance, du commerce et du culte. puis quand s’est agi de caser les maboules quelque part, si possible loin du regard des bons bourgeois, les zautorités ont choisi le même lieu, tiens !
la folie dérange bla bla bla je ne vais pas te casser les pieds avec ça…

165

bla bla bla…

166

on lui a expliqué ceci :
quand tu auras arrêté de boire (enfin… pas de l’eau hein ah ah ah !), tu verras des alcoolos partout. le mec qui boit, dans la rue, tu le sentiras à 10 kilomètres à la ronde ! la nana du bureau de poste aux yeux jaunes et transparents ! le garagiste à la langue épaissie qui n’a plus que trois doigts à chaque main !
on les repère, on les repère !
(précisons, ils sont par-tout !)

167

ne suis-je QUE alcoolique ?
fig.1 (voir plus haut)

168

il était une fois
un tailleur de pierre
qui chaque jour
taillait la pierre
dans la carrière
de pierre.
un jour qu’il avait introduit le burin vers l’arrière
d’une filière
de pierre
lui parla une grosse pierre :
délivre-moi, délivre-moi, petit tailleur de grosses pierres !
je suis une âme prisonnière
de cette grosse pierre !
plus loin qu’hier,
plus loin qu’avant-hier,
une brave fermière
m’a enfermé à l’intérieur de cette grosse pierre !
mais pourquoi ? demanda le tailleur de pierre ?
elle lui répondit, la pierre :
elle en avait plein le cul de moi, je la faisais chier, et comme son mari s’en battait la queue avec une pelle à tarte,
elle m’a taillé cette vilaine croupière !
putain merde connasse !

169

ne suis-je QUE alcoolique ?
non, poussière d’ange aussi.
ailes damnées.
envol condamné.
pierre aux pieds.
icarrément.
170

quand il était tout petit déjà :
il perdait ses lattes, il s’emmêlait les pinceaux, il perdait parfois la boule, on ne le comprenait pas, il changeait d’humeur, jean-qui-jean-qui-pleure, il n’allait jamais jusqu’au bout, il n’achevait rien,
bref,
il était déjà une sorte de gamin pourfendu qui n’existait pas vraiment et qui vivait perché.
(oui, loin de vous très loin.)

171

articule !

172

achève ce que tu as commencé !

173

mesdames, messieurs, l’équipe est absolument d’accord que vous nourrissiez les chats sauvages qui vivent dans le parc de l’hôpital !

174

tu n’as que six ans et tu te poses trop de questions !

175

ras-le-bol !
ils font leur café, d’accord (ils ont le droit !), tout le monde n’aime pas le café, mais la question n’est pas là. la question étant, madame l’infirmière, qu’ils laissent traîner leurs tasses, leurs mégots, et le soir ils ont encore le culot de réclamer leur programme télé favori, toujours des feuilletons de mes couilles !, les mêmes conneries amerloques, les pieux de l’amour !, en plus je sais pas si vous savez mais moi je le sais : dans les séries ils picolent, ils se servent un whisky pour un yes pour un no, alors je vous dis pas, non c’est pas ça, je comprends ce que vous dites, je dois aller leur parler à EUX ? c’est ça ? non mais on est dans un hôpital ici ou quoi ? l’équipe elle sert à quoi ? je paye mon séjour, moi !
(oui, la mutuelle, plutôt, de fait…)

176

il ronfle, quoi ! toute la nuit ! je fais quoi ?

177

on assiste chez le sujet à une lutte pour préserver le sentiment de sa réalité.
(n’importe quoi ! il se noie et se décape dans le pinard !)

178

moi intérieur  faux moi sans vie

179

perception irréelle  action insignifiante

180

réalité ✖ persécution  pétrification
( tu comprends mieux, fiston ?)

181

psy  chiatre

182

fiston,
pas loin se trouve la morgue,
comme pour rappeler que la vie on en meurt à en crever.
(la porte bat au vent, ça fait un peu western glauque !)

183

fiston,
le parc est grand, le pavillon des grands sérieux jouxte le mien, on peut rejoindre le pavillon des quand-c’est-eux à pied…

184

fiston,
on soigne toutes les pathologies des pas trop logiques, dans le coin…

185

fiston,
je n’irai pas jusqu’à dire que je les aime d’amour, non. quand tu viendras me saluer, bientôt, on se baladera dans le parc, et alors tu les verras.
ils me fendent, les « grands malades »…
celui-là fait un pas, stoppe le mouvement, reste là, comme une stèle, justement. derrière ses grosses lunettes, ses yeux s’allument de joie, il se met à sourire, à rire, il cause avec un autre, invisible, qui fait du surplace à ses côtés, et il porte de beaux favoris, au fait.
celle-là avance, un lourd sac à la main, elle scrute le ciel toutes les dix secondes, j’ai regardé aussi, je n’ai rien vu, mais elle si : je la crois.
celui-là s’esclaffe qu’aujourd’hui on va manger des calamars ! des calamars ! des calamars ! (fiston, j’ai vérifié, on bouffe du poulet !)
tu feras connaissance avec « le chien », fiston : lui, il se carapate comme un militaire une-deux-une-deux, et de temps en temps il se prend à aboyer : roaoh roah !, peut-être après les chats sauvages, sans doute après des êtres qui lui font du mal et refusent absolument absolument absolument de lui foutre la paix.
parfois on cite son prénom :
marcel se prend pour un chanteur de variétoche,
fernand le muet me montre les cahiers qu’il remplit d’une écriture indéchiffrable sauf de lui seul, il me fait piger que ce sont ses « devoirs. »
simon chasse des mouches imaginaires avant de franchir le seuil des portes.
ce n’est pas que je les aime d’amour, non.
maintenant j’en fais partie,

186

bienvenue dans l’unité d’alcoologie !
(ici, c’est moins grave !)

187

encore un gamin, débile léger, probable, en pleine discussion avec l’animatrice :
• ils me font peur !
• oh tu sais… devant chez moi un couple passe tous les jours à 17 heures promener leur chien… eux me font vraiment peur !

188

vraiment.

189

très peur.

190

je l’ai lu dans le journal :
un jour un mec est arrivé dans un auditoire de médecins avec des échelles de différentes grandeurs. la vlà qui explique : il y a des échelles dans la douleur ainsi comparons un cancéreux à qui on a cousu le trou de balle et attaché une poche au ventre et comparons-le donc à un petit alcoolique de rien du tout qui manque totalement de courage…
et bien ?
et bien les étudiants ont saisi la plus grande échelle et ils ont pendu ce connard au plafond !

191

bon, je retourne à mon pavillon, celui des grands cireux au yeux vitreux…

192

y-a-t-il moyen de s’en sortir ? (parfois.)

193

parfois.

194

oh ça faisait longtemps qu’on ne me regardait plus comme avant !
cool ! on te regardait toi (au moins) !

195

bonjour monsieur l’agent de quartier je viens pour la convocation celle de mon changement de domicile.
ah ouais mais vous n’étiez jamais chez vous ! on peut être certain que vous habitez bien où vous le dites ?
j’étais hospitalisé.
hein ? où ça ?
à l’hôpital psychiatrique.
hein ? on vous a interné ?
non, j’y étais volontairement.
hein ?

196

ce qu’elle a ? je vais t’avouer, moi, ce qu’elle a…
pourquoi devrais-tu avouer TOI ce qu’elle aurait ELLE ?
je me sens concerné…
ah ?

197

ce qu’elle a c’est qu’elle a toujours eu peur de la vie, voilà !
il est interdit d’avoir peur de la vie ?

198

fiston,
ici la bouffe n’est pas très bonne. pas grave. mais pas tout à fait normal malgré tout. autour de moi y a des gens qui n’ont plus que ça, la bouffe…

199

normal, courant, ordinaire, compréhensible.
anormal, spécial, monstrueux.
incompréhensible.

200

ah je suis contente de t’entendre au bout du fil !
tu m’appelles seulement maintenant ? chuis à l’hosto depuis trois mois.
je sais, je me disais que tout allait bien.
201

tu devrais faire une cure tu devrais faire une cure tu devrais…
pourquoi ?
tu es si… comment ?... loin
et ?
et ça me fait peur.
peur pour moi ou peur pour toi ?
je sais pas… l’alcool la folie tout ça c’est des trucs je sais pas…

202

ah vous aussi vous êtes un patient ? vous avez une cigarette pour moi ? des menthol ? bon, d’accord, tant pis. mon administrateur de biens est un radin. ils prétendent que je vais mal parce que je suis schizophrène. vous n’avez pas l’air d’un patient. vous êtes schizophrène aussi ? l’alcool ? rien de plus ? bah, ce n’est pas grave, ça. mais je ne suis pas schizophrène. il fait beau ce soir, non ? ils vont venir. les extraterrestres. ils ont envoyé un signal sur mon portable. pas si simple, mon vieux ! c’est un message codé, naturellement ! moi seul comprend ! (des fois j’en ai marre d’obéir à ces enculés de l’espace !)

203

tu vois, moi j’ai rien fait. c’est mon ex-mari. je me suis laissée entraîner. et le juge vient de refuser que je sorte pour de bon de cette prison de merde ! prison, hôpital, c’est du pareil au même.
non ?
non.

204

les fantômes de l’hôpital.
eux.
et moi.
205

jamais je n’aurais cru finir un jour ici. maintenant, voilà, j’y suis.
pourquoi pas ?

206

depuis quelques années tu te dégrrrrades trrrrrès forrrrrt.
va te faire enculer, papa !

207

il n’était plus le même, il n’était plus lui-même.
mais surtout c’étaient les autres qui persistaient à rester plus que jamais les espèces de cons qu’ils avaient toujours été.

208

fils de pute ! tu es toujours là au cul des infirmières à essayer de dénoncer ton voisin de chambre soi-disant qu’il aurait bu en cachette et au moment où je te cause, tu laisses tomber par terre ta barrette de shit !

209

ils organisent un groupe « contes », la psy lit une histoire, et on doit essayer d’en parler, voilà, ça me branche pas, c’est en fait le groupe « con » !

210

avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté du fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
pour me recoudre le nombril.
avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté pour cinq pistoles
oh oh oh
de fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
je vais recoudre ma camisole
oh oh oh !

arrivé à l’hosto
oh oh oh
j’vais observer ma pourriture
oh oh oh
sous toutes ses coutures.

j’ suis une enflure
oh oh oh
une rature une vergeture
oh oh oh
faut qu’on m’enferme derrière les murs !

211

vous savez la façon d’aborder la maladie mentale a beaucoup changé avec le temps !
sur quel flanc ?

212

putain de vie de merde à la con !
j’en ai ras la patate !
je vais me cuiter !
rien à foutre de leurs tests de crétins !
c’est truqué leurs trucs.

213

hips !

214

fiston, je le sens je le sens, plus rien ne sera comme avant. je… je cherche mes mots : ce n’est pas que plus rien ne sera comme avant, c’est que plus rien ne pourra être comme avant. non… il est impossible que tout recommence comme avant, voilà. non… là tu vas t’imaginer qu’il est possible que je picole à nouveau, or, de fait, il est impossible que je picole encore, l’alcool et moi c’est fini. non… je ne sais pas comment je vivais, avant, mais… je ne vais plus vivre comme ça. et je ne vais plus vivre comme ça, comme avant, sinon je vais me remettre à boire. non… non, non, non, je ne boirai plus et ne me demande pas comment je le sais, je le sais c’est tout, j’en suis absolument convaincu, enfin… même pas convaincu, je ne bois déjà plus, là, de fait, depuis mon arrivée à l’hosto, pas besoin de me convaincre moi-même. ne me demande pas comment je m’y suis pris, vu que je ne me suis pris à rien du tout, c’est comme ça, dès que j’ai su qu’une place se libérait pour moi, je n’ai plus avalé un gramme d’alcool.
j’ai du mérite ?
je n’ai aucun mérite ?
je n’en sais rien je l’ignore, je ne pense même pas à ce genre de choses complètement hors propos.
j’ai arrêté, c’est bien, non ?
j’ai arrêté, fiston.
au fait, voilà ce que j’avais l’intention de te dire : j’ai arrêté.

215

j’étais comment, avant ?
chiant… mais je t’aimais déjà.

216

bon… dites… sorry… je n’ai plus des masses d’unité sur ma carte de téléphone alors dites-moi en vitesse : COMMENT IL VA ?
oh il est là depuis trois jours seulement, il dort, il dort, il dort.
et… c’est normal ?

217

faut pas que je te cause trop fort, tu vois le type là-bas devant la télé ? oui, lui. avec sa barbe. et bien, hier au repas de midi, on mangeait et tout et tout. on a entendu un énorme cri. le gars, oui, lui, hurlait des phrases qui lui restaient un peu dans la gorge, un doigt tendu vers le plafond, il s’est mis à baver, puis il est tombé sur le pavement, boum !, en tremblant, et bon, chut ! plus bas !, il a chié sous lui. une infirmière s’est pointée, celle qui ne met jamais son tablier, jamais !, et elle lui a enfoncé un bout de tissu dans la bouche,
et,
et,
et.

218

clef de merde.

219

salut salut ! j’peux m’asseoir à côté ? bon moi je voulais pas mourir, pas vraiment je voulais juste ne plus vivre mais poser un acte violent pour me supprimer ça non je n’y arrivais pas.

220

asile.

221

au repos.

222

loin.

223

asile.

224

boire ? ça peut arriver à tout le monde ! regarde jocelyne, là, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver ici !

225

mais… ceux qui ne picolent pas… comment ils font pour tenir le coup, pour supporter cette vie de merde ?

226

t’inquiète t’inquiète, la société elle sait pertinemment qu’elle broie les gens en mille morceaux ! elle en fait du haché desséché et là-dessus elle les imbibe d’alcool pour leur rendre un semblant d’élasticité, et hop, bon pour le service ! ainsi de suite…

227

chers collègues,
à l’aube de ce colloque assez singulier, nous nous questionnons tous :
la folie, c’est quoi ?
228

et au coucher de soleil, ils se demandaient encore ce que la folie pouvait bien être, à la fin…
(c’est à ce moment que le chamane…)

229

pure mother, pure milk.

230

il a toujours été fou.

231

ça l’a rendue folle. à tout jamais.

233

tu as vu son regard ?

234

il fait le fou

235

elle joue à être folle, ça l’arrange bien, rapport à…

236

complètement frappé. comme un apéro.

237

il est passé de l’autre côté.

238

trouble mental, déséquilibre mental, aliénation, démence, délire, maladie mentale, psychose, déraison, dérangement, égarement, divagation.

239

c’est dans un moment d’égarement qu’il s’est mis à divaguer vers la démence délirante sous l’effet d’une déraison déséquilibrante, d’une terrible aliénation troublante.

240

moi, ça ne m’étonne pas ! on le sentait venir…

241

mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse pour elle ? elle est dans son monde à elle.

242

je suis malade, complètement malade.

243

livraison de légumes à domicile.

244

tu savais que le mot « maboule » était d’origine arabe, toi ?
non, mais ça ne m’étonne pas.

245

de toute façon, il n’écoute plus personne !

246

fiston,
te parler de la folie c’est un peu les mots pour ne pas le dire… le mot « folie », c’est un entonnoir, figure-toi ! on y enfourne tout et n’importe qui. un mec a un léger grain, de l’humour, une personnalité propre ? alors, il est fou. sentence. une nana va jusqu’au bout de ses désirs ? ça y est : elle est folle. un père de famille n’aime pas le foot ? il faut l’enfermer. tu ne te soumets aux conventions fixées depuis la nuit des temps par dieu sait quel imbécile ? par ici la piquouze !

247

mais la folie, ça existe.

248

marre de cette réunion d’équipe ! on ne va quand même pas ramener la camisole de force, le bain froid et les chaînes ! si ?

249

en quelque sorte, il buvait pour ne pas devenir complètement ouf !

250

non mais quoi c’est quoi la différence entre boire et de l’alcool et sniffer de l’héro je sais pas moi qu’on m’explique !

251

pour oser conduire quand on a trop bu, il faut être dingue !

252

papa,
dès que j’osais émettre une opinion différente de la tienne, tu me hurlais que j’étais dingue. mes copains étaient dingues, les profs que j’aimais étaient dingues, j’écoutais de la musique de dingues.
j’ai si vite pigé que pour obtenir un peu d’amour, de reconnaissance, d’éducation, de sécurité, il fallait que j’approuve tes opinions. à toi.
tu t’empressais de raconter à ma sœur aînée que j’étais dingue, puis tu me confiais que ma sœur cadette était dingue, à qui tu avais affirmé que notre sœur aînée était dingue.
tu voyais des dingues partout.
tu ne te regardais pas assez souvent dans le miroir, je crois.
tu aurais aperçu un dingue de plus.
c’est pourquoi, cher papa, va te faire mettre !
même là où tu te trouves maintenant.
dans ta tombe.
d’ailleurs j’ai créé un comité de soutien aux vers, aux insectes et aux parasites, et dès la première réunion je leur ai expliqué le chemin à suivre pour entrer dans ton trou de balle.

253

papa,
c’est à cause de toi que j’ai commencé à boire, au fond.
ça fait un bien fou de déposer le paquet chez un autre que soi.

254

non papa,
c’est plutôt grâce à toi que j’ai commencé à boire. pour changer sa vie, il faut la fracasser. sauf que la mienne de vie, tu l’avais déjà fracassée, dès ma naissance.
l’alcool ?
j’ai du recasser le plâtre, quoi !

255

putain de bordel à queue (à roulettes), les plus fous ne sont pas ceux qu’on croit !
les gens normaux : eux sont fous. fous de normalité, de trop de normalité, de normalité confondante.
( t’as un exemple ?)

256

j’ai plein d’exemples.

257

oui papa, je suis dingue. oui.

258

clef de merde ? de diamant, ça oui !

259

j’ai froid.

260

j’ai froid.

261
la folie,
fiston,
c’est quand
à l’intérieur
de toi
il fait froid,
très froid,
si froid
trop froid.

1 bis

un diamant, je te dis.

2 bis

l’alcool, chez lui, ça cache quelque chose et en attendant ça gâche tout.

3 bis

entouré d’empaffés qui ne savent plus s’ils veulent arrêter de boire, ou continuer d’arrêter de boire.
ou boire.

4 bis

boire et déboires.
tu veux rire, là ?

5 bis

ce type, comment que tu veux que il se soigne ? il participe à rien, il regarde des dvds toute la journée. c’est pas comme ça qu’on s’y prend.
on ne sait jamais.

6 bis

mesdames et messieurs, chers patients qui coûtent cher à la société, c’est le distribuement des médications !
( à vos marques ?)

7 bis

pourquoi yzont donné des noms de musiciens à tous les pavillons ? bientôt yvont nous dire de soigner notre alcoolisme avec
des élixirs de fleurs
de bach !

8 bis

un magnifique hêtre pourpre. il déploie ses branches etc.
au pied de l’arbre, un bonhomme archi maigre, cheveux longs et poisseux (poisseux, les cheveux !)
il se lance dans une gestuelle héritée du bouddha musulman né sur les bords du jourdain.
il est fou, donc ?

9 bis

à ce qu’on dit.

10 bis

il y en a un, je sais pas, je l’ai surnommé : jérôme bosch, il me fait penser à un personnage d’un tableau de jérôme bosch (j’ai oublié lequel.)

11 bis

euh… ce genre de personnes… ça existe VRAIMENT alors ?
tu vois bien.

12 bis

cette nuit, ils ont téléphoné au service sécurité.

13 bis

ce genre de gens… ce genre de gens… ils ne font de mal à personne, je te ferai remarquer ! ils vont même pas au salon de l’auto !

14 bis

chère tatie,
ici tout se passe bien.
ce n’est pas l’hôtel mais bon je le savais avant de venir.

15 bis

je le savais, fiston.

16 bis

chère tatie,
je fais te faire une esquisse d’une typologie des maladies de l’âme.

17 bis

chère tatie,
merde alors ! j’ai un dérèglement des quatre humeurs à la fois :
phlegme, sang, bile noire, bile jaune.

18 bis

billevesées.

19 bis

sous le poids de leurs péchés, ils sont condamnés à l’enfer.

20 bis

la trépanation, ça fait même pas mal, fiston !

21 bis

mieux vaut avoir une bite dans le cul qu’une bouteille dans la tête !

22 bis

fiston,
demain il m’enlèvent la pierre de folie de mon cerveau.

23 bis

de force dans la maison de force ?
hein ?
non… je suis venu en exprès !
hein ? vous êtes fou ?

24 bis

qui a peur du grand méchant fou ?
pas le petit litron rouge, en tout cas…

25 bis

bonsoir ma chérie, oui je t’aime encore, ah tu craignais qu’à cause de la cure je t’aimerais plus ? où tu vas chercher tout ça ?
(quoique…)
bon ben embrasse les enfants de ma part, hein !

26 bis

… paradoxalement, comme une avancée…

27 bis

fig 1, fig 2, fig 3, fig 4, figure-toi.

28 bis

quand charcot charcutait…

29 bis

nous sommes en direct du ALCOOL grand prix de formule 1 où les meilleurs ALCOOL joueurs de foot du monde vont s’affronter pour 3000 ALCOOL tours de pédales sur leurs ALCOOL vélos depuis un ALCOOL tremplin. ici la ALCOOL piscine olympique, à vous les ALCOOL studios !

30 bis

un jour ou l’autre, il est temps de savoir ce qu’on veut !

31 bis

plus jamais plus jamais !

32 bis

c’est ça que tu veux ?

33 bis

non, je pense vraiment que l’équipe nous respecte.
tu parles ! ils savent tout de nous ! tout !

34 bis

chuis antipsychiatre… euh, antipsychiatrique…
ouais, psychiatrique, quoi !

35 bis

JE N’AURAIS JAMAIS CRU QUE JE BOUFFERAIS UN JOUR DES NEUROLEPTIQUES !
( y en a bien qui bouffent du steak de cheval, alors…)

36 bis

qui s’y freud s’y pique !
( ou le pique…)

37 bis

alors vous, vous êtes contents d’avoir bu, vous êtes content d’avoir arrêté de boire, vous êtes content d’avoir fréquenté des malades mentaux ! hein ?

38 bis

d’une façon ou d’une autre, la soufffffrance mentale demeure un continent noir encore très mal exploré !
(où ils ont mis le chauffeur de salle ?)

39 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud.
dans le fond de la salle : bien vrai, ça ! l’insconscient personne l’a jamais vu !
au premier rang : en plus il sniffait de la coke !

40 bis

fiston,
et encore ! nous avons la chance toi et moi de vivre dans un pays qui ne criminalise pas la souffrance mentale ! y a un pays où un odieux président nabot …
je sais, papa…
comment : tu sais ?
le cours de sciences sociales, à l école…

41 bis

sur cette photo, des malades mentaux à poil dans la cour d’un hosto en grèce. nous allons passer un chapeau pour le chauffeur…

42 bis

tu sais pas quoi tu sais pas quoi tu sais pas quoi ? il a réussi à convaincre son psychiatre qu’il était devenu alcoolique à cause de ses problèmes personnels !
(quel culot !)

43 bis

depuis toujours l’homme s’est trouvé confronté à des êtres différents et impénétrables…
( d’autres hommes, non ?)

44 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud qui prolongea le mythe grec de « suffocation de la matrice » alors qu’en fait , c’est lui qui suffoquait du cerveau

45 bis

bienheureux les…
car…

46 bis

sous l’effet de l’alcool, tout devient laid. la vie devient laide. le regard devient laid. les autres deviennent laids. l’oxygène devient laid. l’herbe devient laide. un éléphant rose devient laids éléphants roses.

47 bis

il a un gros pif rouge plein de trous. ses yeux ressemblent à des œufs de cane : jaune laid, blanc pisseux. dans le ventre une montgolfière qui ne prendra plus son envol.
laid.
très laid.
la vraie liberté, quoi !

48 bis

pour la millième fois elle nous dresse la liste des formations qu’elle a suivies, couvrant des domaines aussi invraisemblables que disparates. elle veut en mettre plein la vue, elle veut convaincre son auditoire qu’elle est quelqu’un, encore, malgré tout.
à des degrés divers.
malheureusement elle pue de la gueule, l’alcool à cent mètres, plein la vue.

49 bis

il dit sans honte : c’est la huitième fois que je viens ici, je lutte contre l’alcool depuis 15 ans.

50 bis

il est plus fort que nous il est plus fort que nous il est plus fort que nous.
mais les deux font la bande.

51 bis

maman,
depuis mon arrivée ici, je ne t’ai plus jamais vue sur les murs en pleine nuit.

52 bis

pas mal ! vous avez un q.i. d’autant.
d’autant que nous n’avez plus de cuites !

53 bis

est-ce que c’est pour toujours, les dégâts ?

54 bis

on RESTE alcoolique.

55 bis

j’ai une fille, oui. enfin, j’avais une fille. enfin je l’ai encore, pourtant…

56 bis

docteurj’ail’impressionquemespiedsnesententpluslesol !
ah ? c’est un début de polynévrite.

57 bis

mais le concept demeure flou.

58 bis

qu’est-ce que la consommation d’alcool ?
un délire ?
une démence ?
une folie ?
une frénésie ?
une humeur ?
une idiotie ?
une possession ?
une connerie ?

59 bis

ouais j’ai bu et alors ? ça emmerde qui ? va chercher l’infirmier ! tu veux que je te casse la tronche ?

60 bis

maman,
depuis que je suis arrivé ici, je commence à trouver la vie moins laide.

61 bis

c’est un bon début, ça oui ! mais derrière demeure un fameux rébus !

62 bis

quelle énigme de folie !

63 bis

maman,
s’il y a bien une chose que je ne supporte plus, c’est l’emploi à tout bout de champ du mot « malade » à la place d’autres mots. il a fait un truc de « malade », c’est un livre de « malade », il joue de la guitare comme un « malade. » la maladie, c’est la maladie. le froid. la laideur.

64 bis

il était deux fois… ah non ! une seule ! j’ai bu un coup de trop…

65 bis

voir page 974, cette citation de zigmound frott :
la notion même de « boire un coup de trop » serait distrayante, pour ce qu’elle ne recouvrirait pas une réalité aussi sordide. en effet, le premier « coup » n’est-il pas déjà le « coup de trop ? »

66 bis

je lève le coude (de trop), et après, boum !, le trou noir. je me réveille à l’hosto.

67 bis

tu ne crois pas à la psychanalyse.
ok.
c’est ton droit.
ok.
pourtant, avoue, si tu as bu, c’est qu’il y a une raison, non ? arrêter l’alcool, c’est un premier pas, ok. mais derrière ? hein ? derrière ? ok ?

68 bis

disons que collectivement, la bouffe est dégueulasse. et il ne s’agit pas d’inconscient collectif.

69 bis

derrière ? tout ce que tu veux, derrière. mais pas avec les outils rouillés de la psychanalyse, cette incantation mystique proche du dogme religieux et qui s’admire elle-même dans un miroir fêlé.

70 bis

toi, tu es venu ici pourquoi ? parce que tu es alcoolique ou parce que tu es fou ? parce que pour les fous, il y a d’autres pavillons ! dans celui-ci, personne n’est dingo !

71 bis

oui oui je veux bien aller aux activités d’ergothérapie, mais comprenez-moi, ça me fait bizarre. avant je bossais comme éducateur, alors bon me voilà de l’autre côté de la barrière donc ça me fait tout drôle !

72 bis

égo-thérapie.
ergot-thérapie.
très charpie.
c’est pas fini non ?

73 bis

vous pouvez nourrir les chats sauvages avec les restes des repas, ne laissez quand même pas dix assiettes traîner dans la cuisine
pendant plusieurs jours !

74 bis

toi, on t’a expliqué pourquoi on t’a envoyé ici ? spécialement ici ?

75 bis

fiston,
j’ai dormi jour et nuit un mois durant. j’ai recommencé à me laver. je me nourris mieux.
l’autre jour un type est arrivé en pleine crise de délirium. il tournait en rond au pas de course dans le jardin, en écrasant les plantes sur son passage. du coup, l’autre là, le mec que je n’aime pas du tout vu qu’il critique tout le monde au lieu de s’occuper de lui-même, il a gueulé dans le réfectoire :
korsakoff !
ou : korsakov !
je ne sais plus.
apparemment, cela se produit quand l’alcool a définitivement grillé la plupart de tes neurones.
irréversible.
ça fout les jetons.

76 bis

maman,
j’avais oublié :
dès que j’avais un peu mal au dents, tu me proposais un sucre imbibé d’alcool de menthe.

77 bis

oh ! vous avez bien raison, monsieur ! ici, certaines personnes s’installent et n’ont pas vraiment l’intention de guérir de quoi que ce soit ! si jamais elles ont quelque chose en débarquant ici, d’ailleurs !
(oups ! je rougis ! en tant qu’infirmière, j’aurais du me taire !)
(ah ! est-on assez sévères ?????)

78 bis

c’est à VOUS de savoir ce que VOUS attendez de VOTRE cure. NOUS on est à votre disposition pour vous aider dans VOTRE direction.
(désolés mais y a rien d’aut’ à dire !)

79 bis

c’est vous qu’avez commencé, c’est VOUS qu’arrêterez !
(désolés mais c’est vrai !)

80 bis

moi, j’aime me bourrer la gueule, m’éclater le citron à la coke, à n’importe quoi qui me tombe sous la main ! avant j’étais taximan, j’ai bousillé je sais plus combien de bagnoles, plus aucun patron ne veut de moi ! je suis tombé du deuxième étage, bassin fracturé. cet appartement-là, en fait, j’y ai foutu le feu sans le faire exprès, je me suis endormi en fumant une cigarette !
du moment que ma bonne femme fait bien à manger !
vrai, je claque toutes mes allocs de mutu dans l’alcool et la dope !
et la meilleure de toutes ? j’suis heureux, moi ! j’suis heureux ! j’adore me péter les lattes ! à fond !
(c’est ma bonniche qui a contacté le psychiatre… moi…. bof…)

81 bis

moi j’en ai rien à foutre ici, rien…

82 bis

tu as d’autres anecdotes du genre ?
plein.

83 bis

un rayon entier… :
bonjour bonjour c’est moi je reviens ! je pensais que ça irait, dehors, mais ça n’a pas été. allez, je viens passer un petit mois de vacances, ah ah !

84 bis

t’es trop conasse ! huit fois que tu recommences une cure ! à chaque fois, tu subis un sevrage, vingt jours de comprimés ©, un mois de ® ! au bout de six semaines tu claironnes que tu te sens prête à quitter l’hosto… la suite au prochain numéro ! t’es trop débile ™ !!!!
je n’arrive pas à me contrôler…

85 bis

mesdames et messieurs, la salle de remise en forme est ouverte !
ppppffff….

86 bis

comme raconte le psychiatre, le taux de réussite, c’est 3% environ. alors, je préfère me dire que ça ne va pas marcher pour moi. et si ça marche…

87 bis

si ça marche, c’est bien emmerdant pour toi, au fond !

88 bis

je suis ton infirmière de référence, crois moi il faut que tu penses à toi. pas SUR toi. à toi. ça fait des années que tu tortures ton corps, il n’en peut plus, il est à bout…

89 bis

vous savez ?
(elle pince les lèvres avec préciosité.)
vous savez ?
ici, c’est la première fois. mais avant j’ai fait quatre séjour à l’hôpital ✜✜✜✜✜, et j’ai passé un an au centre $$$$$$, et bien, partout j’ai laissé un excellent souvenir, je suis encore en contact avec le ΨΔΓΑΘδ et avec la ςψζεΓ.
tu veux ma photo ?

90 bis

fiston,
y a un truc qui fait masse.
autour de moi, je vois un gros tas d’alcoolos et d’alcoolotes qui n’ont pas l’air d’en vouloir. un peu comme s’ils refusaient leur moment de vérité. (non, tout à fait.) être face à eux-mêmes.
pourquoi, au-delà du plaisir, je bois ? (plus que de raison.) that’s the question quand même non ?
bon, j’arrête de te casser les pieds.

91 bis

écoutez monsieur, je suis votre infirmière de référence et je peux vous affirmer
que :
c’est du travail !

92 bis

affolé par la folie,
j’ai des affres au lit.
va chier, à la fin !

93 bis

la première chose que tu ressens quand tu arrêtes de picoler, c’est que la vidange, c’est toi. et comme en plus tu es consigné, tu imagines que éventuellement il y aura moyen de recycler le grand vide que tu es devenu.

94 bis

salut à tous !
j’me présente : je suis « la place. »
pas la place du marché, ou la place de ciné, ni la place du mort ah ah ah !
non, je suis : « la place. »
celle que vous avez faite en vous décidant à faire une cure. oui, vous avez fait « de la place », et « la place » en question, c’est donc moi.
quand même, ouvrez un peu les yeux, maintenant qu’ils ne sont plus plombés par monsieur éthanol ℗. l’alcool. l’alcool, avant, dans votre ancienne vie, il en prenait de la place, non ?
il occupait touuuuuuutes vos pensées, lalalère !
matin
midi
et soir
et la nuit itou.
lalalèreu !
faut que j’aie de l’alcool en me levant, et de quoi tenir la matinée, et de quoi me noyer l’aprème, et devant la téloche, et du whisky pour le dodo, ça aide !!!!
etc.
itou.
l’ennui, l’alcool, on doit aller l’acheter, se déplacer, passer du temps au night shop, revenir à la maison, ou bien alors repasser au bistrot. si on dégueule un building de bile, c’est encore la faute à l’alcool ! si on va pisser toutes les demi-heures, c’est encore la faute à l’alcool ! si on se fait choper au volant par les flics, avec deux tonnes de vodka dans les veines, ça prend la soirée pour s’expliquer ! si on crashe sa voiture contre une madame avec un landau, ça va encore durer des plombes ! si on se retrouve au tribunal de police, c’est encore à cause de l’alcool ! si on se chamaille avec sa gonze, c’est la faute à l’alcool ! si on fout des trempes aux gosses, la faute à qui ?
hein ? à qui ?
or donc :
qu’allez-vous à présent faire de moi, « la place ? »

95 bis

de toute évidence, le problème… l’alcool, c’est permis ! légal ! encouragé, même ! voilà le problème !

96 bis

alll-llors… chez moi, tout a démarré quand
(j’ai perdu mon boulot, ma femme m’a quitté, j’ai su que ma fille avait le sida, j’ai du vendre ma maison, mon père est mort, j’ai abandonné la pratique du foot, mon chef me harcelait, mon fils a tété en prison)
quand j’ai craqué complètement.

97 bis
l’.

98 bis

l’énigme.
99 bis

bonjour bonjour je suis « l’énigme. »

100 bis

mais non mais non l’alcool c’est bon pour plein de choses !
regarde un peu…
utilisée en shampooing, la bière permet de redonner de la brillance aux cheveux,
l’odeur du houblon, incrustée dans un oreiller, aide à fermer l’oeil, la bière attire les limaces, elle noie les mouches, et détourne les guêpes, le sucre de la bière ravira vos fleurs et legumes, la bière enlève les taches des vêtements…

101 bis

et si tout cela, l’alcoolisme, si ce n’était qu’une construction de l’esprit ?
et si après tout l’homme avait besoin d’alccol comme d’oxygène ?
hein ?
tu en dis quoi ?

102 bis

l’excès nuit en tout, voilà.

103 bis

fiston,
ce que j’ai, c’est une douleur, de la douleur.
de toute évidence, à part les spécialistes et les pros, ça ne branche personne, à notre époque.

104 bis

trucmuche, vous êtes en direct de la grand-place, alors dites-nous est-ce que cette manifestion pour une meilleure prise en charge collective de la folie individuelle a rassemblé beaucoup de monde ?
et bien, bidulette, oui, ici c’est noir de people et les slogans les plus passionants fleurissent ! on peut lire des choses comme : - viens chez moi, j’habite avec une folle !, ou encore : - donne moi un grain de ta folie !
trucmuche, vous êtes notre envoyé spécial sur place, peut-on dire que les organisateurs sont satisfaits ?
alors oui en effet ça oui, la plupart des manifestants, et il y en a de tous les âges, se sont déclarés en faveur d’un meilleur partage de la folie. le centre pour l’égalité des chances mène d’ailleurs la fronde. il faut savoir qu’à peine 1% de la population mondiale semble touchée par la schizophrénie, cela de toute évidence n’est pas équitable. mais l’alcool, ça non, les gens ne veulent pas du tout s’en passer, ils trouvent que la répartition de l’alcoolisme est acceptable.
(telle qu’elle est.)

105 bis

pas de quoi mener une croisade, non plus ? des fois ?

106 bis

d’abord dans cet hôpital à la con vous ne proposez aucune activité, et quand vous en proposez une, elle est débile.
(qu’est-ce qu’on en a à foutre de changer, nous ? du moment qu’on ne paie pas notre chauffage en hiver…)

107 bis

aller faire des petits dessins, des bricolages en bois, soigner des chevaux, et puis quoi encore ?
(de toute manière, à la relaxation, on s’endort !)

108 bis

fiston,
et si on en finissait une fois pour toutes avec le sujet ?
allons-y :
LLLL’alcoolisme est l’addiction à l’alcool (éthanol) contenu dans les boissons alcoolisées, plus précisément l’absence du sentiment de satiété. LLLL’OMS reconnaît l’alcoolisme comme une maladie et le définit comme des troubles mentaux et troubles du comportement liés à l’utilisation d’alcool. CCCCette perte de contrôle s’accompagne généralement d’une dépendance physique caractérisée par un syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation (pharmacodépendance), une dépendance psychique, ainsi qu’une tolérance (nécessité d’augmenter les doses pour obtenir le même effet). LLLLa progression dans le temps est l’une des caractéristiques majeures de cette addiction. LLLL’usage sans dommage (appelé usage simple) précède l’usage à risque et l’usage nocif (sans dépendance), puis enfin la dépendance. LLLL’alcool est une substance psychoactive à l’origine de cette dépendance mais elle est également une substance toxique induisant des effets néfastes sur la santé. LLLL’alcoolodépendance est à l’origine de dommages physiques, psychiques et sociaux.

109 bis
wikhipspédia, quoi.

110 bis

l.

111 bis

leur.

112 bis

énigme.

113 bis

leur énigme.

114 bis

ils n’ont pas l’air d’en avoir une.
les autres.

115 bis

moi si.

116 bis

eux ils boivent.
ils ne boivent plus.
ils boivent.
ils ne boivent plus.

117 bis

ils boivent.

118 bis

tout le monde boit.

119 bis

dyonisos buvait, les sumériens buvaient, noé buvait, tibère buvait, les grecs buvaient, les romains buvaient.
déjà.
alors…
alors ?

120 bis

c’est un truc ça existera toujours faudra toujours faire avec.
alors ?

121 bis

alors rien.

122 bis

les infirmières ne sont jamais là ! elles partent tout le temps en conge !
figure-toi, enfoiré, qu’elles ont aussi une vie privée…

123 bis

on dit les musulmans les musulmans on les critique mais ils ne boivent pas d’alcool, eux !
la voilà la solution !
(si tu savais…)

124 bis

leur énigme ?
aux autres ?
ils ne parlent jamais d’eux-mêmes.
que leurs enfants ne souhaitent plus les rencontrer, qu’ils ont été obligés de vendre leur maison, qu’ils ont séjourné dans des centres aux normes très sévères, ça oui. qu’ils ont fait de la taule, ça oui. qu’ils carburent au gin, au vin blanc, à la bière blonde, ça oui. que la nouvelle année est une sale période vu qu’ils avaient l’habitude de baiser au champagne, ça oui.
mais leur énigme ?
(et dans des centres aux normes très sévères… ça ne marche pas mieux !)

125 bis

la première chose que tu fais quand tu sors, tu bois. tu rebois.

126 bis

je vous regarde toutes et tous, avachis, là, et je me rends compte que vous avez perdu le chemin de dieu.
qu’est-ce que tu fous parmi nous, alors ?

127 bis

qu’est-ce qu’on lirait bien pour passer le temps ?
zola, blondin, london, kessel, baudelaire, lowry, bukowski, kerouac, hemingway, apollinaire, faulkner.
c’est un bon début.

128 bis

la folie,
c’est quand ?
c’est quand…

1 ter
alors, toi tu es prêt ?
près de quoi ? de la sortie ? non, près des cuisines.

2 ter
alors moi, je serais prêt ?
prêt à quoi ?
prêt à sortir ?
près de sortir ?

3 ter

d’où ? du trou normand ? de l’auberge espagnole ? de la bouteille bordelaise ?

3 ter

c’est comment qu’on freine ? j’voudrais descendre de là.
petit à petit, l’oiseau fait son nid.
son petit en tombe.

4 ter

dehors c’est comment ? c’est où le danger ? c’est quand la chute ? la confrontation avec les brutes de brut ? dehors c’est du verre pilé ?
non, rien que des âmes pliées.
sucré-salé.

5 ter

dehors, ce sera la guerre !
oui, mais faudra bien trancher, non ?

6 ter

tu sors quand, toi ?
je sais pas je sais pas, pas tout d’suite pas tout d’suite, j’attends encore un peu et toi ?

7 ter

dehors je ne bois pas passque je sais que je vais revenir dormir à l’hôpital.

8 ter

fiston.

9 ter

dehors pour se protéger faudra une prise de terre.

10 ter

dedans c’est dans la tranchée, les obus passent, ils flinguent les autres, ceux qui oublient de porter leur casque.
dedans le cocon tout rond de ceux qui l’étaient toujours.
dedans les tabliers blancs, les tabliers blanc-sec, l’attention carmin qu’on nous porte, les produits de nettoyage rosés.
mais dehors mais dehors mais dehors.

11 ter
dehors faudra gérer.
aaaaaaaaahhhhhhh ???? c’est ça, le truc ?
ouais.
aaaaaaaahhhhhhhh ! ok !

12 ter

épileptique. si si oui oui. il picolait sans être une brute,
pour autant,
mais il picolait.
il en avait besoin, on aurait dit. par fierté, il a décidé d’arrêter tout seul comme le grand qu’il croyait être. s’est enfermé quatre jours dans une maison de campagne. a dormi pour oublier le bruit du verre qu’on dépose, la douceur du goulot dans la main.
c’est bon, c’est bon, on est pas au cinéma !

13 ter

il a cru qu’il avait gagné, il a cru qu’il avait vaincu l’alcool, comme on dit.
seulement donc voilà, une nuit sa nana l’a vu se tortiller comme un lombric…
un quoi ?
un ta gueule !
il avait défoutu les couvertures…
si ça tombe ils ont des couettes !
… bon, la couette, alors, si ça fait plus joli plus exact. il avait défoutu la couette, il était en train de sucer un coin de son oreiller. puis, il s’est levé, s’est dirigé vers le couloir…
… et il s’est ramassé une gamelle !
… putain va enculer les gardes de sécurité, trouduc ! laisse-moi continuer ! t’as peur de ce que je raconte, hein ? ketapeur ? puis il se dirige vers une fenêtre, s’allonge sur le sol tout en ramassant des poussières qu’il accumule en petits tas, comme ça, pendant des heures, jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.
on dirait un livre !
pauvre con ! tu comprends pas ? le mec, il s’est débarassé de l’alcool sans soins autour. alors il est devenu épileptique. ça arrive.
à moi aussi ?
non, t’es trop con ! trop con ! ton cerveau était déjà cramé à la maternité !

14 ter
fiston, je viens juste de louer une nouvelle maison.
ça rime :
fiston, maison.
comme si ça allait ensemble :
fiston, maison.

15 ter
ton papa a déniché une maison sympa.
ça rime :
papa, sympa.

16 ter
c’est s’taire, qu’il faudrait !

17 ter
mais avant toute chose.

18 ter
14 heures.
elle sort.
aujourd’hui.
à 14 heures : pour de bon, comme on dit.
(pour de bon ?)
une grosse valise près du bureau des infirmières. le bouquet de fleurs des copines.
14 heures.
aujourd’hui.
il rentre.
(pour de bon ?)

19 ter
mais avant toute chose, fiston.
comment je vais réagir ?
quand dans la file du supermarché
à pas lestés
je revoirdeirai et ron et ron petit, pas de litron,
les têtes glauques des combattants du front
en sueur mal torchés,
l’énorme, là, à longueur d’année
en sabots de bois
(tu veux quoi ? tellement gros je suis désormais
que je n’atteins plus mes pieds !),
de ses douzes canettes toujours chargé,
et les ouvriers du plâtre, les ouvriers polonaise,
pour eux boire c’est la santé !,
et le gamin de vingt ans tout ronds
aux yeux injectés d’aiguilles rouges
et quand je planterai ma culture de regards inquiets
dans le sien
où plus rien ne bouge
sauf l’aiguille et le piston,
comment je vais réagir ?

20 ter
dehors : quoi ?
quoi, dehors ?

21 ter
dedans ils sont nombreux les ratés, les pétés, le jetés, les tricheurs, les planqués, les trépassants, les gerbants, les emmerdants.
dehors, ils sont legion, les tricheurs
vu que boire un coup c’est bon pour la santé.
dedans, ils ont au moins, ils ont un peu, essayé.
dehors, ils n’essayent même pas,
trop contents
qu’à l’asile des fous
c’est une partie de leur propre âme noire qu’on cache en leur nom.

22 ter
parle-moi de ton âme heureuse.

23 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
j’vais boire. tout d’suite.

24 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
je vais continuer.
à boire ?
non, imbécile ! à réfléchir, à essayer de comprendre pourquoi je buvais.
ah ? ta psychologue te l’a pas expliqué ?

25 ter
moi aussi, je vais continuer à boire. la société à besoin de nous, elle nous attend ! bitus ou pas. surtout bitus, d’ailleurs ! ça crée de l’emploi !

26 ter
alors voici le plan, je te le dessine en vitesse :
alcool
=
du boulot pour la vigne ou le houblon
 du boulot pour les cultivateurs
⌘ du boulot pour les transporteurs
± du boulot pour les grossistes
≥ du boulot pour les revendeurs
™ du boulot pour les bistrots
∨ du boulot pour les toubibs
★ on recommence tout le toutim…
♩♫♯qui voudrait supprimer ça ?

27 ter
putain mais si tu sors d’ici pour ENCORE réfléchir, alors c’est que tu bandes pour ton âme noire et pas pour ton âme heureuse… non ? Remarque, moi, ici, j’ai rien réfléchi à rien du tout, alors… je suis pas mieux que toi…

28 ter
tu l’as dit.

29 ter
je fais partie de quelle tribu, fiston ?
la tribu des tronches ravagées aux rides plus profondes que les failles des océans
(mais ils ont à peine quarante ans et n’ont rien des atlantides),
la tribu des pantalons toujours dégeulasses,
la tribu des alcoolos un rien artistes,
la tribu des pénibles,
la tribu des sans abribus,
des-ceux-qui-n’ont-jamais-bu-malgré-tout-que-des-millésimes ?
la tribu aux attributs ramollis ?
la tribu, elle est sans fin, des pères indignes
malgré-l’autocollant-je-suis-un-brave-papa-(sur-le-front ?)

30 ter
tu sors, alors ?
oui.
pour quoi faire ?
redevenir un père.

31 ter
nous venons de vous voir dans ce reportage.
l’alcool, vous y avez finalement échappé.
(tiens, on ne dit pas : vous LUI avez échappé ?)
nous allons maintenant vous permettre de répondre aux questions internet, mail et réseaux sociaux des téléspectateurs.
première question de j.l. de truc-les-fouillasses :
comment réagissez-vous lorsque, dans la file du supermarché, vous apercevez un caddie bourré, oui, bourré, de bouteilles de whisky et poussé par une femme (ou un homme) dont le visage boursouflé vous fait soudain comprendre ce que dante a voulu écrire ?

32 ter
tu vois, bon, euh, merde, j’ai des crasses sous les ongles, la salle de remise en forme, tout ça, c’est pas mal tout ça, mais pour se sentir prêt à sortir d’ici, le psychiatre m’a demandé : avez-vous un projet ? voilà le hic. un projet. c’est quoi, un projet ?
à toi de savoir, enflure !

33 ter

moi des projets j’en avais plein. j’avais d’ailleurs commencé à les mettre à exécution. malheureusement, c’est moi que j’ai exécuté.
avant terme.
j’ai pris de l’alcool pour vingt ans ferme.

34 ter
ça vient d’où ça de préférer tout foutre en l’air plutôt que de ne rien foutre en l’air ?

35 ter
air.
pierre.
mer.
ter.

36 ter
september’s here again.

37 ter
regarde les rolling stones ! déjà des papys, toujours capables de donner des concerts, et pourtant ils ont avalé :
de l’alcool
de la coke
de l’héro
des champis du h du lsd des couleuvres.

38 ter
les couleuvres, c’est nous qu’on les avale. leur guitariste il se fait changer le sang une fois par ang.

39 ter
c’est ça, et michaël jackson, il était pas dans son cercueil, c’est bien connu.

40 ter
quarantaine.

41 ter
fiston, je suis sorti.
pas pour de bon.
pour un week-end.
entier.
j’ai préféré dormir chez une copine.
la maison sympa du papa n’est pas encore aménagée.
pour toi.

42 ter
fiston, avec cette copine, on a eu un projet.
on a fait ma lessive.
oh pas celle de mes sentiments oh non !
ma lessive, quoi.
et comme on n’avait pas de séchoir (sous la main),
on a mis le linge sur un radiateur.
j’ai pris une serviette chaude, elle sentait l’assouplissant, j’ai enfermé mon visage dedans,
c’était meilleur que le pinard,
vraiment.

43 ter
i had a dream, j’ai un projet.
je cherche une échelle.
je grimpe à l’échelle.
du silence.
des étoiles.
rien à dire.
rien à chanter.
rien à boire.
je suis le singe de dieu.
je cherche une échelle.
(ah non putain merde cet espoir c’est celui qui justement m’a fait commencer à boire.)

44 ter
je pousse la porte,
je casse la serrure,
je veux permettre à la douleur de se faire un chemin en moi.

45 ter
hors de moi.

46 ter
car elle, elle ne meurt pas.

47 ter
car elle, on se la refile.

48 ter
de mains en mains.

49 ter
social, economical.

50 ter
un premier week-end.
dehors.
là-bas, ils prennent leurs potions vers 21 heures.
y a des chances que thérèse soit de garde. thérèse, celle qui ne rit pas quand on ne la … pas. elle est pourtant si cool. 60 balais. enfermée des nuits entières avec des adddddddddictifs. thérèse, qui refuse qu’on ferme les portes des chambres. parce qu’elle l’a appris comme ça du temps des nonettes. elle passe son nez par le cran plusieurs fois sur la nuit. elle nous aime. je sais pas. un avant et un après. un dedans. et un dehors.

51 ter
je suis rentré.
enfin : je suis sorti de chez cette copine.
enfin : je ne suis pas rentré chez moi.
enfin : je ne suis pas vraiment rentré à l’hosto.
j’étais sorti pour un week-end complet.
52 ter
ah fiston ravi d’avoir été voir ce film avec toi : robin des bois. notre première sortie ensemble depuis des mois. vuke y avait eu toi au bout du fil voici des mois :
nonpapajeneviendraipluchétoi.

53 ter
tiens ? errol flynn avait déjà joué le rôle de robin au cinoche. il est mort d’alcoolisme à cinquante vergetures.
sale habitude.

54 ter
errol Flynn, héros archetypal. de la forêt sombre sombre sombre de sherbottle !
chère bottle ! (pour ceux qui…)
55 ter
je te jure je vais reprendre des chats.
des ?
ouais : des.

56 ter
une vie sans chats est pire qu’une vie sans flacon.

57 ter
indépendants, autonomes, souvent décidés sans avoir recours à la flasque qui conduit à la mollesse, et toujours reconnaissants.
mais si nécessaire, ils te virent.
j’ai pigé. la fameuse D.A.
hein ?
dépendance. affective. ils connaissent pas. ils sont pas addicts. ils sont felix.

58 ter
men at work.

59 ter
ils me proposent de venir en jour. de ne plus dormir ici.
déjà que j’étais venu en douce !

60 ter
il pleut des seaux sans vin blanc.
je n’ai jamais compris comment les voitures se retrouvent en avant.
j’arrive de la droite le virage mène ensuite à gauche et, là, je suis devant.
je tourne vers la gauche, angle droit, vraiment, feux rouges, pas blancs.
je passe sur le pont en dessous duquel sous lequel je suis passé avant quelques seconds seulement.
soudain je l’aperçois.
sans vin blanc.
je l’aperçois.
elle court sous les seaux sans vin blanc.
sans doute que son patron l’attend maintenant.
courrir.
flétrir.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
61 ter
bonjour facteuse ! vous avez des nouvelles de “o” ?
il était avec moi à l’hosto.
ah ! facteur !
ils se foutent de votre gueule vos manageurs !

62 etr
etc.

63 ter
il faut savoir.

64 ter
savoir dire non.

65 ter
au fond.

66 ter
mais oui !

67 ter
non je vais pas acheter ce divan, plutôt cet autre, là.
pourquoi ?
me fait trop penser à la psychanalyse !
68 ter
des gamins des gamines.
mauvaises mines.
leur prof n’est pas spécialement fine.
certains ont une angine.
certains voudraient montrer leur pine.
de rage.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
et pourquoi ne pas vivre à l’hosto ?
à vie.

69 ter
speechless.

70 ter
the age of self

71 ter
tu voulais faire quoi, DANS la vie ?
la question étant : je suis venu faire quoi DANS la vie ?

72 ter
mais non, tu ne tombes pas.
le garagiste du coin, lui il tombe.
oui, dans sa fosse.

73 ter
toutes ces choses qui ne nous serviront plus quand nous serons morts.
tous les livres que nous auron écrits, tous les livres que nous aurons écrits,
toutes les voitures que nous aurons dépannées.
les choses ne nous servent qu’à la condition d’être encore vivants.
une bouteille vide ?

74 ter
revenons dehors. partons de l’intérieur.

75 ter
little red robin hood hit the road.

76 ter
on peut faire sans.
sans quoi ?
sans toutes ces choses.
ok, je ferai avec.

77 ter
revenons dehors.
ppppffff ! trop dur ! dehors, c’est le soleil MAIS la tempête, le chaud MAIS le froid, les feuilles mais les branches dénudées, les grosses nanas MAIS les maigres, et surtout :
la télé, la télé, la téle, la télé.
ouais mais la télé on l’a aussi ici dedans, derrière les murs de l’hôpital, dans les murs, sous les murs, en cueillant des murs.

78 ter
oui, j’ai réussi ma vie.
mais je n’ai pas réussi la vôtre.
mon fusain était usé.

79 ter
oui j’ai réussi ma vie.
j’ai arrêté de boire à vie.
dernier avis.

80 ter
dehors :
violence
destruction
obsessions
passions.
dedans :
violence destruction obsessions passions.

82 terre
îles.

83 ter
now you’re wandering what to do,
now it’s the end.

84 ter

je suis pas diffcile.
pas vrai.
tu me proposes une jolie femme nue sur mon lit…

85 ter
l’érotisme, c’est bizarre, et cà marche !
bon… tu veux une médaille ou des menottes ?

86 ter
dehors, c’est quoi ?
c’est de hors.
tu te crois drôle ?

87 ter
dedans c’est quoi ?
de dans, cachés.

88 ter
allo la 88ème terre ?

89 ter
non mais je vais où moi ?

90 ter
dehors.

mais c’est où mais c’est où mais c’est où,
le pays de la liberté ?
sans bis, sans repetita.

dans la main mon portable.
suis-je transportable ?
on arrive.
j’attends sur le pas de la porte.
jaune l’ambulance.
jaune violent
un conducteur sans travaux.
un convoyeur coréen. jaune ? allez, arrête !
moi même pas sur un brancard.
et puis quoi ?
vieille l’ambulance.
pas confort, l’ambulance.
pas demandé à vivre, moi.
et eux ? le conducteur ? le convoyeur ? pas demandé à convoyer ?

on va vous conduire aux urgences… mais faut pas rêver…
non, faut pas…

alors vous buvez… combien ?
ouh la…

on peut vous garder une nuit.
pas plus ? normal.
la cure après la curée.

mais votre pouls est bon. vous êtes solide.l’écho de votre estomac aussi.
pas comme l’écho de mes pensées.
bah, ça peut arriver à tout le monde. tiens, tenez, justement, ici dans le service, et bien…

excusez, monsieur, une jeune fille va venir vous tenir compagnie. on va tendre ce rideau, là.
je vous en prie. enfin : on vous en prie. je suis à plusieurs dans ma tête.
ah ! cette blague-là elle est connue !

ah merde elle m’a pissé dessus quand je lui ai enlevé sa culotte. ppppsss son string… oh non… elle chie maintenant… pas possible quoi… ces séries de merde à la télé… ils savent pas de quoi ils causent.
ils savent. des gens s’y chient dessus. on ne le filme pas.
storyboard.
prison.
putain merde qu’est-ce qu’elle est migonnne. infirmier ou pas. bousillée. remets. remets le masque à oxygène.

qu’est-ce que je fous là ?

voilà la famille les proches la famille les proches…
bien vous êtes qui ?
son ex-peti-tami ?
vous avez rompu ?
ce soir-là justement ?
hier, quoi. bon.
et maintenant elle est ici.
elle a bu quoi ?
hein ?
non…
d’accord, elle s’est endormie dans la baignoire.
non, y a pas de quoi rire. on rit, nous ?
d’accord, il a maintenu sa tête hors de l’eau.
sa tête.
hors.
mais qu’est-ce qu’elle avait dans la tête ?
que vous l’avez plaquée en début de soirée ?
non.
vous avez tort.
elle a bu.
pour aussi peu.
comme vous dites.
elle est partie, où ? la gamine ?
elle a foutu le camp.
où ?
vous savez bien.

A UNE HEURE DE GRANDE ECOUTE
Récits

Pascal Samain
Rue du Pont 6
7011 Ghlin
Belgique
pascal@pascalsamain.be
http://pascalsamain.be
00 32 496 307742

alors (…il…) a pris un bâton d’ice cream pour faire une attelle et retaper l’oiseau.
Dan Fante, dans une traduction de Léon Mercadet

il passait des mois entiers seul dans une chambre, mangeant à peine, plongé dans un rêve éveillé.
Ronald Laing

le tocsin sonne.
on arrête de jouer.
Louis Calaferte

il faut que tu respires,
et ça c’est rien de le dire ;
tu vas pas mourir de rire,
et ça c’est rien de le dire.
Mickey 3D

Pour Dan Fante, qui ne lit pas un putain de mot en français

1

tu aimes le foot
que tu me dis, 
j’ai pas de doutes
que je te dis.
mais ta place je la paye
en monnaie de singe.
le feu dans mes méninges, une clé de merde dans ma bouche, une bouche de merde clé sur porte,
que des mots qui en sortent,
bouffis décolorés dissous collés voilés au palais
enfermés à hurler on n’est pas des perroquets on n’est même pas des sirènes.
ma bouche, mais je te paye en monnaie de singe.
au fait, c’est quand qu’elle t’es venue ta passion pour les singes
du foot ?
j’aime le foot que tu me dis, traîne pas en route que je te dis,
dehors
la neige, les glaces déformées, les miroirs, le cosmos tu as ta carte de train ? tes livres d’école ? traîne pas en route, je suis pressé, toi devant le miroir, traîne pas sur le trottoir, je suis pressé comme un litron, à sept heures qu’elle ouvre la station, un litron, le premier, je ne traîne pas, moi,
et ton papa te paye ta place en monnaie de singe.

2

les gens pensent que l’alcool est une maladie, les gens répètent que l’alcool est une maladie, les gens ont entendu dire que l’alcool est une maladie, les gens se persuadent que l’alcool est une maladie, les gens persuadent les autres gens que l’alcool est une maladie,
ils ne trouvent pas le microbe le gène la bactérie,
ils boivent.
les gens, ils boivent.

3

le facteur il boit
l’éboueur il boit
le maçon il boit
ils ne font pas semblant d’être malades ils boivent.

4

au fond, ils vivent comme des microbes.
sous la robe du vin.
dans le faux-col de la bière.
y a des liqueurs sucrées qui tuent sec.

5

les madames elles boivent.

6

elle quitte sa grande maison grande,
elle double sa grande maison grande,
elle va au magasin, elle ne se sent pas trop bien, elle embauche son vieux vélo, elle enfourche son vieux cabas, elle remplit son vieux cabas,
des bouteilles, à ras,
douze canettes dans les bras, personne d’autre sous les draps, des trous dans le pyjama, les taches de pisse sur le matelas.
(elle est honteuse, à ras.)

7

le psychiatre dit ah venez en ville avec moi, et des alcooliques, on va en remplir trois pleins cars !
bon, c’est toi qui conduit, mec ?

8

un gros, et son mur qui gagne son pain en le soutenant, un gros, il est plein aux trois-quarts.
il serait dans le car du psychiatre, lui.
je suis dans le cas.
il sème derrière lui sa vie en croûtons de pain pourri et le pigeon c’est lui.

9

alors le grand-père explique à sa petite-fille bon maintenant qu’on a fini les courses on va aller boire un coup regarde mes mains tremblent
tellement
que j’en ai envie
de boire un coup
tellement.
mais non, grand-papa, ce n’est pas à cause de ça.
bien !
dans ce cas ma chérie tire la chevillette et la canette cherra !

10

en gros voilà c’est ça,
il n’y a pas de mal à se faire du bien, un petit verre après le boulot c’est ça, ça aide, et d’abord les autres ont encore commandé une tournée, j’arrive, j’arrive, dans une heure j’arrive, on refait le monde (qui nous a repeints depuis longtemps), c’est quoi qu’on mange ?, non je n’ai pas très faim les enfants vont bien ?,
je te promets
je te jure
je te promets
je te jure
je te promets,
je te parjure.
en gros voilà c’est ça.
je n’ai pas très faim de la vie.
ni de toi.
ni de moi.

11

ma foi, pour son âge, encore de belles jambes, ne serait-ce ces poches sous les yeux comme le ventre vide d’une maman de kangourou,
mais là,
juste là,
putain que ça se voit !
mais là,
ce bide-là c’est à toi, ce bide distendu par le tanin, en vain, mais là.
ta vie, quelle bide !
(mais la caissière ne le sait pas.)

12

Aujourd’hui j’ai accroché un papier tue-mouches
à un nuage de ma rue.
j’ai d’abord attrapé des éléphants roses.
puis j’ai pris la peine j’ai pris la pose
(longtemps !),
alors j’ai attrapé les ivrognes qui vont avec.
et voilà c’est comme ça qu’on fait mouche.

13

mais si, tu bois !
mais non, je ne bois pas !
mais si tu bois !
je ne bois pas plus que tout le monde !
parce que tout le monde boit ?
oui, tout le monde boit.
et ?
et c’est ainsi.
(oui, je l’avais déjà remarqué.)

14

cette histoire commence un peu comme ça.
ce garçon est le frère de sa sœur, aînée qu’elle est la sœur.
un peu plus loin dans l’histoire, la sœur aînée s’inquiète de son frère
qui boit,
qui boit trop,
qui boit plus que tout le monde.
même si tout le monde boit.
la sœur aînée va trouver son frère
parce que justement
elle vient de trouver les mots justes à lui dire.
elle lui dit :
depuis un moment j’observe ta déchéance.
elle lui dit :
souviens-toi de toutes les belles choses que tu as faites dans ta vie !
(avant.)
elle lui dit :
à toi de savoir si tu veux mourir ou pas !
elle lui dit :
tu as un fils (quand même !)
elle lui dit :
tu ne te vois pas ?
TU NE VOIS PAS CE QUE TU ES DEVENU ?
(une loque, une épave, un déchet, sans doute, ou quelque chose d’approchant.)
mais le garçon, lui, se voit, même flou dans le cul d’une bouteille, n’en déplaise à sa soeur.
alors,
un peu plus loin encore dans l’histoire,
il préfère ne plus adresser la parole à sa sœur,
car voyons, fait-on remarquer à un cul-de-jatte qu’il n’a plus qu’un bras 
tandis que les gens normaux sont si sûrs d’en avoir deux ?

15

un homme qui boit, disons ça va.
mais une femme qui boit !
mon dieu non,
ça,
ça ne va pas !

16

papa, tu serres trop à droite.
tu me racontes quoi ? je roule bien au milieu !
(j’ai toujours été un bon conducteur.)

17

tiens au fait : toi.
tu sais pourquoi tu bois ?
oui, la psychologue me l’a expliqué.
(ah ?)

18

et maintenant putain de merde,
s’ils me foutent à la porte de l’hôpital,
putain !
ils ont intérêt à me filer tous les médicaments que je veux !
(sinon comment veux-tu que je m’en sorte ?)

19

la fête, la fête, tu parles !
noël, tu parles !
après six verres de rouge, papy va déprimer et monter se coucher
(vu que mamy est morte l’année passée.)
dès le champagne, machin va déconner !
truc va s’enfiler cinq bouteilles, il finira par chialer
- comme d’habitude !-,
chose va cuver devant la télé,
bidule va boucher les cabinets avec du vomi de poulet,
et l’autre là, va s’étaler dans la cuisine !
oui mais c’est la fête, alors…

20

le commissaire a pénétré les lieux du crime.
les acteurs n’avaient pas encore quitté la scène du méfait.
mais comme le commissaire n’avait pas bu,
il n’a pas pu
vraiment
participer à cette discussion de bitus.

21

es-tu vraiment obligé de boire ?
obligé, obligé, non…
tu pourrais essayer autre chose ?
oui je pourrais être propriétaire d’une voiture
et la laver chaque jour tant que le temps dure,
pour oublier cette douleur qui dure.

22

vraiment je ne crois plus en rien.
cependant ce que je crois bien
c’est que c’est le matin
et que si je ne bois rien de ce putain de vin,
mes doigts vont continuer à trembler,
ça je le croirais bien.

23

avez-vous déjà été de pierre ?
avez-vous déjà été pétrifié ?
par quoi ? nul ne le sait, mais pétrifié.
dans ces moments-là, plus rien ne va comme ça devrait aller,
ni comme on dit que ça devrait aller.
ça ne va pas bien,
vous n’allez pas bien,
vous êtes devenu de pierre.
être de pierre, ça ne va pas, pour un être de chair.
un être de chair, ça bouge
(ô dans les limites des lois de la gravité !)
un être de chair, ça vit
(ô dans les limites du bocal !)
un être de chair ça ressent des choses du vécu ça analyse ça comprend

et ça le dit aux autres,
ce que ça comprend.
mais, comprenez-vous ça ?, vous, vous êtes de pierre.
une pierre c’est plein de gravité ça ne bouge pas ça ne comprend
rien
que du gravas
autant dire rien.
pas la peine de calculer, de chercher une pierre aux riens,
pour vous ça ne va pas bien.
qu’est-ce qu’on boirait bien ?
(un petit rien, une goutte, juste une goutte pour diluer ce qui ne va pas bien.)

24

l’alcool, c’est une maladie ?
à ce qu’on dit…
(et qui vous l’a dit ?)

25

que l’alcool est une maladie, vous l’avez lu, ça ?
oui, quelque part…
en tout cas, on le dit.
c’est du sérieux ?
oui, mais j’ignore si on en guérit !
vous, vous ne buvez pas, vous, je le vois bien !
oh non oh non pas du tout ! juste un peu, après le travail, mes trois bières d’abbaye, mais ces trois bières-là, justement c’est comme un abbaye, quoi,
ça calme !

26

écoutez…
écoutez…
après tout je ne suis jamais que votre gé-né-ra-li-ste…
votre toubib de tous les jours…
(mais moi ça tombe bien je bois tous les jours !)
alors alors il y a toujours un moment comme ça…
où je suis bien obligé d’abandonner…
la partie…
ce n’est pas que je laisse tomber…
mais allez donc voir ce psychiatre que je vous ai recommandé…
(si j’arrive jusque là…)
il s’y connaît mieux que moi,
vous verrez… enfin… il verra… vous voyez ?
(oui mais quoi ?)
il y a de fortes chances … il vous écoutera
puis c’est debout qu’il se mettra,
il tapera du poing sur la table… très fort… très très fort…
avec son poing droit
- il le fait toujours, c’est comme ça !-
il vous dira :
« monsieur, si vous continuez à boire
vous allez vous retrouver dans une prison noire
dont vous ne sortirez plus jamais alors s’il vous plaît apprenez à marcher droit
bordel de merde !
et je vous donnerai les médicaments qu’il faudra. »
(mon médicament c’est l’alcool.)
donc vous verrez… vous verrez…
il vous fera très peur, il vous foutra la trouille de votre vie, il y arrivera,
en se mettant debout devant vous.
(mais moi je vis déjà couché !)
et vous,
vous,
vous comprendrez !
(mais moi je ne verrai rien, rien du tout, les alcoolos n’ont pas peur de boire, ça se saurait, mais alors de quoi ont-ils peur ? sinon ils ne boiraient pas, ça se saurait.)
vous verrez, ce psychiatre est fort, il est vraiment très très fort.
27

maman maman dommage que tu sois là comme ça
comme une conne à plat
enfin ils t’ont bien maquillée bien retapée on dirait que c’est toi,
et tiens je te glisse
une photo de ton petit fils
oui celle avec toi.
celle-là,
celle du baiser propice.
bon tu n’es plus vraiment là
(mais nous deux on est seuls, là, personne n’a voulu monter la garde recevoir les cartes de visite les fleurs ni les humeurs de ceux qui ont si peur quand est mort l’un des leurs, personne pas même ton mari mon papa.)
maman maman dommage que tu ne m’entendes pas !
tu étais infirmière tout le monde sait ça,
et donc même si tu ne m’entends pas
je tiens à te dire merci,
à moins que tu m’entendes ? je voudrais que tu m’entendes !,
merci d’avoir pris soin
de moi
si bien.
dans ton sein j’ai fini par le croire qu’il y avait déjà de la bière.
une bière,
bien bonne et bien noire
ça favorise
la montée de lait.
mais
tu ne m’as pas abandonné là en si bonne voie.
plus tard à table on buvait de la bière,
qui s’appelait « bière de ménage » avec si peu de degrés mais pas mal
de caractère
au bout du compte,
mais bon elle nous ménage.
tu te souviens de la fois
(oui je vois que tu t’en souviens je le vois)
où encore dans ce qu’on nomme l’enfance j’avais bu
en cachette
(à ce mariage),
j’étais pompette,
toi dans une robe coquette
et ton sourire qui signifiait tu es un peu jeune pour commencer,
et au bout du compte ça te rend mignon d’être rond
d’être complètement rond.
(je t’apprends maintenant qu’un peu plus tard ce jour-là je n’en suis pas resté là,
torché comme un vieux toit je suis parti m’allonger au beau milieu d’une route de béton,
en contrebas,
certain que j’étais
que j’allais
pouvoir arrêter
les voitures qui s’avançaient avec danger si près de moi
allongé sur le béton, et le goudron qui me collait le pantalon mais bon j’étais rond,
ça va ça va ne t’inquiète pas, j’entendais encore les voix des oncles qui racontaient des blagues interdites aux enfants, ça va ça va je n’étais pas si rond que ça, j’entendais encore les voix des oncles qui dégueulaient la moitié de leur repas !)
maman maman
j’ai eu quinze ans
ni p’tit ni grand,
après la messe avec les copains je repassais déjà au bistrot du coin
et dans l’après-midi tu m’épongeais le front d’une serviette humide,
et tiens, tant que tu es là, ne t’en va pas,
pas avant que je te reparle du médecin de famille
accouru au chevet de papa
pour toutes les maladies qu’il n’avait pas, toi tu finissais souvent
par dire :
docteur (tu disais toujours docteur aux docteurs),
docteur je vous sers une petite goutte ?
c’était comme ça en ce temps-là
il n’y a pas de quoi fouetter un chat,
d’ailleurs monsieur le vicaire
aussi il aimait la bière,
celle que papa ramenait de la campagne,
attention !
fermée avec un vrai bouchon,
fermentée en bouteille au moins six mois,
et pan ! la mousse beige la robe brune
on s’en foutait plein l’urne !
maman maman maintenant
je te laisse un peu avec toi,
ne vois aucun rapport entre toutes ces choses-là,
je te laisse un peu avec toi,
moi je vais repasser à la station
m’acheter du soda bourré de vodka,
allez je te laisse dans ta bière,
moi je ne suis même pas le clou de ton cercueil.
du moins pas celui-là.

28

Ils sont en train de chercher le gène de l’alcoolisme,
lui cependant ,pas con,
lui les a déjà repérés.

29

madame
jamais je n’aurais imaginé être capable d’érafler la tôle de votre quatre-quatre
à l’aveuglette
quatre à quatre
on ne fait pas d’omelette sans casser des canettes.

30

et maintenant.
et ensuite ?
et après…
après tout…

31

la télé est allumée, couverte de la poussière des centres de cure, magnétisme de misère, cordes délitées, un peu d’astéroïde, beaucoup de cendres de beaucoup de cigarettes, beaucoup de couches de beaucoup de vies qui ont mal brûlé, et elle, elle tient sa conférence, avec sous les yeux juste en dessous de la peau pendue rayée, son volcan mal éteint, son passé mal étreint, incendie d’eau, ils ont beau lui donner une charrette de Valium™ le soir.

32

peut-on se noyer dans une bouteille ?
une seule, non sans doute, mais c’est un début.

33

nager, pourquoi ?
se noyer, pour sûr.

34

comment oses-tu me dire que c’est de la « masturbation » intellectuelle ?

35

comment oses-tu me dire que c’est de la folie ?

36

comment oses-tu me dire que je suis taré ?

37

comment oses-tu me dire que je ne suis pas normal ?

38

on est hors du circuit mais pas en vacances.
on n’est pas en vacances mais on rame.
on n’est pas des touristes.
on est nous aussi de la vie. de la vie on en est aussi.
peut-être plus que vous tous réunis, nous, dans l’auditoire de la mort.

39

l’infirmier rame.
dans le couloir ils ont installé un rameur. pour la forme. pour notre forme.
mais seul l’infirmier rame à ses heures perdues.

40
putain la psychologue a de ces nichons !
et souriante.

41

l’assistante sociale se retrouve chaque jour que Bacchus fait devant des mecs qui ont du verre pilé à la place des couilles et face à des nanas qui ont un tesson de bouteille dans le vagin. ça fait mal ça fait mal. vers 17 heures elle rentre à la maison après avoir chopé son gosse à la garderie.
jeune maman elle n’a pas encore de bouteille.
mais elle ne rame pas trop.
42

la douche est collective, la douche est commune, prendre une douche c’est commun. mais toi tu t’étais abandonné comme une vieille loque desséchée dans la salle d’attente étriquée d’un purgatoire interminable. l’alcolo ne se lave plus, il s’en fout de ses cheveux devenus trop longs, il s’en fout de ses ongles de pieds poussés trop fort, il s’en fout de ces petites merdes coincées sous les paupières, il ne s’en fout pas de son cerveau trop gros coincé sous son crâne.

43

il s’en fout,
il s’en fout,
il s’en fout.
non il ne s’en fout pas.
Il n’est pas si fou.

44

voilà bien la course des humains : quelque chose plutôt que rien.
et celle des buveurs : rien plutôt que quelque chose.

45

tu prendras bien quelque chose ?

46

qu’est-ce que vous prendrez ?

47

on ne m’y prendra plus.

48

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre (mais qu’est-ce qu’une tête de ?)

49

une cravate alors ?

50

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre. une tignasse de hippie un peu, dirait-on, un vieux groupe de rock, parfois en catogan, un vieux t-shirt vert usé, et des baskets d’ado. il me tape sur le bide, il me dit tu sais moi aussi j’ai fait une dépression.
et son sourire de latino.

51

bonjour madame, que pensez-vous de votre psychiatre ?
il est bien (sous tous les rapports.)
ah ?
oui, il porte une cravate chose, un pantalon machin (oh j’ai vu le même dans une galerie !), des souliers pointus cirés avec du cirage truc (on sent que son petit personnel est de qualité), son caleçon vous pensez je n’y pense pas, puis des lunettes car-ré-es à la mode, devant sa villa se trouve son cabriolet, d’ailleurs chaque week-end il emmène sa maîtresse à la mer, là ils se tiennent la main en amoureux.
ils connaissent les meilleurs restos du coin.
ils savent vivre.
eux.

52

et il y a aussi ce cinéaste qui explique ceci : que les plus grands créateurs étaient tous alcooliques,
sont tous alcooliques.
et ils le seront ? (où les cinéastes vont-ils chercher leurs idées ? bulle à verre ?)
53

mais non il est complètement con, ce psychiatre !
deux ans que je le vois, et il n’a pas réussi à me faire arrêter de boire.

54

le mien, il a si je puis dire le bras long.
à force.
partout il transporte son très lourd DSM-IV-TR, le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, quatrième édition révisée. je me reconnais dans la rubrique Troubles Liés à Une Substance. enfin, précisons, si je carbure, au fond, c’est peut-être à cause d’un trouble lié à l’essence, plutôt.
un manuel agnostique qui n’apporte aucune réponse à qui que quoi dont où quoi que ce soit, et partout nulle part, à la fois.
depuis ma naissance.

55

un trouble.
et une camisole chimique.
deux forces.

56

et à la une,
et à la deux,
et à la trois,
DSM quatre.

57

fiston, il faut que je te le dise.
si j’ai arrêté de boire, si les accus à plat j’ai arrêté d’accumuler les culs de bouteilles vides dans un coin du garage et si j’ai arrêté d’écrabouiller les canettes de vodka-orange sous le siège de la voiture, ce n’est pas pour moi, pas tellement. l’autre jour j’avais été déposer au moins cinquante vidanges de rouge à la bulle, alors un passant m’a fait remarquer : vous devez boire beaucoup. vous avez une bonne descente.
oui je devais.
oui une bonne descente, en effet, l’enfer n’était plus si loin de moi. à portée de goulot.
ou bien le paradis ?
parce que fiston, il faut que je te dise, après trois Xanax-Retard ®, un Rémergon ©,
et une bonne dizaine de Château-Lafuite®, les draps de mon lit finissaient par avoir l’odeur du linceul, et cette odeur-là n’était pas pour me déplaire. c’est au premier étage que je dormais dès le milieu de l’après-midi, et pourtant je planais vachement plus haut que le premier étage. j’évitais avec soin le grenier où tous nous stockons les souvenirs dont nous ne voulons plus.
si j’ai arrêté de boire, ce n’est pas pour moi.
la mort est inodore, je te le dis.

58

maman cette nuit j’ai chié sous moi.
je ne m’en suis rendu compte qu’au réveil.
il y avait quelque chose.
insidieusement.
quelque chose d’insidieux qui puait.
quelque chose de lancinant qui puait.
et c’était de la merde.
ma merde.
ma merde, tu l’as bien connue autrefois, ma merde, non ?
donc je voudrais te parler de ma merde, celle de cette nuit.
hier soir, j’étais, comme on dit, rétamé. le cuir passé, martelé par un rétameur du quartier des tannages de peaux, tu sais, cette collection de livres que tu m’achetais quand j’étais morveux, pour me faire connaître le monde. celui-là montrait d’énormes cuves avec du cuir trempé, depuis j’ai visité ce genre d’endroit,
ça pue,
ça pue aussi un peu la merde.
à la fin, au bout de sept bouteilles de pinard (à 8 euros 75 pièce, on n’a que le plaisir qu’on se donne), sept comme dans les meilleurs contes, à la fin j’ai cédé. putain dehors c’était l’hiver livide, dehors. pas que tout semblait être en train de geler, non : tout était gelé pour de vrai. je vais t’aider à comprendre mon objectif. comme tu le sais, j’ai une tête, et dans sa partie supérieure, un cerveau. à un certain endroit de mon cerveau naissent des idées, des idées tantôt fixes, pas qu’elles soient gelées, non : elles me glacent, moi ; et des idées tantôt mobiles, toujours en mouvement,
perpétuelles,
en pure perte.
elles ne servent à rien.
elles ne m’avancent pas.
elles ne servent à rien d’autre qu’à être là à courir entre mes neurones et qu’à me faire chier.
elles avancent masquées, et ça n’a rien d’un carnaval.
je n’y comprends que dalle, elles sont de plomb, mais qu’est-ce qu’elles galopent !
alors
moi
j’ai pensé que les étouffer dans du vin, leur noyer le cerveau, ça ne me ferait pas de tort.
enfin, pas plus que ça.
or tu vois,
avant ça j’avais avalé plusieurs cachets de XXXXX (copyrighted, d’une seule traite), puis des pilules de YYYYYYYY (registered, c’est un fait), et tu vois, ces bonbons ont si bien déposé leurs marques, et je flottais à un point tel, loin de mes idées fixes, à un point tel que je ne me suis plus senti, ça, je t’ai déjà aidée à comprendre mon objectif.
je ne me suis plus senti, et j’ai chié sous moi.
ça puait, ça collait, c’était froid.
tu m’as déjà connu, maman,
un peu comme ça.

59

the fact is.

60

à l’hôpital, aucun divan.
faut pas qu’on s’affale comme avant.
à l’hôpital, aucun sofa.
faut pas qu’on retombe aussi bas.

61

chèèèèrrrr public bonjouuuuuurrrrr ! connais-tu l’histoire de l’ascenseur ?
non ?
chèèèèèèrrrrr public la voi-ciiiiiii !!!!l
de nos jours on ne compte plus les ascenseurs ! partout il y en a ! des grands et des petits ! des vieux qu’ont bien vécu, des jeunes qui vont nous en faire vivre !
(au 19ème siècle, déjà !)
(d’ailleurs chérie on n’a jamais fait l’amour dans un ascenseur, ah ah !)
et bien aujourd’hui, notre ascenseur se trouve dans un, je vous le donne en mille !, … un hô-pi-tal ! très général, hein, l’hôpital, très général, rien de particulier. l’aphone habituel, la flore intestinale, ah ah !
et là, dans un coin de l’ascenseur, une dame, la quarantaine la dame, quarante ans à tout casser.
il fait beau… dehors, hein, pas à l’intérieur de l’hôpital, d’ailleurs passer l’été à l’hôpital, hein, on vous dit pas.
bref.
la dame, la quarantaine, donc, porte un short, disons une espèce de, disons sur l’étiquette au magasin ils avaient écrit ça : short. elle tripote et tripote et tripote les cordons qui pourraient, éventuellement, au cas où, lui tenir le short à la taille (voir : magasin, nom commun etc.) chèèèèèrrrr public, tu l’as compris :
la dame, elle tremble.
elle tremble parce qu’elle picole.
elle picole parce qu’elle tremble.
elle tremble, alors elle boit.
au début, de l’intérieur, qu’elle tremblait.
maintenant de tout partout.
alors,
humblement,
elle demande au monsieur qui lui fait face monsieur vous ne pourriez-pas s’il vous plaît nouer les cordons de mon short je n’y arrive pas j’ai un problème je tremble.

62

la dame, la quarantaine, c’était la première fois qu’elle osait venir en parler.
en parler à qui ?
en parler à l’hôpital, tiens !

63

putain de main droite de putain de main de putain de main de merde tu restes pas en place, j’ai encore dû utiliser ma main gauche pour te garder en place ! tu as encore cafouillé sur le clavier
du terminal
automatisé
de la banque.
j’avais tapé 368, pas 2b9 !

63

… mais je ne vais pas te couper, j’ai encore besoin de toi pour tenir la canette !

64

non monsieur l’agent de police non je ne bois pas !
je me torche !
65

bien bien bien vous l’avez compris (monsieur), vous buviez pour vous anesthésier. pour, en quelque sorte, endormir votre…votre douleur-de-vivre.
non, pas en quelque sorte. souvent du bon vin.

66

ma douleur ce n’est pas que je m’y vautre, c’est que…

67

du coup,
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
(bordel c’est ça qu’ils apprennent à l’école, les psys ?)
ske j’ai envie d’dire,
sèkeu… vivre, est-ce une telle douleur ?
vivre…
(pour moi, oui.) (bordel.)

68

alors monsieur comprenons-nous bien, ici personne ne vous demandera d’arrêter de boire, absolument personne, hum !, si vous buvez et bien c’est que vous buvez, et c’est un fait incontournable, et si vous avez commencé à boire c’est que bon vous aviez besoin de commencer à boire, alors oublions que vous buvez, cela n’a finalement aucun intérêt.
on va pas se fixer là-dessus.
et si un jour vous arrêtez de boire, supposons que vous arrêtiez de boire pour… pour… votre petit chien, moi en tant que toubib j’en serais fort heureux !
(mais il n’a pas de chien, ce buveur !)

69

buveur invétéré, qu’on dit !
invertébré ?

70

décervelé ?

71

ah non ça c’est le but !

72

you and me at the edge of time.

73

tu vois, moi non. moi je ne supporte pas que vous disiez à tout bout de champ : j’ai rechuté j’ai rechuté !
d’où ?

74

oh j’en ai entendu d’autres, monsieur (le psychiatre) !
que j’étais en pleine déchéance. mais qui m’avait déchu ? pas moi, rien d’autre que le regard des autres…

75

the fire-sea licking my feet.

76

on rigole, on rigole.
mais la douleur, ça existe.
une douleur, comme ça, sans nom, qui se balade en vous sans définition possible, qui prend toute la place, qui fait ses petits en vous. une douleur qui ne va pas si mal et qui ne vous va pas bien.

77

ta douleur ? ta douleur ? allons bon ! c’est facile de parler de douleur, de chercher des excuses alors qu’en fait tu manques de vo-lon-té !

78

quelle volonté ? de quoi parle-t-on (à la fin ?)

79

il faudrait d’abord, pour s’entendre, savoir de QUOI on parle, bordel à queue ! après tout, jésus déjà disait : père, pardonne-leur, ils ne savent pas de quoi ils parlent ! c’est vrai :
les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), bon, on leur a appris à parler quand ils étaient petits. ce faisant, ils s’imaginent, les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), ils s’imaginent connaître le vocabulaire ! de fait quand ils vont au supermarché, ils précisent qu’ils ont l’intention de régler par carte bancaire, la caissière les comprend, les gens, nos proches, nos amis, la famille.
la famille. ah, la famille !

80

tu dis simplement : voilà, j’en ai marre de la vie.
et c’est un scandale.

81

tu dis : voilà j’ai le cancer.
et tout le monde accourt auprès de toi avec des bouts de tuyaux qui leur restaient dans la remise.

82

tu dis : voilà, ça fait trop longtemps que je souffre.
et tout le monde accourt avec des vitamines.
et tout le monde planque les vitamines.

83

après tout, il n’a que le cancer…

84

je vais vous expliquer, moi, je vais vous l’expliquer pourquoi mon frère boit.
je le sais, moi.
c’est parce qu’il est faible.
écoutez, allez, il avait tout pour réussir !
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
mais il est si faible !
(est-ce que je bois, moi ?)

85

ces deux-là sont tombés amoureux. à l’hôpital.
d’accord, ils n’allaient pas bien.
ni l’un.
ni l’autre.
lui bon c’est depuis la mort de sa femme (dans un accident de voiture, il conduisait, elle était enceinte de leur première fille et le fœtus, on l’a retrouvé sur le pare-brise.)
on peut comprendre, n’est-ce pas ?
on peut comprendre.
elle ? je sais pas. ça tournait pas rond non plus.
ils font partie de ces personnes qui croient échapper enfin à l’alcool
en tombant amoureux.
à l’hôpital.
(de quoi tu te mêles ?)

86

à part ça, jésus a dit : aime ton prochain…

87

et jésus dit : aime ton prochain verre !

88

fiston, il faut que je te dise.
si j’ai arrêté de boire, c’est pour toi.
je te le dis, de toi à moi.
il fallait bien que je te le dise.
je suppose qu’il est mieux de te le dire plutôt que de ne pas te le dire.
je pense vraiment qu’il n’est pas utile de tout dire à son fiston, sauf ce qu’il est mieux de dire plutôt que de ne pas le dire.
maintenant, ceci étant dit, je peux romancer l’affaire, si tu le souhaites.
c’était un gris dimanche gris d’avril qui ne se découvrait pas d’un fil. comme à mon habitude, j’avais bu dès le réveil, j’étais déjà passé à la station, le dimanche c’est pas lui c’est sa cousine qui tient la boutique.
comme à son habitude elle m’a salué avec gentillesse
sans me poser
la moindre question
du genre :
non mais pourquoi venez-vous acheter cinq bouteilles de rouge chaque dimanche à 7 heures du mat ?
non.
pas par compassion, sans doute.
je faisais tourner la boutique, au fond.
je débouche la première bouteille.
je tremble.
je flippe.
mes mains lâchent la bouteille.
elle va s’exploser la tronche sur les disques de mon chanteur favori.
autour de moi. partout. du verre. du vin.
ça pue. ça pue le vin. ma gueule pue pareil quand j’ai bu. et comme je bois toujours…
tu sais, le vin, ça pue. ah la binette extatique du type à la télé ! il agite avec aaaamour son ballon, ah ça sent la noisette, le fruit rouge avec un arrière-goût de mort ! arrêtez vos conneries, le vin ça pue !
j’ouvre une deuxième bouteille. je n’ai pas soif. je n’aime plus le vin. je n’aime plus boire du vin. je bois du vin parce que j’ai la tremblote. j’ai la tremblote.
on appelle ça : le manque. joli mot.
j’abrège la seconde bouteille je l’ai vomie.
et au milieu des bulles de bile qui pétaient sur l’inox de l’évier
de la cuisine,
j’ai vu ton visage,
fiston.
joli mot.

89

et ce poteau de signalisation qui le regarde,
lui,
qui le nargue.
ta gueule !

90

cette amie avait un ami.
son ami buvait (beaucoup, mais demeurait toujours poli.)
une fois assis à, par exemple, la terrasse de ce bistrot en face de la gare,
il commandait un « demi de rouge. »
la suite ? vous voulez la suite ?

91

tous les matins avant même de manger, il vomit.
il ne vomit rien.
juste un peu de cette bile verte
fabriquée à l’intérieur de son corps blanc,
ici, sur la planète bleue.

92

tous les matins, il vomit.

93

tous les matins, il vomit.

94

tous les matins…

95

les matins ? il les vomit tous.

96

un premier demi de rouge.

97

merde à la fin on vient ici pour se soigner, on sait très bien qu’on doit arrêter de boire, et puis voilà à la télé en plein salon, à une heure de grande écoute, des pubs pour de l’alcool vraiment c’est de nous qu’on se moque on nous provoque.

98

je ne sais pas, je me sens divisé.
à quel sujet ?
non, tu ne comprends pas. je suis divisé : moi.
oui mais à propos de quoi ? de toi ?
non tu ne comprends pas. je me sens divisé. une partie de moi dis fais ça, une partie de moi dit fais ci…
ah oui ah oui ah oui je te comprends mieux, c’est le fameux truc de la division entre la raison et les émotions. non ?

99

aujourd’hui matin je n’ai même pas envie de me laver. non je ne vais pas me laver. j’ai des traces de merde sèche au fond du caleçon, trois jours de merde je crois.

100

putain l’odeur entre mes orteils !
101

d’habitude, avant, d’habitude, avant, je m’épilais les poils de bite, j’évitais la brousse.
maintenant, après, maintenant, après, je porte l’odeur de sperme pourri de ma branlette d’hier soir.

102

je me suis branlé hier soir ? j’ai oublié.

103

d’habitude, avant, d’habitude, avant, j’éliminais ces morceaux de peau durcie sur la plante de mes pieds.

104

il va travailler.
un détour par la station.
il achète deux flacons de ce rouge à la con format 50 cl, y a pas de bouchon donc pas de problème à l’ouverture du goulot, en allant travailler, après un détour par la station.

105

monsieur c’était votre jour d’essai et vous sentiez l’alcool.
je sentais l’alcool ?
je ne l’ai pas remarqué moi-même, mais ma secrétaire avait des doutes, elle est venue m’en parler.
elle avait des doutes sur quoi ? sur le fait que je boive, ou sur le fait que je ne boive pas ?

106

une bouche de merde, une clef de merde dans ma bouche.

107

c’était jour de stage, aujourd’hui. le troisième de la semaine de stage, aujourd’hui.
au volant sur l’autoroute, elle a bu six canettes de gin-cola, aujourd’hui.
à l’école, les toilettes étaient fermées, aujourd’hui.
elle est ressortie en rue, mais elle n’a pas trouvé le moindre bistrot, aujourd’hui.
c’était pourtant stage, aujourd’hui.
en revenant vers l’école, elle a pissé sur elle. aujourd’hui, son pantalon était trempé.
trop tard.
alors, avant de se présenter à son troisième jour de stage (c’était aujourd’hui, quand même !), elle est retournée dans sa bagnole, elle a mis le chauffage à fond sur chaud, elle a espéré que son froc sèche vite, vite, vite.
vite.
elle a espéré que personne ne se doute de rien, aujourd’hui.
quand le maître de stage lui a dit votre leçon était bien donnée bravo mais excusez-moi si je vous importune c’est délicat avez-vous hum hum comment ? un problème avec votre séchoir.
(pourquoi ? je la flaire la pisse ? c’est ça ?)

108

c’est depuis quand que tu aimes le foot, fiston ?
j’avais pas remarqué.

109

traîne pas en rue.
il fait froid.

110

fiston.

111

fiston.

112

j’arrêterai de picoler, et je passerai des heures à caresser mes chats.
quand j’arrêterai.

113

elle m’embrassait. je veux dire elle me mettait la langue. elle touchait mes cheveux. elle touchait mes nichons. elle suçait ma bite. elle me mettait un doigt dans le cul. elle hurlait j’aime ta bite. une fois elle m’a mis un concombre dans le cul. c’était froid, putain !
elle aurait pu aussi me sucer les orteils !
mais on s’est tapés sur la gueule.

114

tu comprends tu comprends tu comprends ?
non.
tu comprends ? six mois que je ne bois plus !
vraiment ?
six mois que je ne bois plus ! tu comprends ? (mais voilà ce week-end y a la ducasse au village et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront.)
nnnnoooonnnn…

115

mesdames et messieurs, d’emblée je vais commencer mon exposé
par une provocation.
tion.
vous avez tous, je le suppose, entendu parler du bioéthanol, ce carburant qui serait censé éradiquer le problème de la consommation de pétrole
par les humains
à la surface de la terre ?
terre.
j’oserai, mesdames et messieurs, une comparaison,
son,
avec l’éthanol consommé comme carburant par les alcooliques pour éradiquer le problème de la consommation existentielle,
tielle,
des dits alcooliques
à la surface
de leur âme.
(n’est-ce pas ?)
(pas)

116

n’est-ce pas ?

117

allez ! à ta santé ! (mentale.)

118

tale.

119

neuf.

120

en matière d’alcool, poser la réponse c’est y répondre.

121

on était là, on était encore là, et encore ! on était las.
dans un groupe. de parole.
tout à coup sans prévenir, le psychiatre (qui se démet soudain de sa confortable position socratique genre je ne dis rien mais je n’en pense pas moins je ne dis rien c’est à vous de parler qu’est-ce qui va surgir here and now ?), le psychiatre lance comme ça :
et si on parlait des bienfaits de l’alcool ? des bénéfices que vous en tirez ?

122

alors marc il a lancé comme ça : des bénéfices des bénéfices ? mais on est fauchés, nous autres !

123

maïeutique ta mère !

124

marc est très drôle. parfois. quand il n’a pas bu.

125

madame, moi je vous rendrais bien volontiers votre fils ! bien volontiers ! je n’ai pas pour vocation de hum… « retenir » les gens ! seulement vous le saviez il est hum euh schizotypique il se protège de la euh « vie ⅔ » en se coupant en deux, enfin je veux dire mais non après tout c’est vrai qu’il y met du sien à se couper en morceaux,
et donc pour y venir,
lors de notre dernière séance il est tombé en deux, par terre, littéralement en deux, un lui, un autre lui.
moi je peux vous expliquer pourquoi à partir d’aujourd’hui vous allez devoir payer deux chambres,
et le pire,
et le pire là-dedans c’est qu’au fond c’est à cause de vous
que
tout
a commencé ™.

126

alcool :
info ou intox ?

127

jésus décida ce jour là
de multiplier les personnes pétrifiées de douleur.
la pétrification.

128

la pétrification vient
aussi en ne mangeant pas.

129
mais madame mais madame comment voulez-vous que je vous explique les dessous de l’affaire ? comment ? je ne suis pas DANS lui. j’imagine ce qu’il ressent. j’en ai une idée. une toute petite.
si petite.
vous en avez une si petite ?

130

d’idée ?

131

la douleur, le doux leurre
(oh arrêtez vos jeux de mots à la con, les gars !)

132

les deux lui c’est lui quand même ? mais qui boit ? lui ou l’autre lui ?

133

quand elle avait poussé la porte de l’hôpital, elle avait d’abord vu le sourire sympa d’une infirmière qui lui avait balancé : oh la la mademoiselle n’a pas l’air faite pour le bonheur !

134

je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais.

135

mon cher père, on peut toujours en causer on peut toujours. de ma douleur.
cependant,
dès que je vais t’annoncer que ma douleur commence avec ta tronche de merde, ça va mal tourner.

136

papa je sais pourquoi je bois !
parce que tu m’as volé maman !
maman je sais pourquoi je bois !
parce que tu allaitais papa !

137

en couverture de ce magazine de sciences tousskiliadplusérieu, ils titrent :
quand l’esprit dérape.
petit a :
l’esprit fonctionne ou ne fonctionne pas, il ne marche pas dans tous les cas, donc il ne se casse pas la gueule.
c’est nous qu’on se casse la gueule !

138

bien-sûr que c’est la faute de la société !
on ne va pas s’étendre là-dessus
(quand même, quand bien même ♭♩♪♫)

139

fiston,
les dessous de l’affaire ?
j’ai acheté un microscope une lunette d’astronome et je me scrute. à la longue j’ai cessé de bouger pour ne pas voir trop de choses trop de détails trop d’étoiles mortes trop de minerai appauvri. en moi.
les dessous de l’affaire ?
les autres aussi se sont procuré le même équipement. ils me scrutent à leur tour, depuis si longtemps. ça me fait mal.
les dessous de l’affaire ?
je me fais tout petit, petit, petit.
(mais il faut bien que je continue à aller pisser et chier. on n’en sort pas grandi.)

140

en couverture de ce magazine, ils titrent la psychanalyse peut-elle soigner ?
ils veulent rire ?

141

ah bon madame vous avez une formation psychanalytique ? manifestement vous ne connaissez pas le préfixe « dé » !

142

madame, s’y connaître en psychanalyse ou ne s’y connaître en rien, c’est du pareil au même !
voyons voyons la psychanalyse ne cherche pas la guérison !
c’est bien là son symtpôme !

143

et la thérapie ? vous y croyez à la thérapie ?
si vous me le dites !

144

vous y croyez (au moins) ?
+

145

polizeï dränkt.

146

morgen wieleicht.

147

fiston,
me voilà installé dans « ma » chambre.
un lit, un lit mais pas vraiment d’hôpital, quelque chose d’un peu plus cosy. on peut régler la tête, pas mal, j’ai déjà remarqué qu’en dormant relevé les cauchemars passent directement du cerveau (ou du siège des émotions ! ah ah !) au trou du cul d’accord ça fait mal en passant mais ça passe plus vite. une armoire qui ferme à clef, clef de merde dans ma bouche, une bouche de merde.

148

pour avoir quelque espoir de changer quoi que ce soit de sa propre vie, il faut la fracasser.

149

si on se contentait de fracasser les vidanges ?

150

il faut il faut il faut, il faut ceci, il faut cela. et pourtant, cette incantation-là, putain, elle est vraie, pour une fois.

151

fiston,
une armoire équipée d’une minuscule serrure, le premier venu la crochète, mais le premier venu n’est pas toujours le dernier arrivé.

152

quand on a bu, on se sent plus fort on conduit mieux on rigole plus on se fait des copains ça donne du courage l’alcool conserve la preuve mon grand-père est mort à 97 ans ça donne du goût aux pâtisseries et du piment à la vie on fait mieux l’amour après
on a moins peur
on a moins peur
on a moins
on a
a
on.
(laquelle de ces propositions vous ressemble le plus ?)

153

la gentille demoiselle songe quelques minutes encore au pourtant chouette boulot qu’elle a dû laisser derrière elle
pour un mois
pour un an
(le reste de sa vie ?)
(elle travaillait dans un magasin de vêtements pour enfants.)
elle plonge le regard dans la photocopie qu’un patient lui a laissée sur la tablette du lit (d’hôpital.)
alors bien vrai ? l’alcool s’attaque à toutes les fonctions de l’organisme ?
bien vrai ?
l’alcool détruit les neurones, les liaisons entre les neurones, l’alcool s’attaque au foie, à la vésicule, troue l’estomac, peut rendre aveugle, ronge la gaine des nerfs, déchausse les dents avant d’entrer dans l’œsophage,
et c’est ainsi qu’ils vécurent et eurent beaucoup de maladies,
des grandes et des moins grandes.

154

maître corbeau, sur un arbre bourré, tenait en son bec une vidange…

155

fiston,
le buveur il en a marre de lui-même au point de ne plus prendre soin de lui-même.
aucun.
tu vois ?
mais merde à la fin, je me souviens avoir changé tes langes peints à la diarrhée, coupé les ongles de tes petits petons, décrassé tes yeux divins,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot.
mais merde à la fin pourquoi je me lave plus la raie du cul ?

156

si l’alcool conserve ?
ça dépend.
tu ouvres un bocal de prunes, c’est un délice.
tu ouvres le bocal d’un alcoolique, ça dégage !

157

fiston, bien-entendu que derrière tout ça j’ai un problème.

158

l’alcool fait perdre la mémoire ? attends, ça m’intéresse, moi, ce truc…
faut faire quoi ? le boire ?

159

suis-je alcoolique ?
suis-je vraiment alcoolique ?
ne suis-je que alcoolique ?
je me cache quelque chose.
mais toi ?

160

c’est pas possib’ de boire autant !
(il est dingue, il détruit tout autour de lui, tout le monde le fuit.)

161

ah ? mais c’est le but… j’ai envie d’en finir avec tout avant que tout ne finisse de toute façon.

162
je te jure, c’est un groupe de malades !
tu as vu ces fans de foot ? ils sont arrangés !
ce film, c’est la folie !
quel truc de débiles !
(arrêtez, quand vous serez vraiment fous, vous comprendrez…)
arrêtez !

163

mais allez va ! depuis que je ne suce plus, j’ai réalisé que dans les magasins, et bien !, il mettent le rayon alcool juste à l’entrée quand tu rentres à l’entrée quand tu rentres à l’entrée…

164

fiston, j’entends le vent. énormément de vent. l’hôpital psychiatrique est construit sur une hauteur, au-dessus de la ville. avant y avait le gibet, ici. on pendait les condamnés à l’écart de la bienséance, du commerce et du culte. puis quand s’est agi de caser les maboules quelque part, si possible loin du regard des bons bourgeois, les zautorités ont choisi le même lieu, tiens !
la folie dérange bla bla bla je ne vais pas te casser les pieds avec ça…

165

bla bla bla…

166

on lui a expliqué ceci :
quand tu auras arrêté de boire (enfin… pas de l’eau hein ah ah ah !), tu verras des alcoolos partout. le mec qui boit, dans la rue, tu le sentiras à 10 kilomètres à la ronde ! la nana du bureau de poste aux yeux jaunes et transparents ! le garagiste à la langue épaissie qui n’a plus que trois doigts à chaque main !
on les repère, on les repère !
(précisons, ils sont par-tout !)

167

ne suis-je QUE alcoolique ?
fig.1 (voir plus haut)

168

il était une fois
un tailleur de pierre
qui chaque jour
taillait la pierre
dans la carrière
de pierre.
un jour qu’il avait introduit le burin vers l’arrière
d’une filière
de pierre
lui parla une grosse pierre :
délivre-moi, délivre-moi, petit tailleur de grosses pierres !
je suis une âme prisonnière
de cette grosse pierre !
plus loin qu’hier,
plus loin qu’avant-hier,
une brave fermière
m’a enfermé à l’intérieur de cette grosse pierre !
mais pourquoi ? demanda le tailleur de pierre ?
elle lui répondit, la pierre :
elle en avait plein le cul de moi, je la faisais chier, et comme son mari s’en battait la queue avec une pelle à tarte,
elle m’a taillé cette vilaine croupière !
putain merde connasse !

169

ne suis-je QUE alcoolique ?
non, poussière d’ange aussi.
ailes damnées.
envol condamné.
pierre aux pieds.
icarrément.
170

quand il était tout petit déjà :
il perdait ses lattes, il s’emmêlait les pinceaux, il perdait parfois la boule, on ne le comprenait pas, il changeait d’humeur, jean-qui-jean-qui-pleure, il n’allait jamais jusqu’au bout, il n’achevait rien,
bref,
il était déjà une sorte de gamin pourfendu qui n’existait pas vraiment et qui vivait perché.
(oui, loin de vous très loin.)

171

articule !

172

achève ce que tu as commencé !

173

mesdames, messieurs, l’équipe est absolument d’accord que vous nourrissiez les chats sauvages qui vivent dans le parc de l’hôpital !

174

tu n’as que six ans et tu te poses trop de questions !

175

ras-le-bol !
ils font leur café, d’accord (ils ont le droit !), tout le monde n’aime pas le café, mais la question n’est pas là. la question étant, madame l’infirmière, qu’ils laissent traîner leurs tasses, leurs mégots, et le soir ils ont encore le culot de réclamer leur programme télé favori, toujours des feuilletons de mes couilles !, les mêmes conneries amerloques, les pieux de l’amour !, en plus je sais pas si vous savez mais moi je le sais : dans les séries ils picolent, ils se servent un whisky pour un yes pour un no, alors je vous dis pas, non c’est pas ça, je comprends ce que vous dites, je dois aller leur parler à EUX ? c’est ça ? non mais on est dans un hôpital ici ou quoi ? l’équipe elle sert à quoi ? je paye mon séjour, moi !
(oui, la mutuelle, plutôt, de fait…)

176

il ronfle, quoi ! toute la nuit ! je fais quoi ?

177

on assiste chez le sujet à une lutte pour préserver le sentiment de sa réalité.
(n’importe quoi ! il se noie et se décape dans le pinard !)

178

moi intérieur  faux moi sans vie

179

perception irréelle  action insignifiante

180

réalité ✖ persécution  pétrification
( tu comprends mieux, fiston ?)

181

psy  chiatre

182

fiston,
pas loin se trouve la morgue,
comme pour rappeler que la vie on en meurt à en crever.
(la porte bat au vent, ça fait un peu western glauque !)

183

fiston,
le parc est grand, le pavillon des grands sérieux jouxte le mien, on peut rejoindre le pavillon des quand-c’est-eux à pied…

184

fiston,
on soigne toutes les pathologies des pas trop logiques, dans le coin…

185

fiston,
je n’irai pas jusqu’à dire que je les aime d’amour, non. quand tu viendras me saluer, bientôt, on se baladera dans le parc, et alors tu les verras.
ils me fendent, les « grands malades »…
celui-là fait un pas, stoppe le mouvement, reste là, comme une stèle, justement. derrière ses grosses lunettes, ses yeux s’allument de joie, il se met à sourire, à rire, il cause avec un autre, invisible, qui fait du surplace à ses côtés, et il porte de beaux favoris, au fait.
celle-là avance, un lourd sac à la main, elle scrute le ciel toutes les dix secondes, j’ai regardé aussi, je n’ai rien vu, mais elle si : je la crois.
celui-là s’esclaffe qu’aujourd’hui on va manger des calamars ! des calamars ! des calamars ! (fiston, j’ai vérifié, on bouffe du poulet !)
tu feras connaissance avec « le chien », fiston : lui, il se carapate comme un militaire une-deux-une-deux, et de temps en temps il se prend à aboyer : roaoh roah !, peut-être après les chats sauvages, sans doute après des êtres qui lui font du mal et refusent absolument absolument absolument de lui foutre la paix.
parfois on cite son prénom :
marcel se prend pour un chanteur de variétoche,
fernand le muet me montre les cahiers qu’il remplit d’une écriture indéchiffrable sauf de lui seul, il me fait piger que ce sont ses « devoirs. »
simon chasse des mouches imaginaires avant de franchir le seuil des portes.
ce n’est pas que je les aime d’amour, non.
maintenant j’en fais partie,

186

bienvenue dans l’unité d’alcoologie !
(ici, c’est moins grave !)

187

encore un gamin, débile léger, probable, en pleine discussion avec l’animatrice :
• ils me font peur !
• oh tu sais… devant chez moi un couple passe tous les jours à 17 heures promener leur chien… eux me font vraiment peur !

188

vraiment.

189

très peur.

190

je l’ai lu dans le journal :
un jour un mec est arrivé dans un auditoire de médecins avec des échelles de différentes grandeurs. la vlà qui explique : il y a des échelles dans la douleur ainsi comparons un cancéreux à qui on a cousu le trou de balle et attaché une poche au ventre et comparons-le donc à un petit alcoolique de rien du tout qui manque totalement de courage…
et bien ?
et bien les étudiants ont saisi la plus grande échelle et ils ont pendu ce connard au plafond !

191

bon, je retourne à mon pavillon, celui des grands cireux au yeux vitreux…

192

y-a-t-il moyen de s’en sortir ? (parfois.)

193

parfois.

194

oh ça faisait longtemps qu’on ne me regardait plus comme avant !
cool ! on te regardait toi (au moins) !

195

bonjour monsieur l’agent de quartier je viens pour la convocation celle de mon changement de domicile.
ah ouais mais vous n’étiez jamais chez vous ! on peut être certain que vous habitez bien où vous le dites ?
j’étais hospitalisé.
hein ? où ça ?
à l’hôpital psychiatrique.
hein ? on vous a interné ?
non, j’y étais volontairement.
hein ?

196

ce qu’elle a ? je vais t’avouer, moi, ce qu’elle a…
pourquoi devrais-tu avouer TOI ce qu’elle aurait ELLE ?
je me sens concerné…
ah ?

197

ce qu’elle a c’est qu’elle a toujours eu peur de la vie, voilà !
il est interdit d’avoir peur de la vie ?

198

fiston,
ici la bouffe n’est pas très bonne. pas grave. mais pas tout à fait normal malgré tout. autour de moi y a des gens qui n’ont plus que ça, la bouffe…

199

normal, courant, ordinaire, compréhensible.
anormal, spécial, monstrueux.
incompréhensible.

200

ah je suis contente de t’entendre au bout du fil !
tu m’appelles seulement maintenant ? chuis à l’hosto depuis trois mois.
je sais, je me disais que tout allait bien.
201

tu devrais faire une cure tu devrais faire une cure tu devrais…
pourquoi ?
tu es si… comment ?... loin
et ?
et ça me fait peur.
peur pour moi ou peur pour toi ?
je sais pas… l’alcool la folie tout ça c’est des trucs je sais pas…

202

ah vous aussi vous êtes un patient ? vous avez une cigarette pour moi ? des menthol ? bon, d’accord, tant pis. mon administrateur de biens est un radin. ils prétendent que je vais mal parce que je suis schizophrène. vous n’avez pas l’air d’un patient. vous êtes schizophrène aussi ? l’alcool ? rien de plus ? bah, ce n’est pas grave, ça. mais je ne suis pas schizophrène. il fait beau ce soir, non ? ils vont venir. les extraterrestres. ils ont envoyé un signal sur mon portable. pas si simple, mon vieux ! c’est un message codé, naturellement ! moi seul comprend ! (des fois j’en ai marre d’obéir à ces enculés de l’espace !)

203

tu vois, moi j’ai rien fait. c’est mon ex-mari. je me suis laissée entraîner. et le juge vient de refuser que je sorte pour de bon de cette prison de merde ! prison, hôpital, c’est du pareil au même.
non ?
non.

204

les fantômes de l’hôpital.
eux.
et moi.
205

jamais je n’aurais cru finir un jour ici. maintenant, voilà, j’y suis.
pourquoi pas ?

206

depuis quelques années tu te dégrrrrades trrrrrès forrrrrt.
va te faire enculer, papa !

207

il n’était plus le même, il n’était plus lui-même.
mais surtout c’étaient les autres qui persistaient à rester plus que jamais les espèces de cons qu’ils avaient toujours été.

208

fils de pute ! tu es toujours là au cul des infirmières à essayer de dénoncer ton voisin de chambre soi-disant qu’il aurait bu en cachette et au moment où je te cause, tu laisses tomber par terre ta barrette de shit !

209

ils organisent un groupe « contes », la psy lit une histoire, et on doit essayer d’en parler, voilà, ça me branche pas, c’est en fait le groupe « con » !

210

avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté du fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
pour me recoudre le nombril.
avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté pour cinq pistoles
oh oh oh
de fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
je vais recoudre ma camisole
oh oh oh !

arrivé à l’hosto
oh oh oh
j’vais observer ma pourriture
oh oh oh
sous toutes ses coutures.

j’ suis une enflure
oh oh oh
une rature une vergeture
oh oh oh
faut qu’on m’enferme derrière les murs !

211

vous savez la façon d’aborder la maladie mentale a beaucoup changé avec le temps !
sur quel flanc ?

212

putain de vie de merde à la con !
j’en ai ras la patate !
je vais me cuiter !
rien à foutre de leurs tests de crétins !
c’est truqué leurs trucs.

213

hips !

214

fiston, je le sens je le sens, plus rien ne sera comme avant. je… je cherche mes mots : ce n’est pas que plus rien ne sera comme avant, c’est que plus rien ne pourra être comme avant. non… il est impossible que tout recommence comme avant, voilà. non… là tu vas t’imaginer qu’il est possible que je picole à nouveau, or, de fait, il est impossible que je picole encore, l’alcool et moi c’est fini. non… je ne sais pas comment je vivais, avant, mais… je ne vais plus vivre comme ça. et je ne vais plus vivre comme ça, comme avant, sinon je vais me remettre à boire. non… non, non, non, je ne boirai plus et ne me demande pas comment je le sais, je le sais c’est tout, j’en suis absolument convaincu, enfin… même pas convaincu, je ne bois déjà plus, là, de fait, depuis mon arrivée à l’hosto, pas besoin de me convaincre moi-même. ne me demande pas comment je m’y suis pris, vu que je ne me suis pris à rien du tout, c’est comme ça, dès que j’ai su qu’une place se libérait pour moi, je n’ai plus avalé un gramme d’alcool.
j’ai du mérite ?
je n’ai aucun mérite ?
je n’en sais rien je l’ignore, je ne pense même pas à ce genre de choses complètement hors propos.
j’ai arrêté, c’est bien, non ?
j’ai arrêté, fiston.
au fait, voilà ce que j’avais l’intention de te dire : j’ai arrêté.

215

j’étais comment, avant ?
chiant… mais je t’aimais déjà.

216

bon… dites… sorry… je n’ai plus des masses d’unité sur ma carte de téléphone alors dites-moi en vitesse : COMMENT IL VA ?
oh il est là depuis trois jours seulement, il dort, il dort, il dort.
et… c’est normal ?

217

faut pas que je te cause trop fort, tu vois le type là-bas devant la télé ? oui, lui. avec sa barbe. et bien, hier au repas de midi, on mangeait et tout et tout. on a entendu un énorme cri. le gars, oui, lui, hurlait des phrases qui lui restaient un peu dans la gorge, un doigt tendu vers le plafond, il s’est mis à baver, puis il est tombé sur le pavement, boum !, en tremblant, et bon, chut ! plus bas !, il a chié sous lui. une infirmière s’est pointée, celle qui ne met jamais son tablier, jamais !, et elle lui a enfoncé un bout de tissu dans la bouche,
et,
et,
et.

218

clef de merde.

219

salut salut ! j’peux m’asseoir à côté ? bon moi je voulais pas mourir, pas vraiment je voulais juste ne plus vivre mais poser un acte violent pour me supprimer ça non je n’y arrivais pas.

220

asile.

221

au repos.

222

loin.

223

asile.

224

boire ? ça peut arriver à tout le monde ! regarde jocelyne, là, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver ici !

225

mais… ceux qui ne picolent pas… comment ils font pour tenir le coup, pour supporter cette vie de merde ?

226

t’inquiète t’inquiète, la société elle sait pertinemment qu’elle broie les gens en mille morceaux ! elle en fait du haché desséché et là-dessus elle les imbibe d’alcool pour leur rendre un semblant d’élasticité, et hop, bon pour le service ! ainsi de suite…

227

chers collègues,
à l’aube de ce colloque assez singulier, nous nous questionnons tous :
la folie, c’est quoi ?
228

et au coucher de soleil, ils se demandaient encore ce que la folie pouvait bien être, à la fin…
(c’est à ce moment que le chamane…)

229

pure mother, pure milk.

230

il a toujours été fou.

231

ça l’a rendue folle. à tout jamais.

233

tu as vu son regard ?

234

il fait le fou

235

elle joue à être folle, ça l’arrange bien, rapport à…

236

complètement frappé. comme un apéro.

237

il est passé de l’autre côté.

238

trouble mental, déséquilibre mental, aliénation, démence, délire, maladie mentale, psychose, déraison, dérangement, égarement, divagation.

239

c’est dans un moment d’égarement qu’il s’est mis à divaguer vers la démence délirante sous l’effet d’une déraison déséquilibrante, d’une terrible aliénation troublante.

240

moi, ça ne m’étonne pas ! on le sentait venir…

241

mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse pour elle ? elle est dans son monde à elle.

242

je suis malade, complètement malade.

243

livraison de légumes à domicile.

244

tu savais que le mot « maboule » était d’origine arabe, toi ?
non, mais ça ne m’étonne pas.

245

de toute façon, il n’écoute plus personne !

246

fiston,
te parler de la folie c’est un peu les mots pour ne pas le dire… le mot « folie », c’est un entonnoir, figure-toi ! on y enfourne tout et n’importe qui. un mec a un léger grain, de l’humour, une personnalité propre ? alors, il est fou. sentence. une nana va jusqu’au bout de ses désirs ? ça y est : elle est folle. un père de famille n’aime pas le foot ? il faut l’enfermer. tu ne te soumets aux conventions fixées depuis la nuit des temps par dieu sait quel imbécile ? par ici la piquouze !

247

mais la folie, ça existe.

248

marre de cette réunion d’équipe ! on ne va quand même pas ramener la camisole de force, le bain froid et les chaînes ! si ?

249

en quelque sorte, il buvait pour ne pas devenir complètement ouf !

250

non mais quoi c’est quoi la différence entre boire et de l’alcool et sniffer de l’héro je sais pas moi qu’on m’explique !

251

pour oser conduire quand on a trop bu, il faut être dingue !

252

papa,
dès que j’osais émettre une opinion différente de la tienne, tu me hurlais que j’étais dingue. mes copains étaient dingues, les profs que j’aimais étaient dingues, j’écoutais de la musique de dingues.
j’ai si vite pigé que pour obtenir un peu d’amour, de reconnaissance, d’éducation, de sécurité, il fallait que j’approuve tes opinions. à toi.
tu t’empressais de raconter à ma sœur aînée que j’étais dingue, puis tu me confiais que ma sœur cadette était dingue, à qui tu avais affirmé que notre sœur aînée était dingue.
tu voyais des dingues partout.
tu ne te regardais pas assez souvent dans le miroir, je crois.
tu aurais aperçu un dingue de plus.
c’est pourquoi, cher papa, va te faire mettre !
même là où tu te trouves maintenant.
dans ta tombe.
d’ailleurs j’ai créé un comité de soutien aux vers, aux insectes et aux parasites, et dès la première réunion je leur ai expliqué le chemin à suivre pour entrer dans ton trou de balle.

253

papa,
c’est à cause de toi que j’ai commencé à boire, au fond.
ça fait un bien fou de déposer le paquet chez un autre que soi.

254

non papa,
c’est plutôt grâce à toi que j’ai commencé à boire. pour changer sa vie, il faut la fracasser. sauf que la mienne de vie, tu l’avais déjà fracassée, dès ma naissance.
l’alcool ?
j’ai du recasser le plâtre, quoi !

255

putain de bordel à queue (à roulettes), les plus fous ne sont pas ceux qu’on croit !
les gens normaux : eux sont fous. fous de normalité, de trop de normalité, de normalité confondante.
( t’as un exemple ?)

256

j’ai plein d’exemples.

257

oui papa, je suis dingue. oui.

258

clef de merde ? de diamant, ça oui !

259

j’ai froid.

260

j’ai froid.

261
la folie,
fiston,
c’est quand
à l’intérieur
de toi
il fait froid,
très froid,
si froid
trop froid.

1 bis

un diamant, je te dis.

2 bis

l’alcool, chez lui, ça cache quelque chose et en attendant ça gâche tout.

3 bis

entouré d’empaffés qui ne savent plus s’ils veulent arrêter de boire, ou continuer d’arrêter de boire.
ou boire.

4 bis

boire et déboires.
tu veux rire, là ?

5 bis

ce type, comment que tu veux que il se soigne ? il participe à rien, il regarde des dvds toute la journée. c’est pas comme ça qu’on s’y prend.
on ne sait jamais.

6 bis

mesdames et messieurs, chers patients qui coûtent cher à la société, c’est le distribuement des médications !
( à vos marques ?)

7 bis

pourquoi yzont donné des noms de musiciens à tous les pavillons ? bientôt yvont nous dire de soigner notre alcoolisme avec
des élixirs de fleurs
de bach !

8 bis

un magnifique hêtre pourpre. il déploie ses branches etc.
au pied de l’arbre, un bonhomme archi maigre, cheveux longs et poisseux (poisseux, les cheveux !)
il se lance dans une gestuelle héritée du bouddha musulman né sur les bords du jourdain.
il est fou, donc ?

9 bis

à ce qu’on dit.

10 bis

il y en a un, je sais pas, je l’ai surnommé : jérôme bosch, il me fait penser à un personnage d’un tableau de jérôme bosch (j’ai oublié lequel.)

11 bis

euh… ce genre de personnes… ça existe VRAIMENT alors ?
tu vois bien.

12 bis

cette nuit, ils ont téléphoné au service sécurité.

13 bis

ce genre de gens… ce genre de gens… ils ne font de mal à personne, je te ferai remarquer ! ils vont même pas au salon de l’auto !

14 bis

chère tatie,
ici tout se passe bien.
ce n’est pas l’hôtel mais bon je le savais avant de venir.

15 bis

je le savais, fiston.

16 bis

chère tatie,
je fais te faire une esquisse d’une typologie des maladies de l’âme.

17 bis

chère tatie,
merde alors ! j’ai un dérèglement des quatre humeurs à la fois :
phlegme, sang, bile noire, bile jaune.

18 bis

billevesées.

19 bis

sous le poids de leurs péchés, ils sont condamnés à l’enfer.

20 bis

la trépanation, ça fait même pas mal, fiston !

21 bis

mieux vaut avoir une bite dans le cul qu’une bouteille dans la tête !

22 bis

fiston,
demain il m’enlèvent la pierre de folie de mon cerveau.

23 bis

de force dans la maison de force ?
hein ?
non… je suis venu en exprès !
hein ? vous êtes fou ?

24 bis

qui a peur du grand méchant fou ?
pas le petit litron rouge, en tout cas…

25 bis

bonsoir ma chérie, oui je t’aime encore, ah tu craignais qu’à cause de la cure je t’aimerais plus ? où tu vas chercher tout ça ?
(quoique…)
bon ben embrasse les enfants de ma part, hein !

26 bis

… paradoxalement, comme une avancée…

27 bis

fig 1, fig 2, fig 3, fig 4, figure-toi.

28 bis

quand charcot charcutait…

29 bis

nous sommes en direct du ALCOOL grand prix de formule 1 où les meilleurs ALCOOL joueurs de foot du monde vont s’affronter pour 3000 ALCOOL tours de pédales sur leurs ALCOOL vélos depuis un ALCOOL tremplin. ici la ALCOOL piscine olympique, à vous les ALCOOL studios !

30 bis

un jour ou l’autre, il est temps de savoir ce qu’on veut !

31 bis

plus jamais plus jamais !

32 bis

c’est ça que tu veux ?

33 bis

non, je pense vraiment que l’équipe nous respecte.
tu parles ! ils savent tout de nous ! tout !

34 bis

chuis antipsychiatre… euh, antipsychiatrique…
ouais, psychiatrique, quoi !

35 bis

JE N’AURAIS JAMAIS CRU QUE JE BOUFFERAIS UN JOUR DES NEUROLEPTIQUES !
( y en a bien qui bouffent du steak de cheval, alors…)

36 bis

qui s’y freud s’y pique !
( ou le pique…)

37 bis

alors vous, vous êtes contents d’avoir bu, vous êtes content d’avoir arrêté de boire, vous êtes content d’avoir fréquenté des malades mentaux ! hein ?

38 bis

d’une façon ou d’une autre, la soufffffrance mentale demeure un continent noir encore très mal exploré !
(où ils ont mis le chauffeur de salle ?)

39 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud.
dans le fond de la salle : bien vrai, ça ! l’insconscient personne l’a jamais vu !
au premier rang : en plus il sniffait de la coke !

40 bis

fiston,
et encore ! nous avons la chance toi et moi de vivre dans un pays qui ne criminalise pas la souffrance mentale ! y a un pays où un odieux président nabot …
je sais, papa…
comment : tu sais ?
le cours de sciences sociales, à l école…

41 bis

sur cette photo, des malades mentaux à poil dans la cour d’un hosto en grèce. nous allons passer un chapeau pour le chauffeur…

42 bis

tu sais pas quoi tu sais pas quoi tu sais pas quoi ? il a réussi à convaincre son psychiatre qu’il était devenu alcoolique à cause de ses problèmes personnels !
(quel culot !)

43 bis

depuis toujours l’homme s’est trouvé confronté à des êtres différents et impénétrables…
( d’autres hommes, non ?)

44 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud qui prolongea le mythe grec de « suffocation de la matrice » alors qu’en fait , c’est lui qui suffoquait du cerveau

45 bis

bienheureux les…
car…

46 bis

sous l’effet de l’alcool, tout devient laid. la vie devient laide. le regard devient laid. les autres deviennent laids. l’oxygène devient laid. l’herbe devient laide. un éléphant rose devient laids éléphants roses.

47 bis

il a un gros pif rouge plein de trous. ses yeux ressemblent à des œufs de cane : jaune laid, blanc pisseux. dans le ventre une montgolfière qui ne prendra plus son envol.
laid.
très laid.
la vraie liberté, quoi !

48 bis

pour la millième fois elle nous dresse la liste des formations qu’elle a suivies, couvrant des domaines aussi invraisemblables que disparates. elle veut en mettre plein la vue, elle veut convaincre son auditoire qu’elle est quelqu’un, encore, malgré tout.
à des degrés divers.
malheureusement elle pue de la gueule, l’alcool à cent mètres, plein la vue.

49 bis

il dit sans honte : c’est la huitième fois que je viens ici, je lutte contre l’alcool depuis 15 ans.

50 bis

il est plus fort que nous il est plus fort que nous il est plus fort que nous.
mais les deux font la bande.

51 bis

maman,
depuis mon arrivée ici, je ne t’ai plus jamais vue sur les murs en pleine nuit.

52 bis

pas mal ! vous avez un q.i. d’autant.
d’autant que nous n’avez plus de cuites !

53 bis

est-ce que c’est pour toujours, les dégâts ?

54 bis

on RESTE alcoolique.

55 bis

j’ai une fille, oui. enfin, j’avais une fille. enfin je l’ai encore, pourtant…

56 bis

docteurj’ail’impressionquemespiedsnesententpluslesol !
ah ? c’est un début de polynévrite.

57 bis

mais le concept demeure flou.

58 bis

qu’est-ce que la consommation d’alcool ?
un délire ?
une démence ?
une folie ?
une frénésie ?
une humeur ?
une idiotie ?
une possession ?
une connerie ?

59 bis

ouais j’ai bu et alors ? ça emmerde qui ? va chercher l’infirmier ! tu veux que je te casse la tronche ?

60 bis

maman,
depuis que je suis arrivé ici, je commence à trouver la vie moins laide.

61 bis

c’est un bon début, ça oui ! mais derrière demeure un fameux rébus !

62 bis

quelle énigme de folie !

63 bis

maman,
s’il y a bien une chose que je ne supporte plus, c’est l’emploi à tout bout de champ du mot « malade » à la place d’autres mots. il a fait un truc de « malade », c’est un livre de « malade », il joue de la guitare comme un « malade. » la maladie, c’est la maladie. le froid. la laideur.

64 bis

il était deux fois… ah non ! une seule ! j’ai bu un coup de trop…

65 bis

voir page 974, cette citation de zigmound frott :
la notion même de « boire un coup de trop » serait distrayante, pour ce qu’elle ne recouvrirait pas une réalité aussi sordide. en effet, le premier « coup » n’est-il pas déjà le « coup de trop ? »

66 bis

je lève le coude (de trop), et après, boum !, le trou noir. je me réveille à l’hosto.

67 bis

tu ne crois pas à la psychanalyse.
ok.
c’est ton droit.
ok.
pourtant, avoue, si tu as bu, c’est qu’il y a une raison, non ? arrêter l’alcool, c’est un premier pas, ok. mais derrière ? hein ? derrière ? ok ?

68 bis

disons que collectivement, la bouffe est dégueulasse. et il ne s’agit pas d’inconscient collectif.

69 bis

derrière ? tout ce que tu veux, derrière. mais pas avec les outils rouillés de la psychanalyse, cette incantation mystique proche du dogme religieux et qui s’admire elle-même dans un miroir fêlé.

70 bis

toi, tu es venu ici pourquoi ? parce que tu es alcoolique ou parce que tu es fou ? parce que pour les fous, il y a d’autres pavillons ! dans celui-ci, personne n’est dingo !

71 bis

oui oui je veux bien aller aux activités d’ergothérapie, mais comprenez-moi, ça me fait bizarre. avant je bossais comme éducateur, alors bon me voilà de l’autre côté de la barrière donc ça me fait tout drôle !

72 bis

égo-thérapie.
ergot-thérapie.
très charpie.
c’est pas fini non ?

73 bis

vous pouvez nourrir les chats sauvages avec les restes des repas, ne laissez quand même pas dix assiettes traîner dans la cuisine
pendant plusieurs jours !

74 bis

toi, on t’a expliqué pourquoi on t’a envoyé ici ? spécialement ici ?

75 bis

fiston,
j’ai dormi jour et nuit un mois durant. j’ai recommencé à me laver. je me nourris mieux.
l’autre jour un type est arrivé en pleine crise de délirium. il tournait en rond au pas de course dans le jardin, en écrasant les plantes sur son passage. du coup, l’autre là, le mec que je n’aime pas du tout vu qu’il critique tout le monde au lieu de s’occuper de lui-même, il a gueulé dans le réfectoire :
korsakoff !
ou : korsakov !
je ne sais plus.
apparemment, cela se produit quand l’alcool a définitivement grillé la plupart de tes neurones.
irréversible.
ça fout les jetons.

76 bis

maman,
j’avais oublié :
dès que j’avais un peu mal au dents, tu me proposais un sucre imbibé d’alcool de menthe.

77 bis

oh ! vous avez bien raison, monsieur ! ici, certaines personnes s’installent et n’ont pas vraiment l’intention de guérir de quoi que ce soit ! si jamais elles ont quelque chose en débarquant ici, d’ailleurs !
(oups ! je rougis ! en tant qu’infirmière, j’aurais du me taire !)
(ah ! est-on assez sévères ?????)

78 bis

c’est à VOUS de savoir ce que VOUS attendez de VOTRE cure. NOUS on est à votre disposition pour vous aider dans VOTRE direction.
(désolés mais y a rien d’aut’ à dire !)

79 bis

c’est vous qu’avez commencé, c’est VOUS qu’arrêterez !
(désolés mais c’est vrai !)

80 bis

moi, j’aime me bourrer la gueule, m’éclater le citron à la coke, à n’importe quoi qui me tombe sous la main ! avant j’étais taximan, j’ai bousillé je sais plus combien de bagnoles, plus aucun patron ne veut de moi ! je suis tombé du deuxième étage, bassin fracturé. cet appartement-là, en fait, j’y ai foutu le feu sans le faire exprès, je me suis endormi en fumant une cigarette !
du moment que ma bonne femme fait bien à manger !
vrai, je claque toutes mes allocs de mutu dans l’alcool et la dope !
et la meilleure de toutes ? j’suis heureux, moi ! j’suis heureux ! j’adore me péter les lattes ! à fond !
(c’est ma bonniche qui a contacté le psychiatre… moi…. bof…)

81 bis

moi j’en ai rien à foutre ici, rien…

82 bis

tu as d’autres anecdotes du genre ?
plein.

83 bis

un rayon entier… :
bonjour bonjour c’est moi je reviens ! je pensais que ça irait, dehors, mais ça n’a pas été. allez, je viens passer un petit mois de vacances, ah ah !

84 bis

t’es trop conasse ! huit fois que tu recommences une cure ! à chaque fois, tu subis un sevrage, vingt jours de comprimés ©, un mois de ® ! au bout de six semaines tu claironnes que tu te sens prête à quitter l’hosto… la suite au prochain numéro ! t’es trop débile ™ !!!!
je n’arrive pas à me contrôler…

85 bis

mesdames et messieurs, la salle de remise en forme est ouverte !
ppppffff….

86 bis

comme raconte le psychiatre, le taux de réussite, c’est 3% environ. alors, je préfère me dire que ça ne va pas marcher pour moi. et si ça marche…

87 bis

si ça marche, c’est bien emmerdant pour toi, au fond !

88 bis

je suis ton infirmière de référence, crois moi il faut que tu penses à toi. pas SUR toi. à toi. ça fait des années que tu tortures ton corps, il n’en peut plus, il est à bout…

89 bis

vous savez ?
(elle pince les lèvres avec préciosité.)
vous savez ?
ici, c’est la première fois. mais avant j’ai fait quatre séjour à l’hôpital ✜✜✜✜✜, et j’ai passé un an au centre $$$$$$, et bien, partout j’ai laissé un excellent souvenir, je suis encore en contact avec le ΨΔΓΑΘδ et avec la ςψζεΓ.
tu veux ma photo ?

90 bis

fiston,
y a un truc qui fait masse.
autour de moi, je vois un gros tas d’alcoolos et d’alcoolotes qui n’ont pas l’air d’en vouloir. un peu comme s’ils refusaient leur moment de vérité. (non, tout à fait.) être face à eux-mêmes.
pourquoi, au-delà du plaisir, je bois ? (plus que de raison.) that’s the question quand même non ?
bon, j’arrête de te casser les pieds.

91 bis

écoutez monsieur, je suis votre infirmière de référence et je peux vous affirmer
que :
c’est du travail !

92 bis

affolé par la folie,
j’ai des affres au lit.
va chier, à la fin !

93 bis

la première chose que tu ressens quand tu arrêtes de picoler, c’est que la vidange, c’est toi. et comme en plus tu es consigné, tu imagines que éventuellement il y aura moyen de recycler le grand vide que tu es devenu.

94 bis

salut à tous !
j’me présente : je suis « la place. »
pas la place du marché, ou la place de ciné, ni la place du mort ah ah ah !
non, je suis : « la place. »
celle que vous avez faite en vous décidant à faire une cure. oui, vous avez fait « de la place », et « la place » en question, c’est donc moi.
quand même, ouvrez un peu les yeux, maintenant qu’ils ne sont plus plombés par monsieur éthanol ℗. l’alcool. l’alcool, avant, dans votre ancienne vie, il en prenait de la place, non ?
il occupait touuuuuuutes vos pensées, lalalère !
matin
midi
et soir
et la nuit itou.
lalalèreu !
faut que j’aie de l’alcool en me levant, et de quoi tenir la matinée, et de quoi me noyer l’aprème, et devant la téloche, et du whisky pour le dodo, ça aide !!!!
etc.
itou.
l’ennui, l’alcool, on doit aller l’acheter, se déplacer, passer du temps au night shop, revenir à la maison, ou bien alors repasser au bistrot. si on dégueule un building de bile, c’est encore la faute à l’alcool ! si on va pisser toutes les demi-heures, c’est encore la faute à l’alcool ! si on se fait choper au volant par les flics, avec deux tonnes de vodka dans les veines, ça prend la soirée pour s’expliquer ! si on crashe sa voiture contre une madame avec un landau, ça va encore durer des plombes ! si on se retrouve au tribunal de police, c’est encore à cause de l’alcool ! si on se chamaille avec sa gonze, c’est la faute à l’alcool ! si on fout des trempes aux gosses, la faute à qui ?
hein ? à qui ?
or donc :
qu’allez-vous à présent faire de moi, « la place ? »

95 bis

de toute évidence, le problème… l’alcool, c’est permis ! légal ! encouragé, même ! voilà le problème !

96 bis

alll-llors… chez moi, tout a démarré quand
(j’ai perdu mon boulot, ma femme m’a quitté, j’ai su que ma fille avait le sida, j’ai du vendre ma maison, mon père est mort, j’ai abandonné la pratique du foot, mon chef me harcelait, mon fils a tété en prison)
quand j’ai craqué complètement.

97 bis
l’.

98 bis

l’énigme.
99 bis

bonjour bonjour je suis « l’énigme. »

100 bis

mais non mais non l’alcool c’est bon pour plein de choses !
regarde un peu…
utilisée en shampooing, la bière permet de redonner de la brillance aux cheveux,
l’odeur du houblon, incrustée dans un oreiller, aide à fermer l’oeil, la bière attire les limaces, elle noie les mouches, et détourne les guêpes, le sucre de la bière ravira vos fleurs et legumes, la bière enlève les taches des vêtements…

101 bis

et si tout cela, l’alcoolisme, si ce n’était qu’une construction de l’esprit ?
et si après tout l’homme avait besoin d’alccol comme d’oxygène ?
hein ?
tu en dis quoi ?

102 bis

l’excès nuit en tout, voilà.

103 bis

fiston,
ce que j’ai, c’est une douleur, de la douleur.
de toute évidence, à part les spécialistes et les pros, ça ne branche personne, à notre époque.

104 bis

trucmuche, vous êtes en direct de la grand-place, alors dites-nous est-ce que cette manifestion pour une meilleure prise en charge collective de la folie individuelle a rassemblé beaucoup de monde ?
et bien, bidulette, oui, ici c’est noir de people et les slogans les plus passionants fleurissent ! on peut lire des choses comme : - viens chez moi, j’habite avec une folle !, ou encore : - donne moi un grain de ta folie !
trucmuche, vous êtes notre envoyé spécial sur place, peut-on dire que les organisateurs sont satisfaits ?
alors oui en effet ça oui, la plupart des manifestants, et il y en a de tous les âges, se sont déclarés en faveur d’un meilleur partage de la folie. le centre pour l’égalité des chances mène d’ailleurs la fronde. il faut savoir qu’à peine 1% de la population mondiale semble touchée par la schizophrénie, cela de toute évidence n’est pas équitable. mais l’alcool, ça non, les gens ne veulent pas du tout s’en passer, ils trouvent que la répartition de l’alcoolisme est acceptable.
(telle qu’elle est.)

105 bis

pas de quoi mener une croisade, non plus ? des fois ?

106 bis

d’abord dans cet hôpital à la con vous ne proposez aucune activité, et quand vous en proposez une, elle est débile.
(qu’est-ce qu’on en a à foutre de changer, nous ? du moment qu’on ne paie pas notre chauffage en hiver…)

107 bis

aller faire des petits dessins, des bricolages en bois, soigner des chevaux, et puis quoi encore ?
(de toute manière, à la relaxation, on s’endort !)

108 bis

fiston,
et si on en finissait une fois pour toutes avec le sujet ?
allons-y :
LLLL’alcoolisme est l’addiction à l’alcool (éthanol) contenu dans les boissons alcoolisées, plus précisément l’absence du sentiment de satiété. LLLL’OMS reconnaît l’alcoolisme comme une maladie et le définit comme des troubles mentaux et troubles du comportement liés à l’utilisation d’alcool. CCCCette perte de contrôle s’accompagne généralement d’une dépendance physique caractérisée par un syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation (pharmacodépendance), une dépendance psychique, ainsi qu’une tolérance (nécessité d’augmenter les doses pour obtenir le même effet). LLLLa progression dans le temps est l’une des caractéristiques majeures de cette addiction. LLLL’usage sans dommage (appelé usage simple) précède l’usage à risque et l’usage nocif (sans dépendance), puis enfin la dépendance. LLLL’alcool est une substance psychoactive à l’origine de cette dépendance mais elle est également une substance toxique induisant des effets néfastes sur la santé. LLLL’alcoolodépendance est à l’origine de dommages physiques, psychiques et sociaux.

109 bis
wikhipspédia, quoi.

110 bis

l.

111 bis

leur.

112 bis

énigme.

113 bis

leur énigme.

114 bis

ils n’ont pas l’air d’en avoir une.
les autres.

115 bis

moi si.

116 bis

eux ils boivent.
ils ne boivent plus.
ils boivent.
ils ne boivent plus.

117 bis

ils boivent.

118 bis

tout le monde boit.

119 bis

dyonisos buvait, les sumériens buvaient, noé buvait, tibère buvait, les grecs buvaient, les romains buvaient.
déjà.
alors…
alors ?

120 bis

c’est un truc ça existera toujours faudra toujours faire avec.
alors ?

121 bis

alors rien.

122 bis

les infirmières ne sont jamais là ! elles partent tout le temps en conge !
figure-toi, enfoiré, qu’elles ont aussi une vie privée…

123 bis

on dit les musulmans les musulmans on les critique mais ils ne boivent pas d’alcool, eux !
la voilà la solution !
(si tu savais…)

124 bis

leur énigme ?
aux autres ?
ils ne parlent jamais d’eux-mêmes.
que leurs enfants ne souhaitent plus les rencontrer, qu’ils ont été obligés de vendre leur maison, qu’ils ont séjourné dans des centres aux normes très sévères, ça oui. qu’ils ont fait de la taule, ça oui. qu’ils carburent au gin, au vin blanc, à la bière blonde, ça oui. que la nouvelle année est une sale période vu qu’ils avaient l’habitude de baiser au champagne, ça oui.
mais leur énigme ?
(et dans des centres aux normes très sévères… ça ne marche pas mieux !)

125 bis

la première chose que tu fais quand tu sors, tu bois. tu rebois.

126 bis

je vous regarde toutes et tous, avachis, là, et je me rends compte que vous avez perdu le chemin de dieu.
qu’est-ce que tu fous parmi nous, alors ?

127 bis

qu’est-ce qu’on lirait bien pour passer le temps ?
zola, blondin, london, kessel, baudelaire, lowry, bukowski, kerouac, hemingway, apollinaire, faulkner.
c’est un bon début.

128 bis

la folie,
c’est quand ?
c’est quand…

1 ter
alors, toi tu es prêt ?
près de quoi ? de la sortie ? non, près des cuisines.

2 ter
alors moi, je serais prêt ?
prêt à quoi ?
prêt à sortir ?
près de sortir ?

3 ter

d’où ? du trou normand ? de l’auberge espagnole ? de la bouteille bordelaise ?

3 ter

c’est comment qu’on freine ? j’voudrais descendre de là.
petit à petit, l’oiseau fait son nid.
son petit en tombe.

4 ter

dehors c’est comment ? c’est où le danger ? c’est quand la chute ? la confrontation avec les brutes de brut ? dehors c’est du verre pilé ?
non, rien que des âmes pliées.
sucré-salé.

5 ter

dehors, ce sera la guerre !
oui, mais faudra bien trancher, non ?

6 ter

tu sors quand, toi ?
je sais pas je sais pas, pas tout d’suite pas tout d’suite, j’attends encore un peu et toi ?

7 ter

dehors je ne bois pas passque je sais que je vais revenir dormir à l’hôpital.

8 ter

fiston.

9 ter

dehors pour se protéger faudra une prise de terre.

10 ter

dedans c’est dans la tranchée, les obus passent, ils flinguent les autres, ceux qui oublient de porter leur casque.
dedans le cocon tout rond de ceux qui l’étaient toujours.
dedans les tabliers blancs, les tabliers blanc-sec, l’attention carmin qu’on nous porte, les produits de nettoyage rosés.
mais dehors mais dehors mais dehors.

11 ter
dehors faudra gérer.
aaaaaaaaahhhhhhh ???? c’est ça, le truc ?
ouais.
aaaaaaaahhhhhhhh ! ok !

12 ter

épileptique. si si oui oui. il picolait sans être une brute,
pour autant,
mais il picolait.
il en avait besoin, on aurait dit. par fierté, il a décidé d’arrêter tout seul comme le grand qu’il croyait être. s’est enfermé quatre jours dans une maison de campagne. a dormi pour oublier le bruit du verre qu’on dépose, la douceur du goulot dans la main.
c’est bon, c’est bon, on est pas au cinéma !

13 ter

il a cru qu’il avait gagné, il a cru qu’il avait vaincu l’alcool, comme on dit.
seulement donc voilà, une nuit sa nana l’a vu se tortiller comme un lombric…
un quoi ?
un ta gueule !
il avait défoutu les couvertures…
si ça tombe ils ont des couettes !
… bon, la couette, alors, si ça fait plus joli plus exact. il avait défoutu la couette, il était en train de sucer un coin de son oreiller. puis, il s’est levé, s’est dirigé vers le couloir…
… et il s’est ramassé une gamelle !
… putain va enculer les gardes de sécurité, trouduc ! laisse-moi continuer ! t’as peur de ce que je raconte, hein ? ketapeur ? puis il se dirige vers une fenêtre, s’allonge sur le sol tout en ramassant des poussières qu’il accumule en petits tas, comme ça, pendant des heures, jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.
on dirait un livre !
pauvre con ! tu comprends pas ? le mec, il s’est débarassé de l’alcool sans soins autour. alors il est devenu épileptique. ça arrive.
à moi aussi ?
non, t’es trop con ! trop con ! ton cerveau était déjà cramé à la maternité !

14 ter
fiston, je viens juste de louer une nouvelle maison.
ça rime :
fiston, maison.
comme si ça allait ensemble :
fiston, maison.

15 ter
ton papa a déniché une maison sympa.
ça rime :
papa, sympa.

16 ter
c’est s’taire, qu’il faudrait !

17 ter
mais avant toute chose.

18 ter
14 heures.
elle sort.
aujourd’hui.
à 14 heures : pour de bon, comme on dit.
(pour de bon ?)
une grosse valise près du bureau des infirmières. le bouquet de fleurs des copines.
14 heures.
aujourd’hui.
il rentre.
(pour de bon ?)

19 ter
mais avant toute chose, fiston.
comment je vais réagir ?
quand dans la file du supermarché
à pas lestés
je revoirdeirai et ron et ron petit, pas de litron,
les têtes glauques des combattants du front
en sueur mal torchés,
l’énorme, là, à longueur d’année
en sabots de bois
(tu veux quoi ? tellement gros je suis désormais
que je n’atteins plus mes pieds !),
de ses douzes canettes toujours chargé,
et les ouvriers du plâtre, les ouvriers polonaise,
pour eux boire c’est la santé !,
et le gamin de vingt ans tout ronds
aux yeux injectés d’aiguilles rouges
et quand je planterai ma culture de regards inquiets
dans le sien
où plus rien ne bouge
sauf l’aiguille et le piston,
comment je vais réagir ?

20 ter
dehors : quoi ?
quoi, dehors ?

21 ter
dedans ils sont nombreux les ratés, les pétés, le jetés, les tricheurs, les planqués, les trépassants, les gerbants, les emmerdants.
dehors, ils sont legion, les tricheurs
vu que boire un coup c’est bon pour la santé.
dedans, ils ont au moins, ils ont un peu, essayé.
dehors, ils n’essayent même pas,
trop contents
qu’à l’asile des fous
c’est une partie de leur propre âme noire qu’on cache en leur nom.

22 ter
parle-moi de ton âme heureuse.

23 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
j’vais boire. tout d’suite.

24 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
je vais continuer.
à boire ?
non, imbécile ! à réfléchir, à essayer de comprendre pourquoi je buvais.
ah ? ta psychologue te l’a pas expliqué ?

25 ter
moi aussi, je vais continuer à boire. la société à besoin de nous, elle nous attend ! bitus ou pas. surtout bitus, d’ailleurs ! ça crée de l’emploi !

26 ter
alors voici le plan, je te le dessine en vitesse :
alcool
=
du boulot pour la vigne ou le houblon
 du boulot pour les cultivateurs
⌘ du boulot pour les transporteurs
± du boulot pour les grossistes
≥ du boulot pour les revendeurs
™ du boulot pour les bistrots
∨ du boulot pour les toubibs
★ on recommence tout le toutim…
♩♫♯qui voudrait supprimer ça ?

27 ter
putain mais si tu sors d’ici pour ENCORE réfléchir, alors c’est que tu bandes pour ton âme noire et pas pour ton âme heureuse… non ? Remarque, moi, ici, j’ai rien réfléchi à rien du tout, alors… je suis pas mieux que toi…

28 ter
tu l’as dit.

29 ter
je fais partie de quelle tribu, fiston ?
la tribu des tronches ravagées aux rides plus profondes que les failles des océans
(mais ils ont à peine quarante ans et n’ont rien des atlantides),
la tribu des pantalons toujours dégeulasses,
la tribu des alcoolos un rien artistes,
la tribu des pénibles,
la tribu des sans abribus,
des-ceux-qui-n’ont-jamais-bu-malgré-tout-que-des-millésimes ?
la tribu aux attributs ramollis ?
la tribu, elle est sans fin, des pères indignes
malgré-l’autocollant-je-suis-un-brave-papa-(sur-le-front ?)

30 ter
tu sors, alors ?
oui.
pour quoi faire ?
redevenir un père.

31 ter
nous venons de vous voir dans ce reportage.
l’alcool, vous y avez finalement échappé.
(tiens, on ne dit pas : vous LUI avez échappé ?)
nous allons maintenant vous permettre de répondre aux questions internet, mail et réseaux sociaux des téléspectateurs.
première question de j.l. de truc-les-fouillasses :
comment réagissez-vous lorsque, dans la file du supermarché, vous apercevez un caddie bourré, oui, bourré, de bouteilles de whisky et poussé par une femme (ou un homme) dont le visage boursouflé vous fait soudain comprendre ce que dante a voulu écrire ?

32 ter
tu vois, bon, euh, merde, j’ai des crasses sous les ongles, la salle de remise en forme, tout ça, c’est pas mal tout ça, mais pour se sentir prêt à sortir d’ici, le psychiatre m’a demandé : avez-vous un projet ? voilà le hic. un projet. c’est quoi, un projet ?
à toi de savoir, enflure !

33 ter

moi des projets j’en avais plein. j’avais d’ailleurs commencé à les mettre à exécution. malheureusement, c’est moi que j’ai exécuté.
avant terme.
j’ai pris de l’alcool pour vingt ans ferme.

34 ter
ça vient d’où ça de préférer tout foutre en l’air plutôt que de ne rien foutre en l’air ?

35 ter
air.
pierre.
mer.
ter.

36 ter
september’s here again.

37 ter
regarde les rolling stones ! déjà des papys, toujours capables de donner des concerts, et pourtant ils ont avalé :
de l’alcool
de la coke
de l’héro
des champis du h du lsd des couleuvres.

38 ter
les couleuvres, c’est nous qu’on les avale. leur guitariste il se fait changer le sang une fois par ang.

39 ter
c’est ça, et michaël jackson, il était pas dans son cercueil, c’est bien connu.

40 ter
quarantaine.

41 ter
fiston, je suis sorti.
pas pour de bon.
pour un week-end.
entier.
j’ai préféré dormir chez une copine.
la maison sympa du papa n’est pas encore aménagée.
pour toi.

42 ter
fiston, avec cette copine, on a eu un projet.
on a fait ma lessive.
oh pas celle de mes sentiments oh non !
ma lessive, quoi.
et comme on n’avait pas de séchoir (sous la main),
on a mis le linge sur un radiateur.
j’ai pris une serviette chaude, elle sentait l’assouplissant, j’ai enfermé mon visage dedans,
c’était meilleur que le pinard,
vraiment.

43 ter
i had a dream, j’ai un projet.
je cherche une échelle.
je grimpe à l’échelle.
du silence.
des étoiles.
rien à dire.
rien à chanter.
rien à boire.
je suis le singe de dieu.
je cherche une échelle.
(ah non putain merde cet espoir c’est celui qui justement m’a fait commencer à boire.)

44 ter
je pousse la porte,
je casse la serrure,
je veux permettre à la douleur de se faire un chemin en moi.

45 ter
hors de moi.

46 ter
car elle, elle ne meurt pas.

47 ter
car elle, on se la refile.

48 ter
de mains en mains.

49 ter
social, economical.

50 ter
un premier week-end.
dehors.
là-bas, ils prennent leurs potions vers 21 heures.
y a des chances que thérèse soit de garde. thérèse, celle qui ne rit pas quand on ne la … pas. elle est pourtant si cool. 60 balais. enfermée des nuits entières avec des adddddddddictifs. thérèse, qui refuse qu’on ferme les portes des chambres. parce qu’elle l’a appris comme ça du temps des nonettes. elle passe son nez par le cran plusieurs fois sur la nuit. elle nous aime. je sais pas. un avant et un après. un dedans. et un dehors.

51 ter
je suis rentré.
enfin : je suis sorti de chez cette copine.
enfin : je ne suis pas rentré chez moi.
enfin : je ne suis pas vraiment rentré à l’hosto.
j’étais sorti pour un week-end complet.
52 ter
ah fiston ravi d’avoir été voir ce film avec toi : robin des bois. notre première sortie ensemble depuis des mois. vuke y avait eu toi au bout du fil voici des mois :
nonpapajeneviendraipluchétoi.

53 ter
tiens ? errol flynn avait déjà joué le rôle de robin au cinoche. il est mort d’alcoolisme à cinquante vergetures.
sale habitude.

54 ter
errol Flynn, héros archetypal. de la forêt sombre sombre sombre de sherbottle !
chère bottle ! (pour ceux qui…)
55 ter
je te jure je vais reprendre des chats.
des ?
ouais : des.

56 ter
une vie sans chats est pire qu’une vie sans flacon.

57 ter
indépendants, autonomes, souvent décidés sans avoir recours à la flasque qui conduit à la mollesse, et toujours reconnaissants.
mais si nécessaire, ils te virent.
j’ai pigé. la fameuse D.A.
hein ?
dépendance. affective. ils connaissent pas. ils sont pas addicts. ils sont felix.

58 ter
men at work.

59 ter
ils me proposent de venir en jour. de ne plus dormir ici.
déjà que j’étais venu en douce !

60 ter
il pleut des seaux sans vin blanc.
je n’ai jamais compris comment les voitures se retrouvent en avant.
j’arrive de la droite le virage mène ensuite à gauche et, là, je suis devant.
je tourne vers la gauche, angle droit, vraiment, feux rouges, pas blancs.
je passe sur le pont en dessous duquel sous lequel je suis passé avant quelques seconds seulement.
soudain je l’aperçois.
sans vin blanc.
je l’aperçois.
elle court sous les seaux sans vin blanc.
sans doute que son patron l’attend maintenant.
courrir.
flétrir.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
61 ter
bonjour facteuse ! vous avez des nouvelles de “o” ?
il était avec moi à l’hosto.
ah ! facteur !
ils se foutent de votre gueule vos manageurs !

62 etr
etc.

63 ter
il faut savoir.

64 ter
savoir dire non.

65 ter
au fond.

66 ter
mais oui !

67 ter
non je vais pas acheter ce divan, plutôt cet autre, là.
pourquoi ?
me fait trop penser à la psychanalyse !
68 ter
des gamins des gamines.
mauvaises mines.
leur prof n’est pas spécialement fine.
certains ont une angine.
certains voudraient montrer leur pine.
de rage.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
et pourquoi ne pas vivre à l’hosto ?
à vie.

69 ter
speechless.

70 ter
the age of self

71 ter
tu voulais faire quoi, DANS la vie ?
la question étant : je suis venu faire quoi DANS la vie ?

72 ter
mais non, tu ne tombes pas.
le garagiste du coin, lui il tombe.
oui, dans sa fosse.

73 ter
toutes ces choses qui ne nous serviront plus quand nous serons morts.
tous les livres que nous auron écrits, tous les livres que nous aurons écrits,
toutes les voitures que nous aurons dépannées.
les choses ne nous servent qu’à la condition d’être encore vivants.
une bouteille vide ?

74 ter
revenons dehors. partons de l’intérieur.

75 ter
little red robin hood hit the road.

76 ter
on peut faire sans.
sans quoi ?
sans toutes ces choses.
ok, je ferai avec.

77 ter
revenons dehors.
ppppffff ! trop dur ! dehors, c’est le soleil MAIS la tempête, le chaud MAIS le froid, les feuilles mais les branches dénudées, les grosses nanas MAIS les maigres, et surtout :
la télé, la télé, la téle, la télé.
ouais mais la télé on l’a aussi ici dedans, derrière les murs de l’hôpital, dans les murs, sous les murs, en cueillant des murs.

78 ter
oui, j’ai réussi ma vie.
mais je n’ai pas réussi la vôtre.
mon fusain était usé.

79 ter
oui j’ai réussi ma vie.
j’ai arrêté de boire à vie.
dernier avis.

80 ter
dehors :
violence
destruction
obsessions
passions.
dedans :
violence destruction obsessions passions.

82 terre
îles.

83 ter
now you’re wandering what to do,
now it’s the end.

84 ter

je suis pas diffcile.
pas vrai.
tu me proposes une jolie femme nue sur mon lit…

85 ter
l’érotisme, c’est bizarre, et cà marche !
bon… tu veux une médaille ou des menottes ?

86 ter
dehors, c’est quoi ?
c’est de hors.
tu te crois drôle ?

87 ter
dedans c’est quoi ?
de dans, cachés.

88 ter
allo la 88ème terre ?

89 ter
non mais je vais où moi ?

90 ter
dehors.

mais c’est où mais c’est où mais c’est où,
le pays de la liberté ?
sans bis, sans repetita.

dans la main mon portable.
suis-je transportable ?
on arrive.
j’attends sur le pas de la porte.
jaune l’ambulance.
jaune violent
un conducteur sans travaux.
un convoyeur coréen. jaune ? allez, arrête !
moi même pas sur un brancard.
et puis quoi ?
vieille l’ambulance.
pas confort, l’ambulance.
pas demandé à vivre, moi.
et eux ? le conducteur ? le convoyeur ? pas demandé à convoyer ?

on va vous conduire aux urgences… mais faut pas rêver…
non, faut pas…

alors vous buvez… combien ?
ouh la…

on peut vous garder une nuit.
pas plus ? normal.
la cure après la curée.

mais votre pouls est bon. vous êtes solide.l’écho de votre estomac aussi.
pas comme l’écho de mes pensées.
bah, ça peut arriver à tout le monde. tiens, tenez, justement, ici dans le service, et bien…

excusez, monsieur, une jeune fille va venir vous tenir compagnie. on va tendre ce rideau, là.
je vous en prie. enfin : on vous en prie. je suis à plusieurs dans ma tête.
ah ! cette blague-là elle est connue !

ah merde elle m’a pissé dessus quand je lui ai enlevé sa culotte. ppppsss son string… oh non… elle chie maintenant… pas possible quoi… ces séries de merde à la télé… ils savent pas de quoi ils causent.
ils savent. des gens s’y chient dessus. on ne le filme pas.
storyboard.
prison.
putain merde qu’est-ce qu’elle est migonnne. infirmier ou pas. bousillée. remets. remets le masque à oxygène.

qu’est-ce que je fous là ?

voilà la famille les proches la famille les proches…
bien vous êtes qui ?
son ex-peti-tami ?
vous avez rompu ?
ce soir-là justement ?
hier, quoi. bon.
et maintenant elle est ici.
elle a bu quoi ?
hein ?
non…
d’accord, elle s’est endormie dans la baignoire.
non, y a pas de quoi rire. on rit, nous ?
d’accord, il a maintenu sa tête hors de l’eau.
sa tête.
hors.
mais qu’est-ce qu’elle avait dans la tête ?
que vous l’avez plaquée en début de soirée ?
non.
vous avez tort.
elle a bu.
pour aussi peu.
comme vous dites.
elle est partie, où ? la gamine ?
elle a foutu le camp.
où ?
vous savez bien.

A UNE HEURE DE GRANDE ECOUTE
Récits

Pascal Samain
Rue du Pont 6
7011 Ghlin
Belgique
pascal@pascalsamain.be
http://pascalsamain.be
00 32 496 307742

alors (…il…) a pris un bâton d’ice cream pour faire une attelle et retaper l’oiseau.
Dan Fante, dans une traduction de Léon Mercadet

il passait des mois entiers seul dans une chambre, mangeant à peine, plongé dans un rêve éveillé.
Ronald Laing

le tocsin sonne.
on arrête de jouer.
Louis Calaferte

il faut que tu respires,
et ça c’est rien de le dire ;
tu vas pas mourir de rire,
et ça c’est rien de le dire.
Mickey 3D

Pour Dan Fante, qui ne lit pas un putain de mot en français

1

tu aimes le foot
que tu me dis, 
j’ai pas de doutes
que je te dis.
mais ta place je la paye
en monnaie de singe.
le feu dans mes méninges, une clé de merde dans ma bouche, une bouche de merde clé sur porte,
que des mots qui en sortent,
bouffis décolorés dissous collés voilés au palais
enfermés à hurler on n’est pas des perroquets on n’est même pas des sirènes.
ma bouche, mais je te paye en monnaie de singe.
au fait, c’est quand qu’elle t’es venue ta passion pour les singes
du foot ?
j’aime le foot que tu me dis, traîne pas en route que je te dis,
dehors
la neige, les glaces déformées, les miroirs, le cosmos tu as ta carte de train ? tes livres d’école ? traîne pas en route, je suis pressé, toi devant le miroir, traîne pas sur le trottoir, je suis pressé comme un litron, à sept heures qu’elle ouvre la station, un litron, le premier, je ne traîne pas, moi,
et ton papa te paye ta place en monnaie de singe.

2

les gens pensent que l’alcool est une maladie, les gens répètent que l’alcool est une maladie, les gens ont entendu dire que l’alcool est une maladie, les gens se persuadent que l’alcool est une maladie, les gens persuadent les autres gens que l’alcool est une maladie,
ils ne trouvent pas le microbe le gène la bactérie,
ils boivent.
les gens, ils boivent.

3

le facteur il boit
l’éboueur il boit
le maçon il boit
ils ne font pas semblant d’être malades ils boivent.

4

au fond, ils vivent comme des microbes.
sous la robe du vin.
dans le faux-col de la bière.
y a des liqueurs sucrées qui tuent sec.

5

les madames elles boivent.

6

elle quitte sa grande maison grande,
elle double sa grande maison grande,
elle va au magasin, elle ne se sent pas trop bien, elle embauche son vieux vélo, elle enfourche son vieux cabas, elle remplit son vieux cabas,
des bouteilles, à ras,
douze canettes dans les bras, personne d’autre sous les draps, des trous dans le pyjama, les taches de pisse sur le matelas.
(elle est honteuse, à ras.)

7

le psychiatre dit ah venez en ville avec moi, et des alcooliques, on va en remplir trois pleins cars !
bon, c’est toi qui conduit, mec ?

8

un gros, et son mur qui gagne son pain en le soutenant, un gros, il est plein aux trois-quarts.
il serait dans le car du psychiatre, lui.
je suis dans le cas.
il sème derrière lui sa vie en croûtons de pain pourri et le pigeon c’est lui.

9

alors le grand-père explique à sa petite-fille bon maintenant qu’on a fini les courses on va aller boire un coup regarde mes mains tremblent
tellement
que j’en ai envie
de boire un coup
tellement.
mais non, grand-papa, ce n’est pas à cause de ça.
bien !
dans ce cas ma chérie tire la chevillette et la canette cherra !

10

en gros voilà c’est ça,
il n’y a pas de mal à se faire du bien, un petit verre après le boulot c’est ça, ça aide, et d’abord les autres ont encore commandé une tournée, j’arrive, j’arrive, dans une heure j’arrive, on refait le monde (qui nous a repeints depuis longtemps), c’est quoi qu’on mange ?, non je n’ai pas très faim les enfants vont bien ?,
je te promets
je te jure
je te promets
je te jure
je te promets,
je te parjure.
en gros voilà c’est ça.
je n’ai pas très faim de la vie.
ni de toi.
ni de moi.

11

ma foi, pour son âge, encore de belles jambes, ne serait-ce ces poches sous les yeux comme le ventre vide d’une maman de kangourou,
mais là,
juste là,
putain que ça se voit !
mais là,
ce bide-là c’est à toi, ce bide distendu par le tanin, en vain, mais là.
ta vie, quelle bide !
(mais la caissière ne le sait pas.)

12

Aujourd’hui j’ai accroché un papier tue-mouches
à un nuage de ma rue.
j’ai d’abord attrapé des éléphants roses.
puis j’ai pris la peine j’ai pris la pose
(longtemps !),
alors j’ai attrapé les ivrognes qui vont avec.
et voilà c’est comme ça qu’on fait mouche.

13

mais si, tu bois !
mais non, je ne bois pas !
mais si tu bois !
je ne bois pas plus que tout le monde !
parce que tout le monde boit ?
oui, tout le monde boit.
et ?
et c’est ainsi.
(oui, je l’avais déjà remarqué.)

14

cette histoire commence un peu comme ça.
ce garçon est le frère de sa sœur, aînée qu’elle est la sœur.
un peu plus loin dans l’histoire, la sœur aînée s’inquiète de son frère
qui boit,
qui boit trop,
qui boit plus que tout le monde.
même si tout le monde boit.
la sœur aînée va trouver son frère
parce que justement
elle vient de trouver les mots justes à lui dire.
elle lui dit :
depuis un moment j’observe ta déchéance.
elle lui dit :
souviens-toi de toutes les belles choses que tu as faites dans ta vie !
(avant.)
elle lui dit :
à toi de savoir si tu veux mourir ou pas !
elle lui dit :
tu as un fils (quand même !)
elle lui dit :
tu ne te vois pas ?
TU NE VOIS PAS CE QUE TU ES DEVENU ?
(une loque, une épave, un déchet, sans doute, ou quelque chose d’approchant.)
mais le garçon, lui, se voit, même flou dans le cul d’une bouteille, n’en déplaise à sa soeur.
alors,
un peu plus loin encore dans l’histoire,
il préfère ne plus adresser la parole à sa sœur,
car voyons, fait-on remarquer à un cul-de-jatte qu’il n’a plus qu’un bras 
tandis que les gens normaux sont si sûrs d’en avoir deux ?

15

un homme qui boit, disons ça va.
mais une femme qui boit !
mon dieu non,
ça,
ça ne va pas !

16

papa, tu serres trop à droite.
tu me racontes quoi ? je roule bien au milieu !
(j’ai toujours été un bon conducteur.)

17

tiens au fait : toi.
tu sais pourquoi tu bois ?
oui, la psychologue me l’a expliqué.
(ah ?)

18

et maintenant putain de merde,
s’ils me foutent à la porte de l’hôpital,
putain !
ils ont intérêt à me filer tous les médicaments que je veux !
(sinon comment veux-tu que je m’en sorte ?)

19

la fête, la fête, tu parles !
noël, tu parles !
après six verres de rouge, papy va déprimer et monter se coucher
(vu que mamy est morte l’année passée.)
dès le champagne, machin va déconner !
truc va s’enfiler cinq bouteilles, il finira par chialer
- comme d’habitude !-,
chose va cuver devant la télé,
bidule va boucher les cabinets avec du vomi de poulet,
et l’autre là, va s’étaler dans la cuisine !
oui mais c’est la fête, alors…

20

le commissaire a pénétré les lieux du crime.
les acteurs n’avaient pas encore quitté la scène du méfait.
mais comme le commissaire n’avait pas bu,
il n’a pas pu
vraiment
participer à cette discussion de bitus.

21

es-tu vraiment obligé de boire ?
obligé, obligé, non…
tu pourrais essayer autre chose ?
oui je pourrais être propriétaire d’une voiture
et la laver chaque jour tant que le temps dure,
pour oublier cette douleur qui dure.

22

vraiment je ne crois plus en rien.
cependant ce que je crois bien
c’est que c’est le matin
et que si je ne bois rien de ce putain de vin,
mes doigts vont continuer à trembler,
ça je le croirais bien.

23

avez-vous déjà été de pierre ?
avez-vous déjà été pétrifié ?
par quoi ? nul ne le sait, mais pétrifié.
dans ces moments-là, plus rien ne va comme ça devrait aller,
ni comme on dit que ça devrait aller.
ça ne va pas bien,
vous n’allez pas bien,
vous êtes devenu de pierre.
être de pierre, ça ne va pas, pour un être de chair.
un être de chair, ça bouge
(ô dans les limites des lois de la gravité !)
un être de chair, ça vit
(ô dans les limites du bocal !)
un être de chair ça ressent des choses du vécu ça analyse ça comprend

et ça le dit aux autres,
ce que ça comprend.
mais, comprenez-vous ça ?, vous, vous êtes de pierre.
une pierre c’est plein de gravité ça ne bouge pas ça ne comprend
rien
que du gravas
autant dire rien.
pas la peine de calculer, de chercher une pierre aux riens,
pour vous ça ne va pas bien.
qu’est-ce qu’on boirait bien ?
(un petit rien, une goutte, juste une goutte pour diluer ce qui ne va pas bien.)

24

l’alcool, c’est une maladie ?
à ce qu’on dit…
(et qui vous l’a dit ?)

25

que l’alcool est une maladie, vous l’avez lu, ça ?
oui, quelque part…
en tout cas, on le dit.
c’est du sérieux ?
oui, mais j’ignore si on en guérit !
vous, vous ne buvez pas, vous, je le vois bien !
oh non oh non pas du tout ! juste un peu, après le travail, mes trois bières d’abbaye, mais ces trois bières-là, justement c’est comme un abbaye, quoi,
ça calme !

26

écoutez…
écoutez…
après tout je ne suis jamais que votre gé-né-ra-li-ste…
votre toubib de tous les jours…
(mais moi ça tombe bien je bois tous les jours !)
alors alors il y a toujours un moment comme ça…
où je suis bien obligé d’abandonner…
la partie…
ce n’est pas que je laisse tomber…
mais allez donc voir ce psychiatre que je vous ai recommandé…
(si j’arrive jusque là…)
il s’y connaît mieux que moi,
vous verrez… enfin… il verra… vous voyez ?
(oui mais quoi ?)
il y a de fortes chances … il vous écoutera
puis c’est debout qu’il se mettra,
il tapera du poing sur la table… très fort… très très fort…
avec son poing droit
- il le fait toujours, c’est comme ça !-
il vous dira :
« monsieur, si vous continuez à boire
vous allez vous retrouver dans une prison noire
dont vous ne sortirez plus jamais alors s’il vous plaît apprenez à marcher droit
bordel de merde !
et je vous donnerai les médicaments qu’il faudra. »
(mon médicament c’est l’alcool.)
donc vous verrez… vous verrez…
il vous fera très peur, il vous foutra la trouille de votre vie, il y arrivera,
en se mettant debout devant vous.
(mais moi je vis déjà couché !)
et vous,
vous,
vous comprendrez !
(mais moi je ne verrai rien, rien du tout, les alcoolos n’ont pas peur de boire, ça se saurait, mais alors de quoi ont-ils peur ? sinon ils ne boiraient pas, ça se saurait.)
vous verrez, ce psychiatre est fort, il est vraiment très très fort.
27

maman maman dommage que tu sois là comme ça
comme une conne à plat
enfin ils t’ont bien maquillée bien retapée on dirait que c’est toi,
et tiens je te glisse
une photo de ton petit fils
oui celle avec toi.
celle-là,
celle du baiser propice.
bon tu n’es plus vraiment là
(mais nous deux on est seuls, là, personne n’a voulu monter la garde recevoir les cartes de visite les fleurs ni les humeurs de ceux qui ont si peur quand est mort l’un des leurs, personne pas même ton mari mon papa.)
maman maman dommage que tu ne m’entendes pas !
tu étais infirmière tout le monde sait ça,
et donc même si tu ne m’entends pas
je tiens à te dire merci,
à moins que tu m’entendes ? je voudrais que tu m’entendes !,
merci d’avoir pris soin
de moi
si bien.
dans ton sein j’ai fini par le croire qu’il y avait déjà de la bière.
une bière,
bien bonne et bien noire
ça favorise
la montée de lait.
mais
tu ne m’as pas abandonné là en si bonne voie.
plus tard à table on buvait de la bière,
qui s’appelait « bière de ménage » avec si peu de degrés mais pas mal
de caractère
au bout du compte,
mais bon elle nous ménage.
tu te souviens de la fois
(oui je vois que tu t’en souviens je le vois)
où encore dans ce qu’on nomme l’enfance j’avais bu
en cachette
(à ce mariage),
j’étais pompette,
toi dans une robe coquette
et ton sourire qui signifiait tu es un peu jeune pour commencer,
et au bout du compte ça te rend mignon d’être rond
d’être complètement rond.
(je t’apprends maintenant qu’un peu plus tard ce jour-là je n’en suis pas resté là,
torché comme un vieux toit je suis parti m’allonger au beau milieu d’une route de béton,
en contrebas,
certain que j’étais
que j’allais
pouvoir arrêter
les voitures qui s’avançaient avec danger si près de moi
allongé sur le béton, et le goudron qui me collait le pantalon mais bon j’étais rond,
ça va ça va ne t’inquiète pas, j’entendais encore les voix des oncles qui racontaient des blagues interdites aux enfants, ça va ça va je n’étais pas si rond que ça, j’entendais encore les voix des oncles qui dégueulaient la moitié de leur repas !)
maman maman
j’ai eu quinze ans
ni p’tit ni grand,
après la messe avec les copains je repassais déjà au bistrot du coin
et dans l’après-midi tu m’épongeais le front d’une serviette humide,
et tiens, tant que tu es là, ne t’en va pas,
pas avant que je te reparle du médecin de famille
accouru au chevet de papa
pour toutes les maladies qu’il n’avait pas, toi tu finissais souvent
par dire :
docteur (tu disais toujours docteur aux docteurs),
docteur je vous sers une petite goutte ?
c’était comme ça en ce temps-là
il n’y a pas de quoi fouetter un chat,
d’ailleurs monsieur le vicaire
aussi il aimait la bière,
celle que papa ramenait de la campagne,
attention !
fermée avec un vrai bouchon,
fermentée en bouteille au moins six mois,
et pan ! la mousse beige la robe brune
on s’en foutait plein l’urne !
maman maman maintenant
je te laisse un peu avec toi,
ne vois aucun rapport entre toutes ces choses-là,
je te laisse un peu avec toi,
moi je vais repasser à la station
m’acheter du soda bourré de vodka,
allez je te laisse dans ta bière,
moi je ne suis même pas le clou de ton cercueil.
du moins pas celui-là.

28

Ils sont en train de chercher le gène de l’alcoolisme,
lui cependant ,pas con,
lui les a déjà repérés.

29

madame
jamais je n’aurais imaginé être capable d’érafler la tôle de votre quatre-quatre
à l’aveuglette
quatre à quatre
on ne fait pas d’omelette sans casser des canettes.

30

et maintenant.
et ensuite ?
et après…
après tout…

31

la télé est allumée, couverte de la poussière des centres de cure, magnétisme de misère, cordes délitées, un peu d’astéroïde, beaucoup de cendres de beaucoup de cigarettes, beaucoup de couches de beaucoup de vies qui ont mal brûlé, et elle, elle tient sa conférence, avec sous les yeux juste en dessous de la peau pendue rayée, son volcan mal éteint, son passé mal étreint, incendie d’eau, ils ont beau lui donner une charrette de Valium™ le soir.

32

peut-on se noyer dans une bouteille ?
une seule, non sans doute, mais c’est un début.

33

nager, pourquoi ?
se noyer, pour sûr.

34

comment oses-tu me dire que c’est de la « masturbation » intellectuelle ?

35

comment oses-tu me dire que c’est de la folie ?

36

comment oses-tu me dire que je suis taré ?

37

comment oses-tu me dire que je ne suis pas normal ?

38

on est hors du circuit mais pas en vacances.
on n’est pas en vacances mais on rame.
on n’est pas des touristes.
on est nous aussi de la vie. de la vie on en est aussi.
peut-être plus que vous tous réunis, nous, dans l’auditoire de la mort.

39

l’infirmier rame.
dans le couloir ils ont installé un rameur. pour la forme. pour notre forme.
mais seul l’infirmier rame à ses heures perdues.

40
putain la psychologue a de ces nichons !
et souriante.

41

l’assistante sociale se retrouve chaque jour que Bacchus fait devant des mecs qui ont du verre pilé à la place des couilles et face à des nanas qui ont un tesson de bouteille dans le vagin. ça fait mal ça fait mal. vers 17 heures elle rentre à la maison après avoir chopé son gosse à la garderie.
jeune maman elle n’a pas encore de bouteille.
mais elle ne rame pas trop.
42

la douche est collective, la douche est commune, prendre une douche c’est commun. mais toi tu t’étais abandonné comme une vieille loque desséchée dans la salle d’attente étriquée d’un purgatoire interminable. l’alcolo ne se lave plus, il s’en fout de ses cheveux devenus trop longs, il s’en fout de ses ongles de pieds poussés trop fort, il s’en fout de ces petites merdes coincées sous les paupières, il ne s’en fout pas de son cerveau trop gros coincé sous son crâne.

43

il s’en fout,
il s’en fout,
il s’en fout.
non il ne s’en fout pas.
Il n’est pas si fou.

44

voilà bien la course des humains : quelque chose plutôt que rien.
et celle des buveurs : rien plutôt que quelque chose.

45

tu prendras bien quelque chose ?

46

qu’est-ce que vous prendrez ?

47

on ne m’y prendra plus.

48

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre (mais qu’est-ce qu’une tête de ?)

49

une cravate alors ?

50

le psychiatre n’a pas une tête de psychiatre. une tignasse de hippie un peu, dirait-on, un vieux groupe de rock, parfois en catogan, un vieux t-shirt vert usé, et des baskets d’ado. il me tape sur le bide, il me dit tu sais moi aussi j’ai fait une dépression.
et son sourire de latino.

51

bonjour madame, que pensez-vous de votre psychiatre ?
il est bien (sous tous les rapports.)
ah ?
oui, il porte une cravate chose, un pantalon machin (oh j’ai vu le même dans une galerie !), des souliers pointus cirés avec du cirage truc (on sent que son petit personnel est de qualité), son caleçon vous pensez je n’y pense pas, puis des lunettes car-ré-es à la mode, devant sa villa se trouve son cabriolet, d’ailleurs chaque week-end il emmène sa maîtresse à la mer, là ils se tiennent la main en amoureux.
ils connaissent les meilleurs restos du coin.
ils savent vivre.
eux.

52

et il y a aussi ce cinéaste qui explique ceci : que les plus grands créateurs étaient tous alcooliques,
sont tous alcooliques.
et ils le seront ? (où les cinéastes vont-ils chercher leurs idées ? bulle à verre ?)
53

mais non il est complètement con, ce psychiatre !
deux ans que je le vois, et il n’a pas réussi à me faire arrêter de boire.

54

le mien, il a si je puis dire le bras long.
à force.
partout il transporte son très lourd DSM-IV-TR, le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, quatrième édition révisée. je me reconnais dans la rubrique Troubles Liés à Une Substance. enfin, précisons, si je carbure, au fond, c’est peut-être à cause d’un trouble lié à l’essence, plutôt.
un manuel agnostique qui n’apporte aucune réponse à qui que quoi dont où quoi que ce soit, et partout nulle part, à la fois.
depuis ma naissance.

55

un trouble.
et une camisole chimique.
deux forces.

56

et à la une,
et à la deux,
et à la trois,
DSM quatre.

57

fiston, il faut que je te le dise.
si j’ai arrêté de boire, si les accus à plat j’ai arrêté d’accumuler les culs de bouteilles vides dans un coin du garage et si j’ai arrêté d’écrabouiller les canettes de vodka-orange sous le siège de la voiture, ce n’est pas pour moi, pas tellement. l’autre jour j’avais été déposer au moins cinquante vidanges de rouge à la bulle, alors un passant m’a fait remarquer : vous devez boire beaucoup. vous avez une bonne descente.
oui je devais.
oui une bonne descente, en effet, l’enfer n’était plus si loin de moi. à portée de goulot.
ou bien le paradis ?
parce que fiston, il faut que je te dise, après trois Xanax-Retard ®, un Rémergon ©,
et une bonne dizaine de Château-Lafuite®, les draps de mon lit finissaient par avoir l’odeur du linceul, et cette odeur-là n’était pas pour me déplaire. c’est au premier étage que je dormais dès le milieu de l’après-midi, et pourtant je planais vachement plus haut que le premier étage. j’évitais avec soin le grenier où tous nous stockons les souvenirs dont nous ne voulons plus.
si j’ai arrêté de boire, ce n’est pas pour moi.
la mort est inodore, je te le dis.

58

maman cette nuit j’ai chié sous moi.
je ne m’en suis rendu compte qu’au réveil.
il y avait quelque chose.
insidieusement.
quelque chose d’insidieux qui puait.
quelque chose de lancinant qui puait.
et c’était de la merde.
ma merde.
ma merde, tu l’as bien connue autrefois, ma merde, non ?
donc je voudrais te parler de ma merde, celle de cette nuit.
hier soir, j’étais, comme on dit, rétamé. le cuir passé, martelé par un rétameur du quartier des tannages de peaux, tu sais, cette collection de livres que tu m’achetais quand j’étais morveux, pour me faire connaître le monde. celui-là montrait d’énormes cuves avec du cuir trempé, depuis j’ai visité ce genre d’endroit,
ça pue,
ça pue aussi un peu la merde.
à la fin, au bout de sept bouteilles de pinard (à 8 euros 75 pièce, on n’a que le plaisir qu’on se donne), sept comme dans les meilleurs contes, à la fin j’ai cédé. putain dehors c’était l’hiver livide, dehors. pas que tout semblait être en train de geler, non : tout était gelé pour de vrai. je vais t’aider à comprendre mon objectif. comme tu le sais, j’ai une tête, et dans sa partie supérieure, un cerveau. à un certain endroit de mon cerveau naissent des idées, des idées tantôt fixes, pas qu’elles soient gelées, non : elles me glacent, moi ; et des idées tantôt mobiles, toujours en mouvement,
perpétuelles,
en pure perte.
elles ne servent à rien.
elles ne m’avancent pas.
elles ne servent à rien d’autre qu’à être là à courir entre mes neurones et qu’à me faire chier.
elles avancent masquées, et ça n’a rien d’un carnaval.
je n’y comprends que dalle, elles sont de plomb, mais qu’est-ce qu’elles galopent !
alors
moi
j’ai pensé que les étouffer dans du vin, leur noyer le cerveau, ça ne me ferait pas de tort.
enfin, pas plus que ça.
or tu vois,
avant ça j’avais avalé plusieurs cachets de XXXXX (copyrighted, d’une seule traite), puis des pilules de YYYYYYYY (registered, c’est un fait), et tu vois, ces bonbons ont si bien déposé leurs marques, et je flottais à un point tel, loin de mes idées fixes, à un point tel que je ne me suis plus senti, ça, je t’ai déjà aidée à comprendre mon objectif.
je ne me suis plus senti, et j’ai chié sous moi.
ça puait, ça collait, c’était froid.
tu m’as déjà connu, maman,
un peu comme ça.

59

the fact is.

60

à l’hôpital, aucun divan.
faut pas qu’on s’affale comme avant.
à l’hôpital, aucun sofa.
faut pas qu’on retombe aussi bas.

61

chèèèèrrrr public bonjouuuuuurrrrr ! connais-tu l’histoire de l’ascenseur ?
non ?
chèèèèèèrrrrr public la voi-ciiiiiii !!!!l
de nos jours on ne compte plus les ascenseurs ! partout il y en a ! des grands et des petits ! des vieux qu’ont bien vécu, des jeunes qui vont nous en faire vivre !
(au 19ème siècle, déjà !)
(d’ailleurs chérie on n’a jamais fait l’amour dans un ascenseur, ah ah !)
et bien aujourd’hui, notre ascenseur se trouve dans un, je vous le donne en mille !, … un hô-pi-tal ! très général, hein, l’hôpital, très général, rien de particulier. l’aphone habituel, la flore intestinale, ah ah !
et là, dans un coin de l’ascenseur, une dame, la quarantaine la dame, quarante ans à tout casser.
il fait beau… dehors, hein, pas à l’intérieur de l’hôpital, d’ailleurs passer l’été à l’hôpital, hein, on vous dit pas.
bref.
la dame, la quarantaine, donc, porte un short, disons une espèce de, disons sur l’étiquette au magasin ils avaient écrit ça : short. elle tripote et tripote et tripote les cordons qui pourraient, éventuellement, au cas où, lui tenir le short à la taille (voir : magasin, nom commun etc.) chèèèèèrrrr public, tu l’as compris :
la dame, elle tremble.
elle tremble parce qu’elle picole.
elle picole parce qu’elle tremble.
elle tremble, alors elle boit.
au début, de l’intérieur, qu’elle tremblait.
maintenant de tout partout.
alors,
humblement,
elle demande au monsieur qui lui fait face monsieur vous ne pourriez-pas s’il vous plaît nouer les cordons de mon short je n’y arrive pas j’ai un problème je tremble.

62

la dame, la quarantaine, c’était la première fois qu’elle osait venir en parler.
en parler à qui ?
en parler à l’hôpital, tiens !

63

putain de main droite de putain de main de putain de main de merde tu restes pas en place, j’ai encore dû utiliser ma main gauche pour te garder en place ! tu as encore cafouillé sur le clavier
du terminal
automatisé
de la banque.
j’avais tapé 368, pas 2b9 !

63

… mais je ne vais pas te couper, j’ai encore besoin de toi pour tenir la canette !

64

non monsieur l’agent de police non je ne bois pas !
je me torche !
65

bien bien bien vous l’avez compris (monsieur), vous buviez pour vous anesthésier. pour, en quelque sorte, endormir votre…votre douleur-de-vivre.
non, pas en quelque sorte. souvent du bon vin.

66

ma douleur ce n’est pas que je m’y vautre, c’est que…

67

du coup,
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
ske j’ai envie d’dire
(bordel c’est ça qu’ils apprennent à l’école, les psys ?)
ske j’ai envie d’dire,
sèkeu… vivre, est-ce une telle douleur ?
vivre…
(pour moi, oui.) (bordel.)

68

alors monsieur comprenons-nous bien, ici personne ne vous demandera d’arrêter de boire, absolument personne, hum !, si vous buvez et bien c’est que vous buvez, et c’est un fait incontournable, et si vous avez commencé à boire c’est que bon vous aviez besoin de commencer à boire, alors oublions que vous buvez, cela n’a finalement aucun intérêt.
on va pas se fixer là-dessus.
et si un jour vous arrêtez de boire, supposons que vous arrêtiez de boire pour… pour… votre petit chien, moi en tant que toubib j’en serais fort heureux !
(mais il n’a pas de chien, ce buveur !)

69

buveur invétéré, qu’on dit !
invertébré ?

70

décervelé ?

71

ah non ça c’est le but !

72

you and me at the edge of time.

73

tu vois, moi non. moi je ne supporte pas que vous disiez à tout bout de champ : j’ai rechuté j’ai rechuté !
d’où ?

74

oh j’en ai entendu d’autres, monsieur (le psychiatre) !
que j’étais en pleine déchéance. mais qui m’avait déchu ? pas moi, rien d’autre que le regard des autres…

75

the fire-sea licking my feet.

76

on rigole, on rigole.
mais la douleur, ça existe.
une douleur, comme ça, sans nom, qui se balade en vous sans définition possible, qui prend toute la place, qui fait ses petits en vous. une douleur qui ne va pas si mal et qui ne vous va pas bien.

77

ta douleur ? ta douleur ? allons bon ! c’est facile de parler de douleur, de chercher des excuses alors qu’en fait tu manques de vo-lon-té !

78

quelle volonté ? de quoi parle-t-on (à la fin ?)

79

il faudrait d’abord, pour s’entendre, savoir de QUOI on parle, bordel à queue ! après tout, jésus déjà disait : père, pardonne-leur, ils ne savent pas de quoi ils parlent ! c’est vrai :
les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), bon, on leur a appris à parler quand ils étaient petits. ce faisant, ils s’imaginent, les gens, les proches, les amis, la famille (ah la famille !), ils s’imaginent connaître le vocabulaire ! de fait quand ils vont au supermarché, ils précisent qu’ils ont l’intention de régler par carte bancaire, la caissière les comprend, les gens, nos proches, nos amis, la famille.
la famille. ah, la famille !

80

tu dis simplement : voilà, j’en ai marre de la vie.
et c’est un scandale.

81

tu dis : voilà j’ai le cancer.
et tout le monde accourt auprès de toi avec des bouts de tuyaux qui leur restaient dans la remise.

82

tu dis : voilà, ça fait trop longtemps que je souffre.
et tout le monde accourt avec des vitamines.
et tout le monde planque les vitamines.

83

après tout, il n’a que le cancer…

84

je vais vous expliquer, moi, je vais vous l’expliquer pourquoi mon frère boit.
je le sais, moi.
c’est parce qu’il est faible.
écoutez, allez, il avait tout pour réussir !
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
il est intelligent,
mais il est si faible !
(est-ce que je bois, moi ?)

85

ces deux-là sont tombés amoureux. à l’hôpital.
d’accord, ils n’allaient pas bien.
ni l’un.
ni l’autre.
lui bon c’est depuis la mort de sa femme (dans un accident de voiture, il conduisait, elle était enceinte de leur première fille et le fœtus, on l’a retrouvé sur le pare-brise.)
on peut comprendre, n’est-ce pas ?
on peut comprendre.
elle ? je sais pas. ça tournait pas rond non plus.
ils font partie de ces personnes qui croient échapper enfin à l’alcool
en tombant amoureux.
à l’hôpital.
(de quoi tu te mêles ?)

86

à part ça, jésus a dit : aime ton prochain…

87

et jésus dit : aime ton prochain verre !

88

fiston, il faut que je te dise.
si j’ai arrêté de boire, c’est pour toi.
je te le dis, de toi à moi.
il fallait bien que je te le dise.
je suppose qu’il est mieux de te le dire plutôt que de ne pas te le dire.
je pense vraiment qu’il n’est pas utile de tout dire à son fiston, sauf ce qu’il est mieux de dire plutôt que de ne pas le dire.
maintenant, ceci étant dit, je peux romancer l’affaire, si tu le souhaites.
c’était un gris dimanche gris d’avril qui ne se découvrait pas d’un fil. comme à mon habitude, j’avais bu dès le réveil, j’étais déjà passé à la station, le dimanche c’est pas lui c’est sa cousine qui tient la boutique.
comme à son habitude elle m’a salué avec gentillesse
sans me poser
la moindre question
du genre :
non mais pourquoi venez-vous acheter cinq bouteilles de rouge chaque dimanche à 7 heures du mat ?
non.
pas par compassion, sans doute.
je faisais tourner la boutique, au fond.
je débouche la première bouteille.
je tremble.
je flippe.
mes mains lâchent la bouteille.
elle va s’exploser la tronche sur les disques de mon chanteur favori.
autour de moi. partout. du verre. du vin.
ça pue. ça pue le vin. ma gueule pue pareil quand j’ai bu. et comme je bois toujours…
tu sais, le vin, ça pue. ah la binette extatique du type à la télé ! il agite avec aaaamour son ballon, ah ça sent la noisette, le fruit rouge avec un arrière-goût de mort ! arrêtez vos conneries, le vin ça pue !
j’ouvre une deuxième bouteille. je n’ai pas soif. je n’aime plus le vin. je n’aime plus boire du vin. je bois du vin parce que j’ai la tremblote. j’ai la tremblote.
on appelle ça : le manque. joli mot.
j’abrège la seconde bouteille je l’ai vomie.
et au milieu des bulles de bile qui pétaient sur l’inox de l’évier
de la cuisine,
j’ai vu ton visage,
fiston.
joli mot.

89

et ce poteau de signalisation qui le regarde,
lui,
qui le nargue.
ta gueule !

90

cette amie avait un ami.
son ami buvait (beaucoup, mais demeurait toujours poli.)
une fois assis à, par exemple, la terrasse de ce bistrot en face de la gare,
il commandait un « demi de rouge. »
la suite ? vous voulez la suite ?

91

tous les matins avant même de manger, il vomit.
il ne vomit rien.
juste un peu de cette bile verte
fabriquée à l’intérieur de son corps blanc,
ici, sur la planète bleue.

92

tous les matins, il vomit.

93

tous les matins, il vomit.

94

tous les matins…

95

les matins ? il les vomit tous.

96

un premier demi de rouge.

97

merde à la fin on vient ici pour se soigner, on sait très bien qu’on doit arrêter de boire, et puis voilà à la télé en plein salon, à une heure de grande écoute, des pubs pour de l’alcool vraiment c’est de nous qu’on se moque on nous provoque.

98

je ne sais pas, je me sens divisé.
à quel sujet ?
non, tu ne comprends pas. je suis divisé : moi.
oui mais à propos de quoi ? de toi ?
non tu ne comprends pas. je me sens divisé. une partie de moi dis fais ça, une partie de moi dit fais ci…
ah oui ah oui ah oui je te comprends mieux, c’est le fameux truc de la division entre la raison et les émotions. non ?

99

aujourd’hui matin je n’ai même pas envie de me laver. non je ne vais pas me laver. j’ai des traces de merde sèche au fond du caleçon, trois jours de merde je crois.

100

putain l’odeur entre mes orteils !
101

d’habitude, avant, d’habitude, avant, je m’épilais les poils de bite, j’évitais la brousse.
maintenant, après, maintenant, après, je porte l’odeur de sperme pourri de ma branlette d’hier soir.

102

je me suis branlé hier soir ? j’ai oublié.

103

d’habitude, avant, d’habitude, avant, j’éliminais ces morceaux de peau durcie sur la plante de mes pieds.

104

il va travailler.
un détour par la station.
il achète deux flacons de ce rouge à la con format 50 cl, y a pas de bouchon donc pas de problème à l’ouverture du goulot, en allant travailler, après un détour par la station.

105

monsieur c’était votre jour d’essai et vous sentiez l’alcool.
je sentais l’alcool ?
je ne l’ai pas remarqué moi-même, mais ma secrétaire avait des doutes, elle est venue m’en parler.
elle avait des doutes sur quoi ? sur le fait que je boive, ou sur le fait que je ne boive pas ?

106

une bouche de merde, une clef de merde dans ma bouche.

107

c’était jour de stage, aujourd’hui. le troisième de la semaine de stage, aujourd’hui.
au volant sur l’autoroute, elle a bu six canettes de gin-cola, aujourd’hui.
à l’école, les toilettes étaient fermées, aujourd’hui.
elle est ressortie en rue, mais elle n’a pas trouvé le moindre bistrot, aujourd’hui.
c’était pourtant stage, aujourd’hui.
en revenant vers l’école, elle a pissé sur elle. aujourd’hui, son pantalon était trempé.
trop tard.
alors, avant de se présenter à son troisième jour de stage (c’était aujourd’hui, quand même !), elle est retournée dans sa bagnole, elle a mis le chauffage à fond sur chaud, elle a espéré que son froc sèche vite, vite, vite.
vite.
elle a espéré que personne ne se doute de rien, aujourd’hui.
quand le maître de stage lui a dit votre leçon était bien donnée bravo mais excusez-moi si je vous importune c’est délicat avez-vous hum hum comment ? un problème avec votre séchoir.
(pourquoi ? je la flaire la pisse ? c’est ça ?)

108

c’est depuis quand que tu aimes le foot, fiston ?
j’avais pas remarqué.

109

traîne pas en rue.
il fait froid.

110

fiston.

111

fiston.

112

j’arrêterai de picoler, et je passerai des heures à caresser mes chats.
quand j’arrêterai.

113

elle m’embrassait. je veux dire elle me mettait la langue. elle touchait mes cheveux. elle touchait mes nichons. elle suçait ma bite. elle me mettait un doigt dans le cul. elle hurlait j’aime ta bite. une fois elle m’a mis un concombre dans le cul. c’était froid, putain !
elle aurait pu aussi me sucer les orteils !
mais on s’est tapés sur la gueule.

114

tu comprends tu comprends tu comprends ?
non.
tu comprends ? six mois que je ne bois plus !
vraiment ?
six mois que je ne bois plus ! tu comprends ? (mais voilà ce week-end y a la ducasse au village et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront et tous mes potes y seront.)
nnnnoooonnnn…

115

mesdames et messieurs, d’emblée je vais commencer mon exposé
par une provocation.
tion.
vous avez tous, je le suppose, entendu parler du bioéthanol, ce carburant qui serait censé éradiquer le problème de la consommation de pétrole
par les humains
à la surface de la terre ?
terre.
j’oserai, mesdames et messieurs, une comparaison,
son,
avec l’éthanol consommé comme carburant par les alcooliques pour éradiquer le problème de la consommation existentielle,
tielle,
des dits alcooliques
à la surface
de leur âme.
(n’est-ce pas ?)
(pas)

116

n’est-ce pas ?

117

allez ! à ta santé ! (mentale.)

118

tale.

119

neuf.

120

en matière d’alcool, poser la réponse c’est y répondre.

121

on était là, on était encore là, et encore ! on était las.
dans un groupe. de parole.
tout à coup sans prévenir, le psychiatre (qui se démet soudain de sa confortable position socratique genre je ne dis rien mais je n’en pense pas moins je ne dis rien c’est à vous de parler qu’est-ce qui va surgir here and now ?), le psychiatre lance comme ça :
et si on parlait des bienfaits de l’alcool ? des bénéfices que vous en tirez ?

122

alors marc il a lancé comme ça : des bénéfices des bénéfices ? mais on est fauchés, nous autres !

123

maïeutique ta mère !

124

marc est très drôle. parfois. quand il n’a pas bu.

125

madame, moi je vous rendrais bien volontiers votre fils ! bien volontiers ! je n’ai pas pour vocation de hum… « retenir » les gens ! seulement vous le saviez il est hum euh schizotypique il se protège de la euh « vie ⅔ » en se coupant en deux, enfin je veux dire mais non après tout c’est vrai qu’il y met du sien à se couper en morceaux,
et donc pour y venir,
lors de notre dernière séance il est tombé en deux, par terre, littéralement en deux, un lui, un autre lui.
moi je peux vous expliquer pourquoi à partir d’aujourd’hui vous allez devoir payer deux chambres,
et le pire,
et le pire là-dedans c’est qu’au fond c’est à cause de vous
que
tout
a commencé ™.

126

alcool :
info ou intox ?

127

jésus décida ce jour là
de multiplier les personnes pétrifiées de douleur.
la pétrification.

128

la pétrification vient
aussi en ne mangeant pas.

129
mais madame mais madame comment voulez-vous que je vous explique les dessous de l’affaire ? comment ? je ne suis pas DANS lui. j’imagine ce qu’il ressent. j’en ai une idée. une toute petite.
si petite.
vous en avez une si petite ?

130

d’idée ?

131

la douleur, le doux leurre
(oh arrêtez vos jeux de mots à la con, les gars !)

132

les deux lui c’est lui quand même ? mais qui boit ? lui ou l’autre lui ?

133

quand elle avait poussé la porte de l’hôpital, elle avait d’abord vu le sourire sympa d’une infirmière qui lui avait balancé : oh la la mademoiselle n’a pas l’air faite pour le bonheur !

134

je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais faire une cure je devrais.

135

mon cher père, on peut toujours en causer on peut toujours. de ma douleur.
cependant,
dès que je vais t’annoncer que ma douleur commence avec ta tronche de merde, ça va mal tourner.

136

papa je sais pourquoi je bois !
parce que tu m’as volé maman !
maman je sais pourquoi je bois !
parce que tu allaitais papa !

137

en couverture de ce magazine de sciences tousskiliadplusérieu, ils titrent :
quand l’esprit dérape.
petit a :
l’esprit fonctionne ou ne fonctionne pas, il ne marche pas dans tous les cas, donc il ne se casse pas la gueule.
c’est nous qu’on se casse la gueule !

138

bien-sûr que c’est la faute de la société !
on ne va pas s’étendre là-dessus
(quand même, quand bien même ♭♩♪♫)

139

fiston,
les dessous de l’affaire ?
j’ai acheté un microscope une lunette d’astronome et je me scrute. à la longue j’ai cessé de bouger pour ne pas voir trop de choses trop de détails trop d’étoiles mortes trop de minerai appauvri. en moi.
les dessous de l’affaire ?
les autres aussi se sont procuré le même équipement. ils me scrutent à leur tour, depuis si longtemps. ça me fait mal.
les dessous de l’affaire ?
je me fais tout petit, petit, petit.
(mais il faut bien que je continue à aller pisser et chier. on n’en sort pas grandi.)

140

en couverture de ce magazine, ils titrent la psychanalyse peut-elle soigner ?
ils veulent rire ?

141

ah bon madame vous avez une formation psychanalytique ? manifestement vous ne connaissez pas le préfixe « dé » !

142

madame, s’y connaître en psychanalyse ou ne s’y connaître en rien, c’est du pareil au même !
voyons voyons la psychanalyse ne cherche pas la guérison !
c’est bien là son symtpôme !

143

et la thérapie ? vous y croyez à la thérapie ?
si vous me le dites !

144

vous y croyez (au moins) ?
+

145

polizeï dränkt.

146

morgen wieleicht.

147

fiston,
me voilà installé dans « ma » chambre.
un lit, un lit mais pas vraiment d’hôpital, quelque chose d’un peu plus cosy. on peut régler la tête, pas mal, j’ai déjà remarqué qu’en dormant relevé les cauchemars passent directement du cerveau (ou du siège des émotions ! ah ah !) au trou du cul d’accord ça fait mal en passant mais ça passe plus vite. une armoire qui ferme à clef, clef de merde dans ma bouche, une bouche de merde.

148

pour avoir quelque espoir de changer quoi que ce soit de sa propre vie, il faut la fracasser.

149

si on se contentait de fracasser les vidanges ?

150

il faut il faut il faut, il faut ceci, il faut cela. et pourtant, cette incantation-là, putain, elle est vraie, pour une fois.

151

fiston,
une armoire équipée d’une minuscule serrure, le premier venu la crochète, mais le premier venu n’est pas toujours le dernier arrivé.

152

quand on a bu, on se sent plus fort on conduit mieux on rigole plus on se fait des copains ça donne du courage l’alcool conserve la preuve mon grand-père est mort à 97 ans ça donne du goût aux pâtisseries et du piment à la vie on fait mieux l’amour après
on a moins peur
on a moins peur
on a moins
on a
a
on.
(laquelle de ces propositions vous ressemble le plus ?)

153

la gentille demoiselle songe quelques minutes encore au pourtant chouette boulot qu’elle a dû laisser derrière elle
pour un mois
pour un an
(le reste de sa vie ?)
(elle travaillait dans un magasin de vêtements pour enfants.)
elle plonge le regard dans la photocopie qu’un patient lui a laissée sur la tablette du lit (d’hôpital.)
alors bien vrai ? l’alcool s’attaque à toutes les fonctions de l’organisme ?
bien vrai ?
l’alcool détruit les neurones, les liaisons entre les neurones, l’alcool s’attaque au foie, à la vésicule, troue l’estomac, peut rendre aveugle, ronge la gaine des nerfs, déchausse les dents avant d’entrer dans l’œsophage,
et c’est ainsi qu’ils vécurent et eurent beaucoup de maladies,
des grandes et des moins grandes.

154

maître corbeau, sur un arbre bourré, tenait en son bec une vidange…

155

fiston,
le buveur il en a marre de lui-même au point de ne plus prendre soin de lui-même.
aucun.
tu vois ?
mais merde à la fin, je me souviens avoir changé tes langes peints à la diarrhée, coupé les ongles de tes petits petons, décrassé tes yeux divins,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot,
et je t’ai appris le pot.
mais merde à la fin pourquoi je me lave plus la raie du cul ?

156

si l’alcool conserve ?
ça dépend.
tu ouvres un bocal de prunes, c’est un délice.
tu ouvres le bocal d’un alcoolique, ça dégage !

157

fiston, bien-entendu que derrière tout ça j’ai un problème.

158

l’alcool fait perdre la mémoire ? attends, ça m’intéresse, moi, ce truc…
faut faire quoi ? le boire ?

159

suis-je alcoolique ?
suis-je vraiment alcoolique ?
ne suis-je que alcoolique ?
je me cache quelque chose.
mais toi ?

160

c’est pas possib’ de boire autant !
(il est dingue, il détruit tout autour de lui, tout le monde le fuit.)

161

ah ? mais c’est le but… j’ai envie d’en finir avec tout avant que tout ne finisse de toute façon.

162
je te jure, c’est un groupe de malades !
tu as vu ces fans de foot ? ils sont arrangés !
ce film, c’est la folie !
quel truc de débiles !
(arrêtez, quand vous serez vraiment fous, vous comprendrez…)
arrêtez !

163

mais allez va ! depuis que je ne suce plus, j’ai réalisé que dans les magasins, et bien !, il mettent le rayon alcool juste à l’entrée quand tu rentres à l’entrée quand tu rentres à l’entrée…

164

fiston, j’entends le vent. énormément de vent. l’hôpital psychiatrique est construit sur une hauteur, au-dessus de la ville. avant y avait le gibet, ici. on pendait les condamnés à l’écart de la bienséance, du commerce et du culte. puis quand s’est agi de caser les maboules quelque part, si possible loin du regard des bons bourgeois, les zautorités ont choisi le même lieu, tiens !
la folie dérange bla bla bla je ne vais pas te casser les pieds avec ça…

165

bla bla bla…

166

on lui a expliqué ceci :
quand tu auras arrêté de boire (enfin… pas de l’eau hein ah ah ah !), tu verras des alcoolos partout. le mec qui boit, dans la rue, tu le sentiras à 10 kilomètres à la ronde ! la nana du bureau de poste aux yeux jaunes et transparents ! le garagiste à la langue épaissie qui n’a plus que trois doigts à chaque main !
on les repère, on les repère !
(précisons, ils sont par-tout !)

167

ne suis-je QUE alcoolique ?
fig.1 (voir plus haut)

168

il était une fois
un tailleur de pierre
qui chaque jour
taillait la pierre
dans la carrière
de pierre.
un jour qu’il avait introduit le burin vers l’arrière
d’une filière
de pierre
lui parla une grosse pierre :
délivre-moi, délivre-moi, petit tailleur de grosses pierres !
je suis une âme prisonnière
de cette grosse pierre !
plus loin qu’hier,
plus loin qu’avant-hier,
une brave fermière
m’a enfermé à l’intérieur de cette grosse pierre !
mais pourquoi ? demanda le tailleur de pierre ?
elle lui répondit, la pierre :
elle en avait plein le cul de moi, je la faisais chier, et comme son mari s’en battait la queue avec une pelle à tarte,
elle m’a taillé cette vilaine croupière !
putain merde connasse !

169

ne suis-je QUE alcoolique ?
non, poussière d’ange aussi.
ailes damnées.
envol condamné.
pierre aux pieds.
icarrément.
170

quand il était tout petit déjà :
il perdait ses lattes, il s’emmêlait les pinceaux, il perdait parfois la boule, on ne le comprenait pas, il changeait d’humeur, jean-qui-jean-qui-pleure, il n’allait jamais jusqu’au bout, il n’achevait rien,
bref,
il était déjà une sorte de gamin pourfendu qui n’existait pas vraiment et qui vivait perché.
(oui, loin de vous très loin.)

171

articule !

172

achève ce que tu as commencé !

173

mesdames, messieurs, l’équipe est absolument d’accord que vous nourrissiez les chats sauvages qui vivent dans le parc de l’hôpital !

174

tu n’as que six ans et tu te poses trop de questions !

175

ras-le-bol !
ils font leur café, d’accord (ils ont le droit !), tout le monde n’aime pas le café, mais la question n’est pas là. la question étant, madame l’infirmière, qu’ils laissent traîner leurs tasses, leurs mégots, et le soir ils ont encore le culot de réclamer leur programme télé favori, toujours des feuilletons de mes couilles !, les mêmes conneries amerloques, les pieux de l’amour !, en plus je sais pas si vous savez mais moi je le sais : dans les séries ils picolent, ils se servent un whisky pour un yes pour un no, alors je vous dis pas, non c’est pas ça, je comprends ce que vous dites, je dois aller leur parler à EUX ? c’est ça ? non mais on est dans un hôpital ici ou quoi ? l’équipe elle sert à quoi ? je paye mon séjour, moi !
(oui, la mutuelle, plutôt, de fait…)

176

il ronfle, quoi ! toute la nuit ! je fais quoi ?

177

on assiste chez le sujet à une lutte pour préserver le sentiment de sa réalité.
(n’importe quoi ! il se noie et se décape dans le pinard !)

178

moi intérieur  faux moi sans vie

179

perception irréelle  action insignifiante

180

réalité ✖ persécution  pétrification
( tu comprends mieux, fiston ?)

181

psy  chiatre

182

fiston,
pas loin se trouve la morgue,
comme pour rappeler que la vie on en meurt à en crever.
(la porte bat au vent, ça fait un peu western glauque !)

183

fiston,
le parc est grand, le pavillon des grands sérieux jouxte le mien, on peut rejoindre le pavillon des quand-c’est-eux à pied…

184

fiston,
on soigne toutes les pathologies des pas trop logiques, dans le coin…

185

fiston,
je n’irai pas jusqu’à dire que je les aime d’amour, non. quand tu viendras me saluer, bientôt, on se baladera dans le parc, et alors tu les verras.
ils me fendent, les « grands malades »…
celui-là fait un pas, stoppe le mouvement, reste là, comme une stèle, justement. derrière ses grosses lunettes, ses yeux s’allument de joie, il se met à sourire, à rire, il cause avec un autre, invisible, qui fait du surplace à ses côtés, et il porte de beaux favoris, au fait.
celle-là avance, un lourd sac à la main, elle scrute le ciel toutes les dix secondes, j’ai regardé aussi, je n’ai rien vu, mais elle si : je la crois.
celui-là s’esclaffe qu’aujourd’hui on va manger des calamars ! des calamars ! des calamars ! (fiston, j’ai vérifié, on bouffe du poulet !)
tu feras connaissance avec « le chien », fiston : lui, il se carapate comme un militaire une-deux-une-deux, et de temps en temps il se prend à aboyer : roaoh roah !, peut-être après les chats sauvages, sans doute après des êtres qui lui font du mal et refusent absolument absolument absolument de lui foutre la paix.
parfois on cite son prénom :
marcel se prend pour un chanteur de variétoche,
fernand le muet me montre les cahiers qu’il remplit d’une écriture indéchiffrable sauf de lui seul, il me fait piger que ce sont ses « devoirs. »
simon chasse des mouches imaginaires avant de franchir le seuil des portes.
ce n’est pas que je les aime d’amour, non.
maintenant j’en fais partie,

186

bienvenue dans l’unité d’alcoologie !
(ici, c’est moins grave !)

187

encore un gamin, débile léger, probable, en pleine discussion avec l’animatrice :
• ils me font peur !
• oh tu sais… devant chez moi un couple passe tous les jours à 17 heures promener leur chien… eux me font vraiment peur !

188

vraiment.

189

très peur.

190

je l’ai lu dans le journal :
un jour un mec est arrivé dans un auditoire de médecins avec des échelles de différentes grandeurs. la vlà qui explique : il y a des échelles dans la douleur ainsi comparons un cancéreux à qui on a cousu le trou de balle et attaché une poche au ventre et comparons-le donc à un petit alcoolique de rien du tout qui manque totalement de courage…
et bien ?
et bien les étudiants ont saisi la plus grande échelle et ils ont pendu ce connard au plafond !

191

bon, je retourne à mon pavillon, celui des grands cireux au yeux vitreux…

192

y-a-t-il moyen de s’en sortir ? (parfois.)

193

parfois.

194

oh ça faisait longtemps qu’on ne me regardait plus comme avant !
cool ! on te regardait toi (au moins) !

195

bonjour monsieur l’agent de quartier je viens pour la convocation celle de mon changement de domicile.
ah ouais mais vous n’étiez jamais chez vous ! on peut être certain que vous habitez bien où vous le dites ?
j’étais hospitalisé.
hein ? où ça ?
à l’hôpital psychiatrique.
hein ? on vous a interné ?
non, j’y étais volontairement.
hein ?

196

ce qu’elle a ? je vais t’avouer, moi, ce qu’elle a…
pourquoi devrais-tu avouer TOI ce qu’elle aurait ELLE ?
je me sens concerné…
ah ?

197

ce qu’elle a c’est qu’elle a toujours eu peur de la vie, voilà !
il est interdit d’avoir peur de la vie ?

198

fiston,
ici la bouffe n’est pas très bonne. pas grave. mais pas tout à fait normal malgré tout. autour de moi y a des gens qui n’ont plus que ça, la bouffe…

199

normal, courant, ordinaire, compréhensible.
anormal, spécial, monstrueux.
incompréhensible.

200

ah je suis contente de t’entendre au bout du fil !
tu m’appelles seulement maintenant ? chuis à l’hosto depuis trois mois.
je sais, je me disais que tout allait bien.
201

tu devrais faire une cure tu devrais faire une cure tu devrais…
pourquoi ?
tu es si… comment ?... loin
et ?
et ça me fait peur.
peur pour moi ou peur pour toi ?
je sais pas… l’alcool la folie tout ça c’est des trucs je sais pas…

202

ah vous aussi vous êtes un patient ? vous avez une cigarette pour moi ? des menthol ? bon, d’accord, tant pis. mon administrateur de biens est un radin. ils prétendent que je vais mal parce que je suis schizophrène. vous n’avez pas l’air d’un patient. vous êtes schizophrène aussi ? l’alcool ? rien de plus ? bah, ce n’est pas grave, ça. mais je ne suis pas schizophrène. il fait beau ce soir, non ? ils vont venir. les extraterrestres. ils ont envoyé un signal sur mon portable. pas si simple, mon vieux ! c’est un message codé, naturellement ! moi seul comprend ! (des fois j’en ai marre d’obéir à ces enculés de l’espace !)

203

tu vois, moi j’ai rien fait. c’est mon ex-mari. je me suis laissée entraîner. et le juge vient de refuser que je sorte pour de bon de cette prison de merde ! prison, hôpital, c’est du pareil au même.
non ?
non.

204

les fantômes de l’hôpital.
eux.
et moi.
205

jamais je n’aurais cru finir un jour ici. maintenant, voilà, j’y suis.
pourquoi pas ?

206

depuis quelques années tu te dégrrrrades trrrrrès forrrrrt.
va te faire enculer, papa !

207

il n’était plus le même, il n’était plus lui-même.
mais surtout c’étaient les autres qui persistaient à rester plus que jamais les espèces de cons qu’ils avaient toujours été.

208

fils de pute ! tu es toujours là au cul des infirmières à essayer de dénoncer ton voisin de chambre soi-disant qu’il aurait bu en cachette et au moment où je te cause, tu laisses tomber par terre ta barrette de shit !

209

ils organisent un groupe « contes », la psy lit une histoire, et on doit essayer d’en parler, voilà, ça me branche pas, c’est en fait le groupe « con » !

210

avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté du fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
pour me recoudre le nombril.
avant d’aller à l’hosto
j’ai acheté pour cinq pistoles
oh oh oh
de fil
oh oh oh
une énorme bobine de fil
je vais recoudre ma camisole
oh oh oh !

arrivé à l’hosto
oh oh oh
j’vais observer ma pourriture
oh oh oh
sous toutes ses coutures.

j’ suis une enflure
oh oh oh
une rature une vergeture
oh oh oh
faut qu’on m’enferme derrière les murs !

211

vous savez la façon d’aborder la maladie mentale a beaucoup changé avec le temps !
sur quel flanc ?

212

putain de vie de merde à la con !
j’en ai ras la patate !
je vais me cuiter !
rien à foutre de leurs tests de crétins !
c’est truqué leurs trucs.

213

hips !

214

fiston, je le sens je le sens, plus rien ne sera comme avant. je… je cherche mes mots : ce n’est pas que plus rien ne sera comme avant, c’est que plus rien ne pourra être comme avant. non… il est impossible que tout recommence comme avant, voilà. non… là tu vas t’imaginer qu’il est possible que je picole à nouveau, or, de fait, il est impossible que je picole encore, l’alcool et moi c’est fini. non… je ne sais pas comment je vivais, avant, mais… je ne vais plus vivre comme ça. et je ne vais plus vivre comme ça, comme avant, sinon je vais me remettre à boire. non… non, non, non, je ne boirai plus et ne me demande pas comment je le sais, je le sais c’est tout, j’en suis absolument convaincu, enfin… même pas convaincu, je ne bois déjà plus, là, de fait, depuis mon arrivée à l’hosto, pas besoin de me convaincre moi-même. ne me demande pas comment je m’y suis pris, vu que je ne me suis pris à rien du tout, c’est comme ça, dès que j’ai su qu’une place se libérait pour moi, je n’ai plus avalé un gramme d’alcool.
j’ai du mérite ?
je n’ai aucun mérite ?
je n’en sais rien je l’ignore, je ne pense même pas à ce genre de choses complètement hors propos.
j’ai arrêté, c’est bien, non ?
j’ai arrêté, fiston.
au fait, voilà ce que j’avais l’intention de te dire : j’ai arrêté.

215

j’étais comment, avant ?
chiant… mais je t’aimais déjà.

216

bon… dites… sorry… je n’ai plus des masses d’unité sur ma carte de téléphone alors dites-moi en vitesse : COMMENT IL VA ?
oh il est là depuis trois jours seulement, il dort, il dort, il dort.
et… c’est normal ?

217

faut pas que je te cause trop fort, tu vois le type là-bas devant la télé ? oui, lui. avec sa barbe. et bien, hier au repas de midi, on mangeait et tout et tout. on a entendu un énorme cri. le gars, oui, lui, hurlait des phrases qui lui restaient un peu dans la gorge, un doigt tendu vers le plafond, il s’est mis à baver, puis il est tombé sur le pavement, boum !, en tremblant, et bon, chut ! plus bas !, il a chié sous lui. une infirmière s’est pointée, celle qui ne met jamais son tablier, jamais !, et elle lui a enfoncé un bout de tissu dans la bouche,
et,
et,
et.

218

clef de merde.

219

salut salut ! j’peux m’asseoir à côté ? bon moi je voulais pas mourir, pas vraiment je voulais juste ne plus vivre mais poser un acte violent pour me supprimer ça non je n’y arrivais pas.

220

asile.

221

au repos.

222

loin.

223

asile.

224

boire ? ça peut arriver à tout le monde ! regarde jocelyne, là, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver ici !

225

mais… ceux qui ne picolent pas… comment ils font pour tenir le coup, pour supporter cette vie de merde ?

226

t’inquiète t’inquiète, la société elle sait pertinemment qu’elle broie les gens en mille morceaux ! elle en fait du haché desséché et là-dessus elle les imbibe d’alcool pour leur rendre un semblant d’élasticité, et hop, bon pour le service ! ainsi de suite…

227

chers collègues,
à l’aube de ce colloque assez singulier, nous nous questionnons tous :
la folie, c’est quoi ?
228

et au coucher de soleil, ils se demandaient encore ce que la folie pouvait bien être, à la fin…
(c’est à ce moment que le chamane…)

229

pure mother, pure milk.

230

il a toujours été fou.

231

ça l’a rendue folle. à tout jamais.

233

tu as vu son regard ?

234

il fait le fou

235

elle joue à être folle, ça l’arrange bien, rapport à…

236

complètement frappé. comme un apéro.

237

il est passé de l’autre côté.

238

trouble mental, déséquilibre mental, aliénation, démence, délire, maladie mentale, psychose, déraison, dérangement, égarement, divagation.

239

c’est dans un moment d’égarement qu’il s’est mis à divaguer vers la démence délirante sous l’effet d’une déraison déséquilibrante, d’une terrible aliénation troublante.

240

moi, ça ne m’étonne pas ! on le sentait venir…

241

mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse pour elle ? elle est dans son monde à elle.

242

je suis malade, complètement malade.

243

livraison de légumes à domicile.

244

tu savais que le mot « maboule » était d’origine arabe, toi ?
non, mais ça ne m’étonne pas.

245

de toute façon, il n’écoute plus personne !

246

fiston,
te parler de la folie c’est un peu les mots pour ne pas le dire… le mot « folie », c’est un entonnoir, figure-toi ! on y enfourne tout et n’importe qui. un mec a un léger grain, de l’humour, une personnalité propre ? alors, il est fou. sentence. une nana va jusqu’au bout de ses désirs ? ça y est : elle est folle. un père de famille n’aime pas le foot ? il faut l’enfermer. tu ne te soumets aux conventions fixées depuis la nuit des temps par dieu sait quel imbécile ? par ici la piquouze !

247

mais la folie, ça existe.

248

marre de cette réunion d’équipe ! on ne va quand même pas ramener la camisole de force, le bain froid et les chaînes ! si ?

249

en quelque sorte, il buvait pour ne pas devenir complètement ouf !

250

non mais quoi c’est quoi la différence entre boire et de l’alcool et sniffer de l’héro je sais pas moi qu’on m’explique !

251

pour oser conduire quand on a trop bu, il faut être dingue !

252

papa,
dès que j’osais émettre une opinion différente de la tienne, tu me hurlais que j’étais dingue. mes copains étaient dingues, les profs que j’aimais étaient dingues, j’écoutais de la musique de dingues.
j’ai si vite pigé que pour obtenir un peu d’amour, de reconnaissance, d’éducation, de sécurité, il fallait que j’approuve tes opinions. à toi.
tu t’empressais de raconter à ma sœur aînée que j’étais dingue, puis tu me confiais que ma sœur cadette était dingue, à qui tu avais affirmé que notre sœur aînée était dingue.
tu voyais des dingues partout.
tu ne te regardais pas assez souvent dans le miroir, je crois.
tu aurais aperçu un dingue de plus.
c’est pourquoi, cher papa, va te faire mettre !
même là où tu te trouves maintenant.
dans ta tombe.
d’ailleurs j’ai créé un comité de soutien aux vers, aux insectes et aux parasites, et dès la première réunion je leur ai expliqué le chemin à suivre pour entrer dans ton trou de balle.

253

papa,
c’est à cause de toi que j’ai commencé à boire, au fond.
ça fait un bien fou de déposer le paquet chez un autre que soi.

254

non papa,
c’est plutôt grâce à toi que j’ai commencé à boire. pour changer sa vie, il faut la fracasser. sauf que la mienne de vie, tu l’avais déjà fracassée, dès ma naissance.
l’alcool ?
j’ai du recasser le plâtre, quoi !

255

putain de bordel à queue (à roulettes), les plus fous ne sont pas ceux qu’on croit !
les gens normaux : eux sont fous. fous de normalité, de trop de normalité, de normalité confondante.
( t’as un exemple ?)

256

j’ai plein d’exemples.

257

oui papa, je suis dingue. oui.

258

clef de merde ? de diamant, ça oui !

259

j’ai froid.

260

j’ai froid.

261
la folie,
fiston,
c’est quand
à l’intérieur
de toi
il fait froid,
très froid,
si froid
trop froid.

1 bis

un diamant, je te dis.

2 bis

l’alcool, chez lui, ça cache quelque chose et en attendant ça gâche tout.

3 bis

entouré d’empaffés qui ne savent plus s’ils veulent arrêter de boire, ou continuer d’arrêter de boire.
ou boire.

4 bis

boire et déboires.
tu veux rire, là ?

5 bis

ce type, comment que tu veux que il se soigne ? il participe à rien, il regarde des dvds toute la journée. c’est pas comme ça qu’on s’y prend.
on ne sait jamais.

6 bis

mesdames et messieurs, chers patients qui coûtent cher à la société, c’est le distribuement des médications !
( à vos marques ?)

7 bis

pourquoi yzont donné des noms de musiciens à tous les pavillons ? bientôt yvont nous dire de soigner notre alcoolisme avec
des élixirs de fleurs
de bach !

8 bis

un magnifique hêtre pourpre. il déploie ses branches etc.
au pied de l’arbre, un bonhomme archi maigre, cheveux longs et poisseux (poisseux, les cheveux !)
il se lance dans une gestuelle héritée du bouddha musulman né sur les bords du jourdain.
il est fou, donc ?

9 bis

à ce qu’on dit.

10 bis

il y en a un, je sais pas, je l’ai surnommé : jérôme bosch, il me fait penser à un personnage d’un tableau de jérôme bosch (j’ai oublié lequel.)

11 bis

euh… ce genre de personnes… ça existe VRAIMENT alors ?
tu vois bien.

12 bis

cette nuit, ils ont téléphoné au service sécurité.

13 bis

ce genre de gens… ce genre de gens… ils ne font de mal à personne, je te ferai remarquer ! ils vont même pas au salon de l’auto !

14 bis

chère tatie,
ici tout se passe bien.
ce n’est pas l’hôtel mais bon je le savais avant de venir.

15 bis

je le savais, fiston.

16 bis

chère tatie,
je fais te faire une esquisse d’une typologie des maladies de l’âme.

17 bis

chère tatie,
merde alors ! j’ai un dérèglement des quatre humeurs à la fois :
phlegme, sang, bile noire, bile jaune.

18 bis

billevesées.

19 bis

sous le poids de leurs péchés, ils sont condamnés à l’enfer.

20 bis

la trépanation, ça fait même pas mal, fiston !

21 bis

mieux vaut avoir une bite dans le cul qu’une bouteille dans la tête !

22 bis

fiston,
demain il m’enlèvent la pierre de folie de mon cerveau.

23 bis

de force dans la maison de force ?
hein ?
non… je suis venu en exprès !
hein ? vous êtes fou ?

24 bis

qui a peur du grand méchant fou ?
pas le petit litron rouge, en tout cas…

25 bis

bonsoir ma chérie, oui je t’aime encore, ah tu craignais qu’à cause de la cure je t’aimerais plus ? où tu vas chercher tout ça ?
(quoique…)
bon ben embrasse les enfants de ma part, hein !

26 bis

… paradoxalement, comme une avancée…

27 bis

fig 1, fig 2, fig 3, fig 4, figure-toi.

28 bis

quand charcot charcutait…

29 bis

nous sommes en direct du ALCOOL grand prix de formule 1 où les meilleurs ALCOOL joueurs de foot du monde vont s’affronter pour 3000 ALCOOL tours de pédales sur leurs ALCOOL vélos depuis un ALCOOL tremplin. ici la ALCOOL piscine olympique, à vous les ALCOOL studios !

30 bis

un jour ou l’autre, il est temps de savoir ce qu’on veut !

31 bis

plus jamais plus jamais !

32 bis

c’est ça que tu veux ?

33 bis

non, je pense vraiment que l’équipe nous respecte.
tu parles ! ils savent tout de nous ! tout !

34 bis

chuis antipsychiatre… euh, antipsychiatrique…
ouais, psychiatrique, quoi !

35 bis

JE N’AURAIS JAMAIS CRU QUE JE BOUFFERAIS UN JOUR DES NEUROLEPTIQUES !
( y en a bien qui bouffent du steak de cheval, alors…)

36 bis

qui s’y freud s’y pique !
( ou le pique…)

37 bis

alors vous, vous êtes contents d’avoir bu, vous êtes content d’avoir arrêté de boire, vous êtes content d’avoir fréquenté des malades mentaux ! hein ?

38 bis

d’une façon ou d’une autre, la soufffffrance mentale demeure un continent noir encore très mal exploré !
(où ils ont mis le chauffeur de salle ?)

39 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud.
dans le fond de la salle : bien vrai, ça ! l’insconscient personne l’a jamais vu !
au premier rang : en plus il sniffait de la coke !

40 bis

fiston,
et encore ! nous avons la chance toi et moi de vivre dans un pays qui ne criminalise pas la souffrance mentale ! y a un pays où un odieux président nabot …
je sais, papa…
comment : tu sais ?
le cours de sciences sociales, à l école…

41 bis

sur cette photo, des malades mentaux à poil dans la cour d’un hosto en grèce. nous allons passer un chapeau pour le chauffeur…

42 bis

tu sais pas quoi tu sais pas quoi tu sais pas quoi ? il a réussi à convaincre son psychiatre qu’il était devenu alcoolique à cause de ses problèmes personnels !
(quel culot !)

43 bis

depuis toujours l’homme s’est trouvé confronté à des êtres différents et impénétrables…
( d’autres hommes, non ?)

44 bis

au rang des personnalités toxiques :
sigmund freud qui prolongea le mythe grec de « suffocation de la matrice » alors qu’en fait , c’est lui qui suffoquait du cerveau

45 bis

bienheureux les…
car…

46 bis

sous l’effet de l’alcool, tout devient laid. la vie devient laide. le regard devient laid. les autres deviennent laids. l’oxygène devient laid. l’herbe devient laide. un éléphant rose devient laids éléphants roses.

47 bis

il a un gros pif rouge plein de trous. ses yeux ressemblent à des œufs de cane : jaune laid, blanc pisseux. dans le ventre une montgolfière qui ne prendra plus son envol.
laid.
très laid.
la vraie liberté, quoi !

48 bis

pour la millième fois elle nous dresse la liste des formations qu’elle a suivies, couvrant des domaines aussi invraisemblables que disparates. elle veut en mettre plein la vue, elle veut convaincre son auditoire qu’elle est quelqu’un, encore, malgré tout.
à des degrés divers.
malheureusement elle pue de la gueule, l’alcool à cent mètres, plein la vue.

49 bis

il dit sans honte : c’est la huitième fois que je viens ici, je lutte contre l’alcool depuis 15 ans.

50 bis

il est plus fort que nous il est plus fort que nous il est plus fort que nous.
mais les deux font la bande.

51 bis

maman,
depuis mon arrivée ici, je ne t’ai plus jamais vue sur les murs en pleine nuit.

52 bis

pas mal ! vous avez un q.i. d’autant.
d’autant que nous n’avez plus de cuites !

53 bis

est-ce que c’est pour toujours, les dégâts ?

54 bis

on RESTE alcoolique.

55 bis

j’ai une fille, oui. enfin, j’avais une fille. enfin je l’ai encore, pourtant…

56 bis

docteurj’ail’impressionquemespiedsnesententpluslesol !
ah ? c’est un début de polynévrite.

57 bis

mais le concept demeure flou.

58 bis

qu’est-ce que la consommation d’alcool ?
un délire ?
une démence ?
une folie ?
une frénésie ?
une humeur ?
une idiotie ?
une possession ?
une connerie ?

59 bis

ouais j’ai bu et alors ? ça emmerde qui ? va chercher l’infirmier ! tu veux que je te casse la tronche ?

60 bis

maman,
depuis que je suis arrivé ici, je commence à trouver la vie moins laide.

61 bis

c’est un bon début, ça oui ! mais derrière demeure un fameux rébus !

62 bis

quelle énigme de folie !

63 bis

maman,
s’il y a bien une chose que je ne supporte plus, c’est l’emploi à tout bout de champ du mot « malade » à la place d’autres mots. il a fait un truc de « malade », c’est un livre de « malade », il joue de la guitare comme un « malade. » la maladie, c’est la maladie. le froid. la laideur.

64 bis

il était deux fois… ah non ! une seule ! j’ai bu un coup de trop…

65 bis

voir page 974, cette citation de zigmound frott :
la notion même de « boire un coup de trop » serait distrayante, pour ce qu’elle ne recouvrirait pas une réalité aussi sordide. en effet, le premier « coup » n’est-il pas déjà le « coup de trop ? »

66 bis

je lève le coude (de trop), et après, boum !, le trou noir. je me réveille à l’hosto.

67 bis

tu ne crois pas à la psychanalyse.
ok.
c’est ton droit.
ok.
pourtant, avoue, si tu as bu, c’est qu’il y a une raison, non ? arrêter l’alcool, c’est un premier pas, ok. mais derrière ? hein ? derrière ? ok ?

68 bis

disons que collectivement, la bouffe est dégueulasse. et il ne s’agit pas d’inconscient collectif.

69 bis

derrière ? tout ce que tu veux, derrière. mais pas avec les outils rouillés de la psychanalyse, cette incantation mystique proche du dogme religieux et qui s’admire elle-même dans un miroir fêlé.

70 bis

toi, tu es venu ici pourquoi ? parce que tu es alcoolique ou parce que tu es fou ? parce que pour les fous, il y a d’autres pavillons ! dans celui-ci, personne n’est dingo !

71 bis

oui oui je veux bien aller aux activités d’ergothérapie, mais comprenez-moi, ça me fait bizarre. avant je bossais comme éducateur, alors bon me voilà de l’autre côté de la barrière donc ça me fait tout drôle !

72 bis

égo-thérapie.
ergot-thérapie.
très charpie.
c’est pas fini non ?

73 bis

vous pouvez nourrir les chats sauvages avec les restes des repas, ne laissez quand même pas dix assiettes traîner dans la cuisine
pendant plusieurs jours !

74 bis

toi, on t’a expliqué pourquoi on t’a envoyé ici ? spécialement ici ?

75 bis

fiston,
j’ai dormi jour et nuit un mois durant. j’ai recommencé à me laver. je me nourris mieux.
l’autre jour un type est arrivé en pleine crise de délirium. il tournait en rond au pas de course dans le jardin, en écrasant les plantes sur son passage. du coup, l’autre là, le mec que je n’aime pas du tout vu qu’il critique tout le monde au lieu de s’occuper de lui-même, il a gueulé dans le réfectoire :
korsakoff !
ou : korsakov !
je ne sais plus.
apparemment, cela se produit quand l’alcool a définitivement grillé la plupart de tes neurones.
irréversible.
ça fout les jetons.

76 bis

maman,
j’avais oublié :
dès que j’avais un peu mal au dents, tu me proposais un sucre imbibé d’alcool de menthe.

77 bis

oh ! vous avez bien raison, monsieur ! ici, certaines personnes s’installent et n’ont pas vraiment l’intention de guérir de quoi que ce soit ! si jamais elles ont quelque chose en débarquant ici, d’ailleurs !
(oups ! je rougis ! en tant qu’infirmière, j’aurais du me taire !)
(ah ! est-on assez sévères ?????)

78 bis

c’est à VOUS de savoir ce que VOUS attendez de VOTRE cure. NOUS on est à votre disposition pour vous aider dans VOTRE direction.
(désolés mais y a rien d’aut’ à dire !)

79 bis

c’est vous qu’avez commencé, c’est VOUS qu’arrêterez !
(désolés mais c’est vrai !)

80 bis

moi, j’aime me bourrer la gueule, m’éclater le citron à la coke, à n’importe quoi qui me tombe sous la main ! avant j’étais taximan, j’ai bousillé je sais plus combien de bagnoles, plus aucun patron ne veut de moi ! je suis tombé du deuxième étage, bassin fracturé. cet appartement-là, en fait, j’y ai foutu le feu sans le faire exprès, je me suis endormi en fumant une cigarette !
du moment que ma bonne femme fait bien à manger !
vrai, je claque toutes mes allocs de mutu dans l’alcool et la dope !
et la meilleure de toutes ? j’suis heureux, moi ! j’suis heureux ! j’adore me péter les lattes ! à fond !
(c’est ma bonniche qui a contacté le psychiatre… moi…. bof…)

81 bis

moi j’en ai rien à foutre ici, rien…

82 bis

tu as d’autres anecdotes du genre ?
plein.

83 bis

un rayon entier… :
bonjour bonjour c’est moi je reviens ! je pensais que ça irait, dehors, mais ça n’a pas été. allez, je viens passer un petit mois de vacances, ah ah !

84 bis

t’es trop conasse ! huit fois que tu recommences une cure ! à chaque fois, tu subis un sevrage, vingt jours de comprimés ©, un mois de ® ! au bout de six semaines tu claironnes que tu te sens prête à quitter l’hosto… la suite au prochain numéro ! t’es trop débile ™ !!!!
je n’arrive pas à me contrôler…

85 bis

mesdames et messieurs, la salle de remise en forme est ouverte !
ppppffff….

86 bis

comme raconte le psychiatre, le taux de réussite, c’est 3% environ. alors, je préfère me dire que ça ne va pas marcher pour moi. et si ça marche…

87 bis

si ça marche, c’est bien emmerdant pour toi, au fond !

88 bis

je suis ton infirmière de référence, crois moi il faut que tu penses à toi. pas SUR toi. à toi. ça fait des années que tu tortures ton corps, il n’en peut plus, il est à bout…

89 bis

vous savez ?
(elle pince les lèvres avec préciosité.)
vous savez ?
ici, c’est la première fois. mais avant j’ai fait quatre séjour à l’hôpital ✜✜✜✜✜, et j’ai passé un an au centre $$$$$$, et bien, partout j’ai laissé un excellent souvenir, je suis encore en contact avec le ΨΔΓΑΘδ et avec la ςψζεΓ.
tu veux ma photo ?

90 bis

fiston,
y a un truc qui fait masse.
autour de moi, je vois un gros tas d’alcoolos et d’alcoolotes qui n’ont pas l’air d’en vouloir. un peu comme s’ils refusaient leur moment de vérité. (non, tout à fait.) être face à eux-mêmes.
pourquoi, au-delà du plaisir, je bois ? (plus que de raison.) that’s the question quand même non ?
bon, j’arrête de te casser les pieds.

91 bis

écoutez monsieur, je suis votre infirmière de référence et je peux vous affirmer
que :
c’est du travail !

92 bis

affolé par la folie,
j’ai des affres au lit.
va chier, à la fin !

93 bis

la première chose que tu ressens quand tu arrêtes de picoler, c’est que la vidange, c’est toi. et comme en plus tu es consigné, tu imagines que éventuellement il y aura moyen de recycler le grand vide que tu es devenu.

94 bis

salut à tous !
j’me présente : je suis « la place. »
pas la place du marché, ou la place de ciné, ni la place du mort ah ah ah !
non, je suis : « la place. »
celle que vous avez faite en vous décidant à faire une cure. oui, vous avez fait « de la place », et « la place » en question, c’est donc moi.
quand même, ouvrez un peu les yeux, maintenant qu’ils ne sont plus plombés par monsieur éthanol ℗. l’alcool. l’alcool, avant, dans votre ancienne vie, il en prenait de la place, non ?
il occupait touuuuuuutes vos pensées, lalalère !
matin
midi
et soir
et la nuit itou.
lalalèreu !
faut que j’aie de l’alcool en me levant, et de quoi tenir la matinée, et de quoi me noyer l’aprème, et devant la téloche, et du whisky pour le dodo, ça aide !!!!
etc.
itou.
l’ennui, l’alcool, on doit aller l’acheter, se déplacer, passer du temps au night shop, revenir à la maison, ou bien alors repasser au bistrot. si on dégueule un building de bile, c’est encore la faute à l’alcool ! si on va pisser toutes les demi-heures, c’est encore la faute à l’alcool ! si on se fait choper au volant par les flics, avec deux tonnes de vodka dans les veines, ça prend la soirée pour s’expliquer ! si on crashe sa voiture contre une madame avec un landau, ça va encore durer des plombes ! si on se retrouve au tribunal de police, c’est encore à cause de l’alcool ! si on se chamaille avec sa gonze, c’est la faute à l’alcool ! si on fout des trempes aux gosses, la faute à qui ?
hein ? à qui ?
or donc :
qu’allez-vous à présent faire de moi, « la place ? »

95 bis

de toute évidence, le problème… l’alcool, c’est permis ! légal ! encouragé, même ! voilà le problème !

96 bis

alll-llors… chez moi, tout a démarré quand
(j’ai perdu mon boulot, ma femme m’a quitté, j’ai su que ma fille avait le sida, j’ai du vendre ma maison, mon père est mort, j’ai abandonné la pratique du foot, mon chef me harcelait, mon fils a tété en prison)
quand j’ai craqué complètement.

97 bis
l’.

98 bis

l’énigme.
99 bis

bonjour bonjour je suis « l’énigme. »

100 bis

mais non mais non l’alcool c’est bon pour plein de choses !
regarde un peu…
utilisée en shampooing, la bière permet de redonner de la brillance aux cheveux,
l’odeur du houblon, incrustée dans un oreiller, aide à fermer l’oeil, la bière attire les limaces, elle noie les mouches, et détourne les guêpes, le sucre de la bière ravira vos fleurs et legumes, la bière enlève les taches des vêtements…

101 bis

et si tout cela, l’alcoolisme, si ce n’était qu’une construction de l’esprit ?
et si après tout l’homme avait besoin d’alccol comme d’oxygène ?
hein ?
tu en dis quoi ?

102 bis

l’excès nuit en tout, voilà.

103 bis

fiston,
ce que j’ai, c’est une douleur, de la douleur.
de toute évidence, à part les spécialistes et les pros, ça ne branche personne, à notre époque.

104 bis

trucmuche, vous êtes en direct de la grand-place, alors dites-nous est-ce que cette manifestion pour une meilleure prise en charge collective de la folie individuelle a rassemblé beaucoup de monde ?
et bien, bidulette, oui, ici c’est noir de people et les slogans les plus passionants fleurissent ! on peut lire des choses comme : - viens chez moi, j’habite avec une folle !, ou encore : - donne moi un grain de ta folie !
trucmuche, vous êtes notre envoyé spécial sur place, peut-on dire que les organisateurs sont satisfaits ?
alors oui en effet ça oui, la plupart des manifestants, et il y en a de tous les âges, se sont déclarés en faveur d’un meilleur partage de la folie. le centre pour l’égalité des chances mène d’ailleurs la fronde. il faut savoir qu’à peine 1% de la population mondiale semble touchée par la schizophrénie, cela de toute évidence n’est pas équitable. mais l’alcool, ça non, les gens ne veulent pas du tout s’en passer, ils trouvent que la répartition de l’alcoolisme est acceptable.
(telle qu’elle est.)

105 bis

pas de quoi mener une croisade, non plus ? des fois ?

106 bis

d’abord dans cet hôpital à la con vous ne proposez aucune activité, et quand vous en proposez une, elle est débile.
(qu’est-ce qu’on en a à foutre de changer, nous ? du moment qu’on ne paie pas notre chauffage en hiver…)

107 bis

aller faire des petits dessins, des bricolages en bois, soigner des chevaux, et puis quoi encore ?
(de toute manière, à la relaxation, on s’endort !)

108 bis

fiston,
et si on en finissait une fois pour toutes avec le sujet ?
allons-y :
LLLL’alcoolisme est l’addiction à l’alcool (éthanol) contenu dans les boissons alcoolisées, plus précisément l’absence du sentiment de satiété. LLLL’OMS reconnaît l’alcoolisme comme une maladie et le définit comme des troubles mentaux et troubles du comportement liés à l’utilisation d’alcool. CCCCette perte de contrôle s’accompagne généralement d’une dépendance physique caractérisée par un syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation (pharmacodépendance), une dépendance psychique, ainsi qu’une tolérance (nécessité d’augmenter les doses pour obtenir le même effet). LLLLa progression dans le temps est l’une des caractéristiques majeures de cette addiction. LLLL’usage sans dommage (appelé usage simple) précède l’usage à risque et l’usage nocif (sans dépendance), puis enfin la dépendance. LLLL’alcool est une substance psychoactive à l’origine de cette dépendance mais elle est également une substance toxique induisant des effets néfastes sur la santé. LLLL’alcoolodépendance est à l’origine de dommages physiques, psychiques et sociaux.

109 bis
wikhipspédia, quoi.

110 bis

l.

111 bis

leur.

112 bis

énigme.

113 bis

leur énigme.

114 bis

ils n’ont pas l’air d’en avoir une.
les autres.

115 bis

moi si.

116 bis

eux ils boivent.
ils ne boivent plus.
ils boivent.
ils ne boivent plus.

117 bis

ils boivent.

118 bis

tout le monde boit.

119 bis

dyonisos buvait, les sumériens buvaient, noé buvait, tibère buvait, les grecs buvaient, les romains buvaient.
déjà.
alors…
alors ?

120 bis

c’est un truc ça existera toujours faudra toujours faire avec.
alors ?

121 bis

alors rien.

122 bis

les infirmières ne sont jamais là ! elles partent tout le temps en conge !
figure-toi, enfoiré, qu’elles ont aussi une vie privée…

123 bis

on dit les musulmans les musulmans on les critique mais ils ne boivent pas d’alcool, eux !
la voilà la solution !
(si tu savais…)

124 bis

leur énigme ?
aux autres ?
ils ne parlent jamais d’eux-mêmes.
que leurs enfants ne souhaitent plus les rencontrer, qu’ils ont été obligés de vendre leur maison, qu’ils ont séjourné dans des centres aux normes très sévères, ça oui. qu’ils ont fait de la taule, ça oui. qu’ils carburent au gin, au vin blanc, à la bière blonde, ça oui. que la nouvelle année est une sale période vu qu’ils avaient l’habitude de baiser au champagne, ça oui.
mais leur énigme ?
(et dans des centres aux normes très sévères… ça ne marche pas mieux !)

125 bis

la première chose que tu fais quand tu sors, tu bois. tu rebois.

126 bis

je vous regarde toutes et tous, avachis, là, et je me rends compte que vous avez perdu le chemin de dieu.
qu’est-ce que tu fous parmi nous, alors ?

127 bis

qu’est-ce qu’on lirait bien pour passer le temps ?
zola, blondin, london, kessel, baudelaire, lowry, bukowski, kerouac, hemingway, apollinaire, faulkner.
c’est un bon début.

128 bis

la folie,
c’est quand ?
c’est quand…

1 ter
alors, toi tu es prêt ?
près de quoi ? de la sortie ? non, près des cuisines.

2 ter
alors moi, je serais prêt ?
prêt à quoi ?
prêt à sortir ?
près de sortir ?

3 ter

d’où ? du trou normand ? de l’auberge espagnole ? de la bouteille bordelaise ?

3 ter

c’est comment qu’on freine ? j’voudrais descendre de là.
petit à petit, l’oiseau fait son nid.
son petit en tombe.

4 ter

dehors c’est comment ? c’est où le danger ? c’est quand la chute ? la confrontation avec les brutes de brut ? dehors c’est du verre pilé ?
non, rien que des âmes pliées.
sucré-salé.

5 ter

dehors, ce sera la guerre !
oui, mais faudra bien trancher, non ?

6 ter

tu sors quand, toi ?
je sais pas je sais pas, pas tout d’suite pas tout d’suite, j’attends encore un peu et toi ?

7 ter

dehors je ne bois pas passque je sais que je vais revenir dormir à l’hôpital.

8 ter

fiston.

9 ter

dehors pour se protéger faudra une prise de terre.

10 ter

dedans c’est dans la tranchée, les obus passent, ils flinguent les autres, ceux qui oublient de porter leur casque.
dedans le cocon tout rond de ceux qui l’étaient toujours.
dedans les tabliers blancs, les tabliers blanc-sec, l’attention carmin qu’on nous porte, les produits de nettoyage rosés.
mais dehors mais dehors mais dehors.

11 ter
dehors faudra gérer.
aaaaaaaaahhhhhhh ???? c’est ça, le truc ?
ouais.
aaaaaaaahhhhhhhh ! ok !

12 ter

épileptique. si si oui oui. il picolait sans être une brute,
pour autant,
mais il picolait.
il en avait besoin, on aurait dit. par fierté, il a décidé d’arrêter tout seul comme le grand qu’il croyait être. s’est enfermé quatre jours dans une maison de campagne. a dormi pour oublier le bruit du verre qu’on dépose, la douceur du goulot dans la main.
c’est bon, c’est bon, on est pas au cinéma !

13 ter

il a cru qu’il avait gagné, il a cru qu’il avait vaincu l’alcool, comme on dit.
seulement donc voilà, une nuit sa nana l’a vu se tortiller comme un lombric…
un quoi ?
un ta gueule !
il avait défoutu les couvertures…
si ça tombe ils ont des couettes !
… bon, la couette, alors, si ça fait plus joli plus exact. il avait défoutu la couette, il était en train de sucer un coin de son oreiller. puis, il s’est levé, s’est dirigé vers le couloir…
… et il s’est ramassé une gamelle !
… putain va enculer les gardes de sécurité, trouduc ! laisse-moi continuer ! t’as peur de ce que je raconte, hein ? ketapeur ? puis il se dirige vers une fenêtre, s’allonge sur le sol tout en ramassant des poussières qu’il accumule en petits tas, comme ça, pendant des heures, jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.
on dirait un livre !
pauvre con ! tu comprends pas ? le mec, il s’est débarassé de l’alcool sans soins autour. alors il est devenu épileptique. ça arrive.
à moi aussi ?
non, t’es trop con ! trop con ! ton cerveau était déjà cramé à la maternité !

14 ter
fiston, je viens juste de louer une nouvelle maison.
ça rime :
fiston, maison.
comme si ça allait ensemble :
fiston, maison.

15 ter
ton papa a déniché une maison sympa.
ça rime :
papa, sympa.

16 ter
c’est s’taire, qu’il faudrait !

17 ter
mais avant toute chose.

18 ter
14 heures.
elle sort.
aujourd’hui.
à 14 heures : pour de bon, comme on dit.
(pour de bon ?)
une grosse valise près du bureau des infirmières. le bouquet de fleurs des copines.
14 heures.
aujourd’hui.
il rentre.
(pour de bon ?)

19 ter
mais avant toute chose, fiston.
comment je vais réagir ?
quand dans la file du supermarché
à pas lestés
je revoirdeirai et ron et ron petit, pas de litron,
les têtes glauques des combattants du front
en sueur mal torchés,
l’énorme, là, à longueur d’année
en sabots de bois
(tu veux quoi ? tellement gros je suis désormais
que je n’atteins plus mes pieds !),
de ses douzes canettes toujours chargé,
et les ouvriers du plâtre, les ouvriers polonaise,
pour eux boire c’est la santé !,
et le gamin de vingt ans tout ronds
aux yeux injectés d’aiguilles rouges
et quand je planterai ma culture de regards inquiets
dans le sien
où plus rien ne bouge
sauf l’aiguille et le piston,
comment je vais réagir ?

20 ter
dehors : quoi ?
quoi, dehors ?

21 ter
dedans ils sont nombreux les ratés, les pétés, le jetés, les tricheurs, les planqués, les trépassants, les gerbants, les emmerdants.
dehors, ils sont legion, les tricheurs
vu que boire un coup c’est bon pour la santé.
dedans, ils ont au moins, ils ont un peu, essayé.
dehors, ils n’essayent même pas,
trop contents
qu’à l’asile des fous
c’est une partie de leur propre âme noire qu’on cache en leur nom.

22 ter
parle-moi de ton âme heureuse.

23 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
j’vais boire. tout d’suite.

24 ter
qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas sortir ?
je vais continuer.
à boire ?
non, imbécile ! à réfléchir, à essayer de comprendre pourquoi je buvais.
ah ? ta psychologue te l’a pas expliqué ?

25 ter
moi aussi, je vais continuer à boire. la société à besoin de nous, elle nous attend ! bitus ou pas. surtout bitus, d’ailleurs ! ça crée de l’emploi !

26 ter
alors voici le plan, je te le dessine en vitesse :
alcool
=
du boulot pour la vigne ou le houblon
 du boulot pour les cultivateurs
⌘ du boulot pour les transporteurs
± du boulot pour les grossistes
≥ du boulot pour les revendeurs
™ du boulot pour les bistrots
∨ du boulot pour les toubibs
★ on recommence tout le toutim…
♩♫♯qui voudrait supprimer ça ?

27 ter
putain mais si tu sors d’ici pour ENCORE réfléchir, alors c’est que tu bandes pour ton âme noire et pas pour ton âme heureuse… non ? Remarque, moi, ici, j’ai rien réfléchi à rien du tout, alors… je suis pas mieux que toi…

28 ter
tu l’as dit.

29 ter
je fais partie de quelle tribu, fiston ?
la tribu des tronches ravagées aux rides plus profondes que les failles des océans
(mais ils ont à peine quarante ans et n’ont rien des atlantides),
la tribu des pantalons toujours dégeulasses,
la tribu des alcoolos un rien artistes,
la tribu des pénibles,
la tribu des sans abribus,
des-ceux-qui-n’ont-jamais-bu-malgré-tout-que-des-millésimes ?
la tribu aux attributs ramollis ?
la tribu, elle est sans fin, des pères indignes
malgré-l’autocollant-je-suis-un-brave-papa-(sur-le-front ?)

30 ter
tu sors, alors ?
oui.
pour quoi faire ?
redevenir un père.

31 ter
nous venons de vous voir dans ce reportage.
l’alcool, vous y avez finalement échappé.
(tiens, on ne dit pas : vous LUI avez échappé ?)
nous allons maintenant vous permettre de répondre aux questions internet, mail et réseaux sociaux des téléspectateurs.
première question de j.l. de truc-les-fouillasses :
comment réagissez-vous lorsque, dans la file du supermarché, vous apercevez un caddie bourré, oui, bourré, de bouteilles de whisky et poussé par une femme (ou un homme) dont le visage boursouflé vous fait soudain comprendre ce que dante a voulu écrire ?

32 ter
tu vois, bon, euh, merde, j’ai des crasses sous les ongles, la salle de remise en forme, tout ça, c’est pas mal tout ça, mais pour se sentir prêt à sortir d’ici, le psychiatre m’a demandé : avez-vous un projet ? voilà le hic. un projet. c’est quoi, un projet ?
à toi de savoir, enflure !

33 ter

moi des projets j’en avais plein. j’avais d’ailleurs commencé à les mettre à exécution. malheureusement, c’est moi que j’ai exécuté.
avant terme.
j’ai pris de l’alcool pour vingt ans ferme.

34 ter
ça vient d’où ça de préférer tout foutre en l’air plutôt que de ne rien foutre en l’air ?

35 ter
air.
pierre.
mer.
ter.

36 ter
september’s here again.

37 ter
regarde les rolling stones ! déjà des papys, toujours capables de donner des concerts, et pourtant ils ont avalé :
de l’alcool
de la coke
de l’héro
des champis du h du lsd des couleuvres.

38 ter
les couleuvres, c’est nous qu’on les avale. leur guitariste il se fait changer le sang une fois par ang.

39 ter
c’est ça, et michaël jackson, il était pas dans son cercueil, c’est bien connu.

40 ter
quarantaine.

41 ter
fiston, je suis sorti.
pas pour de bon.
pour un week-end.
entier.
j’ai préféré dormir chez une copine.
la maison sympa du papa n’est pas encore aménagée.
pour toi.

42 ter
fiston, avec cette copine, on a eu un projet.
on a fait ma lessive.
oh pas celle de mes sentiments oh non !
ma lessive, quoi.
et comme on n’avait pas de séchoir (sous la main),
on a mis le linge sur un radiateur.
j’ai pris une serviette chaude, elle sentait l’assouplissant, j’ai enfermé mon visage dedans,
c’était meilleur que le pinard,
vraiment.

43 ter
i had a dream, j’ai un projet.
je cherche une échelle.
je grimpe à l’échelle.
du silence.
des étoiles.
rien à dire.
rien à chanter.
rien à boire.
je suis le singe de dieu.
je cherche une échelle.
(ah non putain merde cet espoir c’est celui qui justement m’a fait commencer à boire.)

44 ter
je pousse la porte,
je casse la serrure,
je veux permettre à la douleur de se faire un chemin en moi.

45 ter
hors de moi.

46 ter
car elle, elle ne meurt pas.

47 ter
car elle, on se la refile.

48 ter
de mains en mains.

49 ter
social, economical.

50 ter
un premier week-end.
dehors.
là-bas, ils prennent leurs potions vers 21 heures.
y a des chances que thérèse soit de garde. thérèse, celle qui ne rit pas quand on ne la … pas. elle est pourtant si cool. 60 balais. enfermée des nuits entières avec des adddddddddictifs. thérèse, qui refuse qu’on ferme les portes des chambres. parce qu’elle l’a appris comme ça du temps des nonettes. elle passe son nez par le cran plusieurs fois sur la nuit. elle nous aime. je sais pas. un avant et un après. un dedans. et un dehors.

51 ter
je suis rentré.
enfin : je suis sorti de chez cette copine.
enfin : je ne suis pas rentré chez moi.
enfin : je ne suis pas vraiment rentré à l’hosto.
j’étais sorti pour un week-end complet.
52 ter
ah fiston ravi d’avoir été voir ce film avec toi : robin des bois. notre première sortie ensemble depuis des mois. vuke y avait eu toi au bout du fil voici des mois :
nonpapajeneviendraipluchétoi.

53 ter
tiens ? errol flynn avait déjà joué le rôle de robin au cinoche. il est mort d’alcoolisme à cinquante vergetures.
sale habitude.

54 ter
errol Flynn, héros archetypal. de la forêt sombre sombre sombre de sherbottle !
chère bottle ! (pour ceux qui…)
55 ter
je te jure je vais reprendre des chats.
des ?
ouais : des.

56 ter
une vie sans chats est pire qu’une vie sans flacon.

57 ter
indépendants, autonomes, souvent décidés sans avoir recours à la flasque qui conduit à la mollesse, et toujours reconnaissants.
mais si nécessaire, ils te virent.
j’ai pigé. la fameuse D.A.
hein ?
dépendance. affective. ils connaissent pas. ils sont pas addicts. ils sont felix.

58 ter
men at work.

59 ter
ils me proposent de venir en jour. de ne plus dormir ici.
déjà que j’étais venu en douce !

60 ter
il pleut des seaux sans vin blanc.
je n’ai jamais compris comment les voitures se retrouvent en avant.
j’arrive de la droite le virage mène ensuite à gauche et, là, je suis devant.
je tourne vers la gauche, angle droit, vraiment, feux rouges, pas blancs.
je passe sur le pont en dessous duquel sous lequel je suis passé avant quelques seconds seulement.
soudain je l’aperçois.
sans vin blanc.
je l’aperçois.
elle court sous les seaux sans vin blanc.
sans doute que son patron l’attend maintenant.
courrir.
flétrir.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
61 ter
bonjour facteuse ! vous avez des nouvelles de “o” ?
il était avec moi à l’hosto.
ah ! facteur !
ils se foutent de votre gueule vos manageurs !

62 etr
etc.

63 ter
il faut savoir.

64 ter
savoir dire non.

65 ter
au fond.

66 ter
mais oui !

67 ter
non je vais pas acheter ce divan, plutôt cet autre, là.
pourquoi ?
me fait trop penser à la psychanalyse !
68 ter
des gamins des gamines.
mauvaises mines.
leur prof n’est pas spécialement fine.
certains ont une angine.
certains voudraient montrer leur pine.
de rage.
c’est ça la vie ?
cette connerie ?
et pourquoi ne pas vivre à l’hosto ?
à vie.

69 ter
speechless.

70 ter
the age of self

71 ter
tu voulais faire quoi, DANS la vie ?
la question étant : je suis venu faire quoi DANS la vie ?

72 ter
mais non, tu ne tombes pas.
le garagiste du coin, lui il tombe.
oui, dans sa fosse.

73 ter
toutes ces choses qui ne nous serviront plus quand nous serons morts.
tous les livres que nous auron écrits, tous les livres que nous aurons écrits,
toutes les voitures que nous aurons dépannées.
les choses ne nous servent qu’à la condition d’être encore vivants.
une bouteille vide ?

74 ter
revenons dehors. partons de l’intérieur.

75 ter
little red robin hood hit the road.

76 ter
on peut faire sans.
sans quoi ?
sans toutes ces choses.
ok, je ferai avec.

77 ter
revenons dehors.
ppppffff ! trop dur ! dehors, c’est le soleil MAIS la tempête, le chaud MAIS le froid, les feuilles mais les branches dénudées, les grosses nanas MAIS les maigres, et surtout :
la télé, la télé, la téle, la télé.
ouais mais la télé on l’a aussi ici dedans, derrière les murs de l’hôpital, dans les murs, sous les murs, en cueillant des murs.

78 ter
oui, j’ai réussi ma vie.
mais je n’ai pas réussi la vôtre.
mon fusain était usé.

79 ter
oui j’ai réussi ma vie.
j’ai arrêté de boire à vie.
dernier avis.

80 ter
dehors :
violence
destruction
obsessions
passions.
dedans :
violence destruction obsessions passions.

82 terre
îles.

83 ter
now you’re wandering what to do,
now it’s the end.

84 ter

je suis pas diffcile.
pas vrai.
tu me proposes une jolie femme nue sur mon lit…

85 ter
l’érotisme, c’est bizarre, et cà marche !
bon… tu veux une médaille ou des menottes ?

86 ter
dehors, c’est quoi ?
c’est de hors.
tu te crois drôle ?

87 ter
dedans c’est quoi ?
de dans, cachés.

88 ter
allo la 88ème terre ?

89 ter
non mais je vais où moi ?

90 ter
dehors.

mais c’est où mais c’est où mais c’est où,
le pays de la liberté ?
sans bis, sans repetita.

dans la main mon portable.
suis-je transportable ?
on arrive.
j’attends sur le pas de la porte.
jaune l’ambulance.
jaune violent
un conducteur sans travaux.
un convoyeur coréen. jaune ? allez, arrête !
moi même pas sur un brancard.
et puis quoi ?
vieille l’ambulance.
pas confort, l’ambulance.
pas demandé à vivre, moi.
et eux ? le conducteur ? le convoyeur ? pas demandé à convoyer ?

on va vous conduire aux urgences… mais faut pas rêver…
non, faut pas…

alors vous buvez… combien ?
ouh la…

on peut vous garder une nuit.
pas plus ? normal.
la cure après la curée.

mais votre pouls est bon. vous êtes solide.l’écho de votre estomac aussi.
pas comme l’écho de mes pensées.
bah, ça peut arriver à tout le monde. tiens, tenez, justement, ici dans le service, et bien…

excusez, monsieur, une jeune fille va venir vous tenir compagnie. on va tendre ce rideau, là.
je vous en prie. enfin : on vous en prie. je suis à plusieurs dans ma tête.
ah ! cette blague-là elle est connue !

ah merde elle m’a pissé dessus quand je lui ai enlevé sa culotte. ppppsss son string… oh non… elle chie maintenant… pas possible quoi… ces séries de merde à la télé… ils savent pas de quoi ils causent.
ils savent. des gens s’y chient dessus. on ne le filme pas.
storyboard.
prison.
putain merde qu’est-ce qu’elle est migonnne. infirmier ou pas. bousillée. remets. remets le masque à oxygène.

qu’est-ce que je fous là ?

voilà la famille les proches la famille les proches…
bien vous êtes qui ?
son ex-peti-tami ?
vous avez rompu ?
ce soir-là justement ?
hier, quoi. bon.
et maintenant elle est ici.
elle a bu quoi ?
hein ?
non…
d’accord, elle s’est endormie dans la baignoire.
non, y a pas de quoi rire. on rit, nous ?
d’accord, il a maintenu sa tête hors de l’eau.
sa tête.
hors.
mais qu’est-ce qu’elle avait dans la tête ?
que vous l’avez plaquée en début de soirée ?
non.
vous avez tort.
elle a bu.
pour aussi peu.
comme vous dites.
elle est partie, où ? la gamine ?
elle a foutu le camp.
où ?
vous savez bien.

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